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Matthieu 26
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Jésus ayant achevé tous ces discours, dit à ses disciples :
« Vous savez que la Pâque a lieu dans deux jours, et que le Fils de l’homme va être livré pour être crucifié. »
Alors les Princes des prêtres et les Anciens du peuple se réunirent dans la cour du grand-prêtre, appelé Caïphe,
et ils délibérèrent sur les moyens de s’emparer de Jésus par ruse et de le faire mourir.
Commentaire (versets 3 à 4) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 3 à 4 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
— La Glose. L’Évangéliste nous raconte les préparatifs de la passion que Jésus-Christ venait d’annoncer et les noires intrigues qui la précédèrent : " Alors les princes des prêtres s’assemblèrent, " etc.
Remi. L’expression " Alors, " rattache cette circonstance à ce qui précède ; " Alors, " c’est-à-dire avant la célébration de la Pâque.
ORIG. Ce n’étaient point de vrais prêtres ni de véritables anciens, mais les prêtres et les anciens d’un peuple qui n’avait que l’apparence du peuple de Dieu, et qui était en réalité un vrai peuple de Gomorrhe. Ils ne comprirent pas que Jésus était le souverain Pontife de Dieu, et ils lui tendirent des piéges ; ils ne reconnurent pas en lui le premier-né de toute créature, celui qui précède tous les hommes par l’ancienneté de son origine, et ils tinrent conseil contre lui. S. CHRYS. (hom. 79.) Pleins de leurs projets iniques, ils viennent trouver le prince des prêtres, pour demander le pouvoir d’agir à celui qui aurait dû s’opposer à leurs desseins. Il y avait alors plusieurs grands prêtres, quoique, d’après la loi, il ne devait y en avoir qu’un seul, ce qui prouve un commencement de dissolution et de décadence dans le peuple juif, car Moïse avait établi qu’il n’y aurait qu’un seul grand prêtre, et qu’on ne lui donnerait un successeur qu’après sa mort ; mais, dans la suite, la dignité de grand prêtre devint annuelle. L’Évangéliste appelle donc ici princes des prêtres ceux qui avaient été revêtus de cette dignité.
REMI. Or, ce qui les rend inexcusables, c’est cette double circonstance : qu’ils étaient grands prêtres, et qu’ils se réunissent pour faire le mal, car plus le nombre de ceux qui s’assemblent pour concerter un crime est grand, plus ils sont distingués par leur dignité, par leur position, par leur naissance, plus le crime qu’ils commettent devient énorme, et plus aussi le châtiment qui les attend est terrible. L’Évangéliste ajoute, pour montrer la simplicité et l’innocence du Seigneur : " Afin de se saisir de lui par ruse et de le faire mourir. " Comme ils ne pouvaient trouver aucun motif légitime de le faire mourir, ils tinrent conseil pour se saisir de lui par la ruse et le mettre à mort.
S. Chrys. (hom. 79.) Ils tinrent donc conseil pour se saisir de lui secrètement et le faire mourir, car ils craignaient le peuple, et ils voulaient attendre que la fête de Pâque fut passée. " Et ils disaient : Il ne faut point que ce soit pendant la fête. " Le démon ne voulait pas que le Christ souffrît pendant la fête de Pâque, pour ne point donner un trop grand éclat à son supplice. Quant aux princes des prêtres, peu sensibles à la crainte de Dieu et à l’énormité bien plus grande d’un crime commis pendant cette grande fête, ils n’étaient préoccupés que d’une crainte toute humaine, c’est-à-dire que l’arrestation de Jésus ne suscitât quelque tumulte parmi le peuple. "
051G. Car les sentiments du peuple étaient différents : les uns aimaient Jésus-Christ, les autres le haïssaient ; les uns croyaient en lui, les autres n’y croyaient pas. S. Léon. (serm. pour le jour de Pâque.) Les princes des prêtres prenaient des mesures pour qu’aucun tumulte n’eût lieu dans ce saint jour de fête ; mais ce qui les préoccupait, ce n’était pas la solennité du jour, c’était l’exécution de leur crime, et ils redoutaient qu’une sédition ne vint à éclater pendant la principale fête de l’année, non pas dans la crainte que le peuple ne se rendît coupable, mais de peur que Jésus ne vint à leur échapper.
S. Chrys. (hom. 79.) Mais l’excès même de leur méchanceté les fit changer de résolution, et ayant trouvé un traître à leur disposition, ils firent mourir Jésus-Christ pendant la fête même de Pâque.
S. Léon. (comme précéd.) Nous devons reconnaître que c’est par un dessein bien marqué de la providence de Dieu que les princes des Juifs, qui avaient si souvent cherché l’occasion de satisfaire leur fureur contre Jésus-Christ, ne reçurent le pouvoir de l’exercer contre lui qu’à la fête de Pâque. Il fallait en effet que les promesses annoncées depuis si longtemps par des mystères figuratifs eussent un accomplissement visible et éclatant, que le véritable agneau prît la place de celui qui. l’avait figuré, et qu’un sacrifice unique tint lieu désormais des victimes multipliées de l’ancienne loi. Afin donc que les ombres s’évanouissent devant la réalité, et que les figures disparaissent en présence de la vérité, une victime succède à une victime, le sang est remplacé par le sang, et la solennité légale reçoit son accomplissement en faisant place à une autre.
« Mais, disaient-ils, il ne faut pas que ce soit pendant la fête, de peur qu’il ne s’élève quelque tumulte parmi le peuple. »
Comme Jésus était à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux,
une femme s’approcha de lui, avec un vase d’albâtre contenant un parfum de grand prix ; et pendant qu’il était à table, elle répandit le parfum sur sa tête.
Ce que voyant, les disciples dirent avec indignation : « À quoi bon cette perte ?
On aurait pu vendre ce parfum très cher et en donner le prix aux pauvres. »
Jésus, s’en étant aperçu, leur dit : « Pourquoi faites-vous de la peine à cette femme ? C’est une bonne action qu’elle a faite à mon égard.
Car vous avez toujours les pauvres avec vous ; mais moi, vous ne m’avez pas toujours.
En répandant ce parfum sur mon corps, elle l’a fait pour ma sépulture.
Je vous le dis, en vérité, partout où sera prêché cet évangile, dans le monde entier, ce qu’elle a fait sera raconté en mémoire d’elle. »
Commentaire (versets 6 à 13) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 6 à 13 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
Après nous avoir fait connaître le conseil que tinrent les princes des prêtres pour faire mourir Jésus, l’Évangéliste va nous apprendre comment ils le mirent à exécution, en nous racontant comment Judas conclut avec les Juifs le traité qui devait leur livrer le Sauveur. Mais il nous instruit tout d’abord des causes de cette trahison, ce fut la peine qu’il éprouva qu’on n’eût pas vendu le parfum que cette femme répandit sur la tête de Jésus-Christ, car il désirait retenir quelque chose sur le prix ; ce fut donc pour se dédommager de cette perte qu’il conçut le dessein de trahir son maître, " Or, comme Jésus était à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux, " etc.
S. Jér. Ce n’est pas qu’il fut encore actuellement lépreux, mais parce qu’il avait été guéri précédemment de la lèpre, et l’Évangéliste lui conserve le nom de lépreux pour rappeler la puissance de celui qui l’avait guéri. " Une femme s’approcha de lui, tenant un vase d’albâtre plein d’un parfum de grand prix, "
Rab. L’albâtre est une espèce de marbre blanc veiné de diverses nuances et dont on se sert ordinairement pour des vases destinés à contenir des parfums et qui ont la propriété, dit-on, de les préserver de toute altération.
S. Jér. Un autre Évangéliste (Jn 12), au lieu d’un vase d’albâtre plein d’un parfum précieux, parle d’un parfum de nard fidèle, c’est-à-dire vrai et sans mélange.
Rab. Le mot grec ?????? (pistis) veut dire foi, d’où vient le mot ???????? (pisticon), c’est-à-dire fidèle, et ce parfum était fidèle, parce qu’il était pur et sans mélange. " Et elle le répandit sur sa tête lorsqu’il était à table. "
ORIG. Peut-être pourrait-on dire que les évangélistes on parlé de quatre femmes différentes ; mais, à mon avis, ils n’ont parlé que de trois : l’une dont saint Matthieu et saint Marc font mention, l’autre dont parle saint Luc, et la troisième dont parle saint Jean.
S. Jér. Il ne faut point penser que ce fut la même qui répandit le parfum sur la tête et qui le répandit sur les pieds. Celle qui le répandit sur les pieds les lava de ses larmes, les essuya de ses cheveux, et elle est appelée expressément une femme de mauvaise vie, tandis qu’on ne dit rien de semblable de celle-ci, D’ailleurs, une femme pécheresse n’aurait pas été digne tout d’un coup de répandre des parfums sur la tête du Sauveur.
S. AMBR. On peut donc admettre que ce n’est pas la même femme, et ainsi disparaît toute contradiction entre les évangélistes. On peut encore résoudre cette difficulté, en tenant compte de la différence des temps et du mérite de cette femme, pécheresse en premier lieu, et femme vertueuse et parfaite dans la seconde circonstance.
S. CHRYS. (hom. 80.) A s’en tenir au récit des trois évangélistes, saint Matthieu, saint Marc et saint Jean, ce serait une seule et même personne. Or, ce n’est pas sans raison que l’Évangéliste rappelle que Simon était lépreux ; il veut ainsi nous apprendre ce qui inspira à cette femme la confiance de s’approcher de Jésus. La lèpre était une maladie qui rendait impur, et cette femme voyant que Jésus en avait guéri cet homme chez qui il se trouvait, conçut la ferme espérance qu’il pourrait facilement purifier son âme de la lèpre impure du péché. Tandis que toutes les autres femmes ne s’étaient approchées de Jésus que pour lui demander la guérison de leur corps, seule cette femme s’approcha du Sauveur, pour lui rendre les honneurs qui lui étaient dus et pour en obtenir la guérison de son âme, car elle n’avait aucune infirmité corporelle ; aussi, est-ce là ce qui la rend vraiment digne de notre admiration. D’après l’évangéliste saint Jean, au contraire, ce ne serait pas la même personne, mais une autre, la sœur admirable de Lazare.
ORIG. Et la raison en est que saint Matthieu et saint Marc racontent que ce fait a eu lieu dans la maison de Simon le lépreux, tandis que saint Jean nous apprend que Jésus vint dans la maison où était Lazare, et que ce n’était pas Simon mais Marthe et Marie qui le servaient. D’ailleurs, selon saint Jean, c’est six jours avant la fête de Pâque que Marthe et Marie offrirent à Jésus un repas, tandis que lorsqu’il était à la table de Simon, on n’était plus séparé que par deux jours de la fête de Pâque. Dans saint Matthieu et dans saint Marc, nous voyons encore que ce sont les disciples qui manifestent leur mécontentement de la pieuse action de cette femme, tandis que, dans saint Jean, Judas seul s’en indigne parce qu’il aimait à voler ; dans saint Luc, nous ne voyons personne murmurer de cette action.
S. Grég. (hom. 33 sur les évang.) Ou bien, il faut dire que saint Luc appelle femme pécheresse cette même femme à qui saint Jean donne le nom de Marie.
S. Aug. (De l’accord des Evang., 2, 79.) Saint Luc raconte un fait semblable, et celui chez qui Notre-Seigneur se trouvait alors à table porte le même nom, puisque saint Luc l’appelle Simon. Cependant, comme il n’est contraire ni à la raison, ni à l’usage que le même nom soit porté par deux personnes différentes, il est plus vraisemblable qu’il y avait à Béthanie un autre Simon, différent de Simon le lépreux, et chez lequel s’est passé cette scène. Je pense donc que la femme dont il est ici question n’est point différente de la pécheresse qui était venue se jeter alors aux pieds de Jésus, mais que c’est la même appelée Marie qui a fait la même action dans deux circonstances différentes ; saint Luc a raconté la première et saint Jean lui-même la rappelle, comme trait distinctif de Marie, avant l’arrivée du Sauveur à Béthanie. " Or, il y avait un homme malade nommé Lazare, qui était du bourg de Béthanie, où demeuraient Marie et Marthe sa sœur. Cette Marie était celle qui répandit sur le Seigneur une huile de parfums, et qui essuya ses pieds avec ses cheveux, et Lazare, qui était alors malade, était son frère. " Marie avait donc déjà répandu une fois des parfums sur le Seigneur, et elle répète cette action une seconde fois, dans une circonstance dont saint Luc ne parle pas, mais qui est racontée par les trois autres évangélistes, saint Jean, saint Matthieu et saint Marc. Saint Matthieu et saint Marc disent, il est vrai, qu’elle répandit ce parfum sur la tête du Seigneur, tandis que saint Jean le lui fait répandre sur les pieds. Mais il n’y a point en cela de contradiction, si nous admettons que cette femme répandit ce parfum, non-seulement sur la tête, mais sur les pieds du Seigneur. Peut-être nous objectera-t-on, dans un esprit de chicane, que, suivant le récit de saint Marc, cette femme brisa le vase d’albâtre avant de répandre le parfum sur la tête du Seigneur, et qu’il est impossible qu’il en soit resté assez dans ce vase brisé pour parfumer ses pieds. Mais que les contradicteurs veuillent bien remarquer qu’elle a pu répandre le parfum sur les pieds du Sauveur avant de briser le vase, et qu’il en est resté assez dans ce vase entier pour répandre sur sa tête lorsqu’elle l’eut brisé. S. Aug. (doct. chrét., 3, 12.) Personne, pour peu qu’il fasse usage de sa raison, n’ira croire que le Seigneur a permis que cette femme répandit ces parfums sur ses pieds, à l’exemple des hommes sensuels et voluptueux. Dans toutes ces choses, ce n’est point l’usage qui est coupable, mais la mollesse voluptueuse de ceux qui s’en servent. Celui qui, dans l’usage qu’il en fait, dépasse les limites que s’imposent les personnes vertueuses au milieu desquelles il vit, ou fait preuve de dépravation, ou annonce que sa conduite a quelque chose de mystérieux. La même chose donc qui, dans les autres, est presque toujours coupable, dans une personne divine ou dans un prophète, peut être un symbole ou une figure ; car la bonne odeur figure la bonne réputation, et celui qui s’en rend digne par les oeuvres d’une vie vertueuse, en suivant les pas de Jésus-Christ, semble répandre sur ses pieds un parfum d’un grand prix. S. Aug. (de l’accord des Evang., 2, 78.) Il semble qu’il y ait contradiction entre saint Matthieu et saint Marc, qui, après avoir dit que la Pâque se ferait dans deux jours, mentionnent tous les deux que Jésus était à Béthanie, où ce parfum précieux fut répandu sur sa tête, tandis que saint Jean place le même fait six jours avant la fête de Pâque. Mais ceux qui font cette difficulté, ne remarquent pas que c’est par récapitulation que saint Matthieu et saint Marc racontent ce fait ; car aucun d’eux, après avoir dit que la Pâque se ferait dans deux jours, ne continue son récit en ajoutant : " Ensuite comme Jésus était à Béthanie. " S. Chrys. (hom. 80.) Mais comme les disciples avaient entendu le divin Maître proclamer cette vérité : " J’aime mieux la miséricorde que le sacrifice " (Mt 9, 12), ils se disaient en eux-mêmes : s’il n’a point pour agréables les holocaustes, à plus forte raison l’usage que l’on fait de ce parfum " Ce que ses disciples voyant, ils s’indignèrent et dirent : A quoi bon cette perte, car on aurait pu vendre, " etc.
S. JER. Je sais qu’il en est qui attaquent ce passage ; car d’après saint Jean, disentils, Judas seul s’indigna, parce qu’il avait la bourse, et qu’il avait volé dès le commencement ; saint Matthieu, au contraire, raconte que tous les disciples s’élevèrent contre cette femme. Mais ils oublient qu’il y a ici cette figure de mots, appelée syllepse (????????), qui consiste ? employer le singulier pour le pluriel, et le pluriel pour le singulier. C’est ainsi que dans son épître aux Hébreux, saint Paul dit des justes de l’ancienne loi : " Ils ont été sciés " (He 11), tandis que d’après l’opinion commune, Isaïe seul a souffert ce supplice.
S. Aug. (de l’accord des Evang., 2, 79.) On peut encore admettre que les autres disciples partagèrent ces mêmes sentiments, et peut-être à la persuasion de Judas ; c’est cette impression générale que saint Matthieu et saint Marc ont voulu exprimer. Mais Judas tint ce langage, parce que c’était un voleur, les autres y participèrent par un sentiment de charité pour les pauvres, et saint Jean n’a fait mention que de Judas, parce qu’il a voulu constater à cette occasion l’habitude qu’il avait de voler. S. Chrys. (hom. 80.) Telles étaient les pensées des disciples, mais le Seigneur, qui voyait l’intention de cette femme, la laisse agir, tant est grande la piété qui l’inspire, et le zèle qui l’anime. Il condescend donc à ses désirs, et lui permet de répandre ce parfum sur sa tête. Le Père céleste avait souffert qu’on lui offrit l’odeur des victimes et la fumée des sacrifices (Gn 8, 2), ainsi JésusChrist daigne accepter le parfum que cette femme répand sur lui par un sentiment de religion, tandis que ses disciples la blâment, parce qu’ils ignorent l’intention qui la fait agir. " Mais Jésus, sachant leurs murmures, leur dit : Pourquoi faites-vous de la peine à cette femme ? "
REMI. Preuve évidente qu’ils avaient dit quelque chose de blessant pour cette femme, Il ajoute cette parole remarquable : " Elle vient de faire une bonne oeuvre envers moi, " c’est-à-dire, ce n’est point là comme vous le dites une perte, mais une bonne oeuvre, un acte de piété et de religion.
S. Chrys. (hom. 80.) Il ne se borne pas à dire : " Elle a fait une bonne oeuvre envers moi, " mais il commence par réprimander ses disciples : " Pourquoi faites-vous de la peine à cette femme ? " parce qu’il veut nous apprendre à encourager, à exciter celui qui fait une bonne action quelle qu’elle soit, fût-elle d’ailleurs accompagnée de quelques négligences, et à ne point exiger tout d’abord la perfection. Si on l’avait interrogé avant que cette femme fit cette action, il ne lui en aurait pas fait une obligation ; mais après que ce parfum eut été répandu, le reproche des disciples n’avait plus d’application, et c’est pour ne point étouffer les saints désirs de cette femme qu’il s’exprime ainsi pour sa consolation. " Car vous aurez toujours des pauvres avec vous. "
REMI. Notre-Seigneur leur prouve ici par une raison claire, qu’il ne fallait pas incriminer la conduite de ceux qui l’assistaient de leurs biens pendant le cours de sa vie mortelle ; car il y aurait toujours des pauvres dans 1’Église, et les fidèles trouveraient toujours l’occasion de leur faire du bien quand ils le voudraient, tandis qu’il devait rester peu de temps avec eux revêtu d’un corps mortel. " Mais pour moi, vous ne m’aurez pas toujours. "
S. Jér. On peut se demander comment Notre-Seigneur a pu dire à ses disciples après sa résurrection : " Voici que je suis avec vous jusqu’à la consommation du monde " (Mt 28), tandis qu’il leur déclare ici qu’ils ne l’auront pas toujours. Je réponds que dans cette dernière circonstance, il veut parler de sa présence sensible dont ils ne devaient plus jouir après sa résurrection, comme ils en jouissaient maintenant en toute intimité dans le commerce habituel de la vie.
REMI. Ou bien, cette question peut se résoudre en disant que c’est à Judas seul que Notre-Seigneur a adressé ces paroles, et s’il n’a pas dit : Tu auras, mais : " Vous aurez, " c’est que dans la personne de Judas, il a eu en vue tous ses imitateurs. Il dit aussi : " Vous ne m’aurez pas toujours, " bien que les méchants ne l’aient même pas pour un temps, parce qu’ils paraissent avoir Jésus-Christ pendant cette vie en se mêlant avec ses membres, et en s’approchant de sa table, mais ils ne l’auront pas toujours de cette manière, parce que ce n’est qu’aux seuls élus qu’il dira : " Venez les bénis de mon Père. " " Car en répandant ce parfum, " etc. C’était un usage chez les Juifs d’embaumer avec divers parfums les corps des morts, pour les préserver plus longtemps de la corruption, et comme cette femme devait avoir la pensée d’embaumer le corps du Seigneur après sa mort, pensée qu’elle ne pourrait exécuter, prévenue qu’elle serait par la résurrection, Dieu permit, par une disposition providentielle, qu’elle couvrît de parfums le corps vivant de Jésus. C’est ce que signifient ces paroles : " En répandant ce parfum sur mon corps, elle l’a fait pour m’ensevelir, " c’est-à-dire qu’en répandant ce parfum sur mon corps pendant ma vie, elle a comme annoncé ma mort et ma sépulture. S. Chrys. (hom. 80.) Le Sauveur vient de parler de mort et de sépulture, il ne veut pas laisser cette femme sous l’impression de tristesse, que ces paroles devaient lui causer, il la console donc de nouveau en ajoutant : " Je vous le dis en vérité, partout où sera prêché, " etc.
RAB. C’est-à-dire dans tous les lieux où s’étendra l’Église, dans tout l’univers on racontera ce qu’a fait cette femme, etc. Ces dernières paroles nous apprennent que de même que Judas eu blâmant cette action, s’est couvert à tout jamais d’infamie, ainsi cette femme recueille dans tous les siècles la gloire de son pieux dévouement.
S. Jér. Voyez quelle connaissance de l’avenir, lui dont la passion et la mort devaient avoir lieu dans deux jours, il sait que son Évangile sera prêché dans tout l’univers.
S. Chrys. (hom. 80.) Or, voici que cette prédiction a reçu son accomplissement ; et dans quelque partie de la terre que vous alliez, vous verrez cette femme devenue célèbre par la puissance de celui qui a fait cette prédiction. Les victoires d’une multitude de rois et de généraux sont ensevelies dans le silence et l’oubli, et on ne connaît ni le nom, ni les actions d’un grand nombre de ceux qui ont construit des villes et réduit en servitude une infinité de nations. Mais cette femme a répandu un vase de parfum dans la maison d’un lépreux, en présence de douze hommes, et voici que tous la célèbrent à l’envi par toute la terre, et malgré le temps qui s’est écoulé depuis, le souvenir de cette action n’est pas effacé. Mais pourquoi Notre-Seigneur n’a-t-il point promis de récompense particulière à cette femme, mais seulement une mémoire éternelle ? Parce que sa récompense est clairement indiquée dans les paroles du Sauveur ; car puisqu’elle a fait une bonne oeuvre, il est évident qu’elle en recevra la récompense. S. Jér. Dans le sens mystique, celui qui doit souffrir pour l’univers entier, s’arrête à Béthanie dans la maison de l’obéissance, autrefois la maison de Simon le lépreux, Simon veut dire aussi obéissant, et selon une autre explication, il signifie le monde, et c’est dans sa maison que l’Église a été guérie.
ORIG. Partout, dans les Écritures, l’huile signifie ou une oeuvre de miséricorde qui entretient la lampe de la parole et lui donne son éclat, ou la doctrine destinée à nourrir la parole de la foi, qui brille en nous comme une lumière. Généralement on donne le nom d’huile à tout ce qui sert à oindre le corps. Mais parmi les huiles, il y a les parfums, et parmi les parfums, il en est de plus précieux les uns que les autres. Ainsi tout acte, selon la justice, s’appelle une bonne oeuvre ; mais parmi les bonnes oeuvres, celles que nous faisons pour les hommes ou d’une manière toute humaine, sont différentes de celles que nous faisons pour Dieu et dans l’intention de lui plaire. De même dans les actions que nous faisons pour Dieu, les unes sont utiles aux hommes, les autres ne tendent qu’à la gloire de Dieu. Ainsi, par exemple, un homme fait du bien à son semblable par un sentiment naturel de justice, et sans songer à plaire à Dieu, comme le faisaient parfois les Gentils, cette action est une huile ordinaire, qui n’a point d’odeur exquise, elle est cependant agréable à Dieu ; car, comme le dit saint Pierre dans les écrits de saint Clément, les bonnes oeuvres que font les infidèles leur servent dans ce monde, mais non dans l’autre où elles sont stériles pour la vie éternelle. Ceux qui agissent pour Dieu, en recueillent surtout le prix dans l’autre vie, et c’est un parfum qui exhale une odeur délicieuse. Quelquefois ils agissent dans l’intérêt du prochain en faisant des aumônes, ou d’autres oeuvres semblables, et celui qui exerce ces oeuvres de miséricorde à l’égard des chrétiens, répand des parfums sur les pieds de Jésus-Christ. C’est ce que font ordinairement les pécheurs repentants pour obtenir la rémission de leurs péchés. Celui, au contraire, qui s’applique à la pratique de la chasteté, qui persévère dans les prières, dans les jeûnes et dans d’autres oeuvres qui ne tendent qu’à la gloire de Dieu, répand des parfums sur la tête du Seigneur ; c’est un parfum précieux dont l’odeur se répand dans toute l’Église, et c’est l’œuvre propre, non pas des pénitents, mais des parfaits. Ou bien, le parfum répandu sur les pieds du Sauveur, c’est la doctrine qui est nécessaire aux hommes, tandis que la connaissance de la foi qui n’a pour objet que Dieu est le parfum répandu sur la tête de Jésus-Christ, et c’est par ce parfum que nous sommes, par le baptême, ensevelis avec Jésus-Christ pour mourir au péché.
S. Hil. Cette femme figure le peuple des Gentils, c’est elle qui, dans la passion de Jésus-Christ, rend gloire à Dieu ; car elle a répandu des parfums sur sa tête, et la tête du Christ c’est Dieu ; l’huile, c’est le fruit des bonnes oeuvres. Les disciples, dans le désir qu’ils avaient de sauver Israël, prétendent qu’on aurait dû vendre ce parfum pour en distribuer le prix aux pauvres, c’est-à-dire aux Juifs qu’ils appellent par une inspiration prophétique des pauvres, comme étant privés des richesses de la foi, et le Seigneur leur déclare qu’ils auront tout le temps nécessaire pour prendre soin de ces pauvres. D’ailleurs ce n’est que par son ordre exprès qu’ils pourront porter le salut aux Gentils qui ont été ensevelis avec lui, et couverts du parfum répandu par cette femme ; car la régénération ne sera donnée dans le baptême qu’à ceux qui seront morts avec lui. Or, partout où l’Évangile sera prêché, on racontera ce qu’a fait cette femme, parce qu’après la chute du peuple d’Israël, la foi des Gentils proclamera la gloire de 1’Évangile.
Alors l’un des Douze, appelé Judas Iscariote, alla trouver les Princes des prêtres,
et leur dit : « Que voulez-vous me donner, et je vous le livrerai ? » Et ils lui comptèrent trente pièces d’argent.
Commentaire (versets 14 à 15) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 14 à 15 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
La Glose. Après nous avoir fait connaître quelle fut l’occasion de la trahison de Judas, l’Évangéliste en vient au fait même de cette trahison : " Alors l’un des douze s’en alla. "
S. Chrys. (hom. 80.) C’est-à-dire lorsqu’il eut entendu que cet Évangile serait prêché eu tout lieu, il fut saisi de crainte ; car les paroles du Sauveur étaient pleines d’une puissance ineffable.
S. Aug. (de l’accord des Evang., 2, 80.) Voici la suite du discours de Notre-Seigneur : " Vous savez que la Pâque se fera dans deux jours.
Alors les princes des prêtres s’assemblèrent.
Alors l’un des douze s’en alla, " etc. Entre ces paroles : " De peur qu’il ne s’élève quelque tumulte parmi le peuple, et ces autres : " Alors l’un des douze s’en alla, " etc. ; l’Évangéliste raconte le fait qui s’est passé à Béthanie, et qu’il place ici par récapitulation.
Orig. Pour trahir l’unique prince des prêtres qui a été consacré prêtre pour l’éternité (Ps 109), il alla trouver tous ces princes des prêtres afin de leur vendre à prix d’argent celui qui voulait racheter le monde entier.
RAB. L’auteur sacré dit qu’il s’en alla, c’est-àdire que c’est sans y être forcé, sans y être sollicité, mais de son plein gré qu’il conçut ce criminel dessein. S. Chrys. (hom. 80.) Il dit : " L’un des douze, " c’est-à-dire l’un de ceux qui les premiers ont été l’objet d’une vocation sublime, et il ajoute pour le distinguer : " Appelé Judas Iscariote ; " car il y avait un autre Judas.
REMI. Iscariote était le village où Judas était né.
S. Léon. (Serm. 9 sur la passion.) Ce n’est point l’impression du trouble produit par la crainte qui lui fait abandonner JésusChrist, mais l’amour de l’argent ; car pour cette passion, aucune affection n’a de prix, une âme dominée par l’amour du gain ne craint pas de s’exposer à sa perte pour un misérable profit, et il n’y a plus de trace de justice dans un cœur où l’avarice a fixé sa demeure. Enivré de ce poison, le perfide Judas, dévoré par la soif de l’argent, pousse l’excès de sa folle impiété jusqu’à vendre son Seigneur et son Maître. " Et il dit aux princes des prêtres : Que voulez-vous me donner, et je vous le livrerai ? "
S. Jér. L’infortuné Judas veut se dédommager par la vente de son Maître de la perte qu’il croit avoir faite en voyant ce parfum répandu. Il ne fixe pas de chiffre précis de manière à ce que cette trahison fût pour lui une affaire lucrative, mais comme s’il s’agissait d’un vil esclave, il laisse aux acheteurs de déterminer le prix qu’ils veulent y mettre.
Orig. Or, voilà ce que font tous ceux qui reçoivent les biens de la terre et les avantages du monde pour livrer et chasser de leur âme le Sauveur et la parole de vérité qui était en eux. " Et ils lui promirent trente pièces d’argent. " Ils semblent établir le prix de la vente sur le nombre d’années que le Sauveur avait passées dans le monde.
S. Jér. Joseph ne fut pas, comme quelques-uns le pensent d’après la version des Septante, vendu trente pièces d’or, mais trente pièces d’argent d’après le texte hébreu qui est authentique. Car le serviteur ne pouvait être estimé à un plus haut prix que le Maître. S. Aug. (Quest. évang., 1, 44.) Judas, vendant le Seigneur trente pièces d’argent, représente les Juifs infidèles, qui, en poursuivant les biens terrestres et périssables (qui sont l’objet des cinq sens du corps), ont rejeté le Christ ; et comme ils ont commis ce crime au sixième âge du monde, ils ont reçu pour prix du Seigneur qu’ils ont vendu, une somme figurative composée du chiffre six multiplié par cinq ; et parce qu’il est écrit que la parole du Seigneur est pure comme l’argent, et qu’ils n’ont eu de la loi qu’une intelligence charnelle, ils ont comme gravé sur l’argent l’effigie de ce pouvoir terrestre, auquel ils ont été soumis après avoir perdu le Seigneur. SUITE. " Et depuis ce moment, il cherchait une occasion favorable pour le livrer "
Orig. Saint Luc nous explique plus clairement quelle était cette occasion que cherchait Judas en disant : " Il cherchait l’occasion de leur livrer sans exciter de troubles, c’est-à-dire au moment où le peuple ne l’entourait pas, et où il se trouvait seul avec ses disciples. C’est ce qu’il fit en le livrant après la cène, lorsqu’il était seul dans le jardin de Gethsémani. Et voyez si aujourd’hui encore ce n’est pas cette même occasion favorable que cherchent ceux qui veulent trahir le Verbe de Dieu dans les temps de persécution, c’est-à-dire alors que la parole de vérité n’est pas entourée et défendue par la multitude des fidèles.
Depuis ce moment, il cherchait une occasion favorable pour livrer Jésus.
Le premier jour des Azymes, les disciples vinrent trouver Jésus, et lui dirent : « Où voulez-vous que nous préparions le repas pascal ? »
Jésus leur répondit : « Allez à la ville chez un tel, et dites-lui : Le Maître te fait dire : Mon temps est proche, je ferai chez toi la Pâque avec mes disciples. »
Les disciples firent ce que Jésus leur avait commandé, et ils préparèrent la Pâque.
Commentaire (versets 17 à 19) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 17 à 19 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
La Glose. L’Évangéliste vient d’exposer les préludes de la passion de Jésus-Christ, c’est-à-dire la prédiction qu’il en fait lui-même, le conseil tenu par les princes des prêtres, et le traité conclu par le traître Judas, il va maintenant raconter toute la suite de l’histoire de la passion. " Or, le premier jour des azymes. "
S. Jér. Le premier jour des azymes est le, quatorzième du premier mois, où l’on immole l’agneau pascal ; c’est le jour où la lune est dans son plein, et où il était défendu de conserver de levain.
REMI. Il faut remarquer que, chez les Juifs, la Pâque se célébrait au premier jour, et les sept jours qui suivaient étaient les jours des azymes ; mais maintenant le jour de Pâques est également appelé le jour des azymes (Ac 12).
S. CHRYS. (hom. 80.) Ou bien, le Sauveur appelle ce jour le premier jour des azymes, parce qu’il y avait sept jours des azymes. Or, c’était l’usage chez les Juifs de compter les jours en partant de la veille au soir ; l’Évangéliste rappelle donc ce jour au soir duquel la Pâque devait être immolée, c’est-à-dire le cinquième jour de la semaine.
Remi. Peut-être nous fera-t-on cette objection : Si cet agneau figuratif était le symbole du véritable agneau, pourquoi Jésus-Christ n’a-t-il pas souffert la nuit même où on immolait cet agneau ? Nous répondons que c’est cette nuit là même qu’il a donné à ses disciples le pouvoir de célébrer les mystères de son corps et de son sang, et c’est immédiatement après que les Juifs se sont saisis de sa personne, l’ont chargé de chaînes, et qu’il a ainsi consacré le commencement de son immolation, c’est-à-dire de sa passion. " Les disciples vinrent trouver Jésus, et lui dirent : Où voulez-vous que nous vous préparions ce qu’il faut pour manger la Pâque ? Je pense que le traître Judas se trouvait parmi les disciples qui s’approchèrent de Jésus pour lui faire cette question.
S. Chrys. (hom. 80.) Nous voyons clairement par là, que le Sauveur n’avait à lui, ni maison ni asile, et je suis porté à croire que ses disciples n’en avaient pas non plus ; car ils l’eussent prié d’y venir pour y célébrer la Pâque. " Jésus leur répondit : Allez dans la ville chez un tel, " etc.
S. AUG. (de l’accord des Evang., 2, 80.) C’est celui que saint Marc et saint Luc appellent le père de famille ou le maître de la maison. Si donc saint Matthieu dit : " Allez chez un tel, " c’est de lui-même et pour abréger son récit ; car chacun sait que personne ne peut formuler un ordre de cette manière : " Allez chez untel. " Saint Matthieu, après avoir rapporté les paroles du Seigneur : " Allez dans la ville, ajoute donc de luimême : " Chez un tel, " non que le Seigneur se soit exprimé de la sorte, mais pour nous faire entendre qu’il y avait un homme dans la ville à qui le Seigneur adressait ses disciples pour lui préparer la Pâque. Car il est hors de doute que les disciples du Sauveur ne furent pas adressés au premier venu, mais à un homme qu’il leur désignait d’une manière spéciale.
S. CHRYS. (hom. 80.) Ou bien en leur disant : " Allez chez un tel, " il veut montrer qu’il les adresse à un homme inconnu, et leur apprendre ainsi qu’il était en son pouvoir de ne pas souffrir, car celui qui pouvait déterminer un inconnu à les recevoir, que n’aurait-il pu sur l’esprit de ceux qui devaient le crucifier, s’il avait voulu se soustraire au supplice de la croix ? Pour moi, ce que j’admire dans cet homme, ce n’est pas seulement qu’un homme qui ne connaissait pas Jésus-Christ l’ait reçu chez lui, mais qu’il ait méprisé, en le recevant, la haine générale à laquelle il s’exposait.
S. HIL. (can. 30 sur S. Matth.) Ou bien, il ne nomme pas celui chez lequel il devait célébrer la Pâque, parce qu’il n’avait pas encore accordé à ceux qui croyaient en lui, la gloire du nom chrétien.
Rab. Ou bien encore, il passe son nom sous silence, pour nous apprendre qu’il donne à tous ceux qui le veulent, le pouvoir de célébrer la vraie Pâque, et de recevoir Jésus-Christ dans la demeure de leur âme.
S. JER. Les écrivains du Nouveau Testament se conforment ici à l’usage suivi par les écrivains de l’Ancien Testament qui s’expriment souvent de cette manière : " Celui-ci lui dit : Dans ce lieu-ci, dans celuilà, " sans désigner autrement le nom des personnes et des lieux.
S. Chrys. (hom. 80.) L’intention du Sauveur est ici de rappeler sa passion à ses disciples, et de les exercer pour ainsi dire par ces prédictions répétées de ses souffrances, pour qu’elles devinssent l’objet continuel de leurs méditations, et aussi pour leur prouver que c’était volontairement qu’il allait souffrir : " Je viens faire la Pâque chez vous avec mes disciples, " paroles qui montrent d’ailleurs qu’il voulait jusqu’au dernier jour de sa vie se conformer à la loi. Il ajoute : " Avec mes disciples, " afin qu’il fît tous les préparatifs nécessaires, et que cet homme à qui il adressait ses disciples ne s’imaginât pas qu’il avait l’intention de se cacher dans sa maison. " Et les disciples firent ce que Jésus leur avait commandé, et ils préparèrent la Pâque. "
Orig. Peut-être voudra-t-on s’autoriser de ce que Jésus a célébré la Pâque selon l’usage des Juifs, pour prétendre que nous, imitateurs de Jésus-Christ, nous devons agir de même. Mais ce serait oublier que Jésus ne s’est pas assujetti à la loi pour laisser sous le joug de la loi, mais, au contraire, pour délivrer de ce joug ceux qui étaient sous la loi (Ga 4, 4). A combien plus forte raison donc ne convient-il pas à ceux qui vivaient en dehors de la loi, de se soumettre à ses prescriptions. Les chrétiens doivent donc se contenter d’accomplir d’une manière spirituelle ce que la loi prescrivait d’accomplir extérieurement ; et c’est ainsi que nous devons célébrer la Pâque avec les azymes de la sincérité et de la vérité pour nous conformer à la volonté de l’Agneau qui nous dit : " Si vous ne mangez ma chair, et si vous ne buvez mon sang, vous n’aurez point la vie en vous. "
Le soir étant venu, il se mit à table avec les Douze.
Pendant qu’ils mangeaient, il dit : « Je vous le dis en vérité, l’un de vous me trahira. »
Ils en furent profondément attristés et chacun se mit à lui dire, : « Est-ce moi, Seigneur ? »
Il répondit : « Celui qui a mis avec moi la main au plat, celui-là me trahira !
Le Fils de l’homme s’en va selon ce qui est écrit de lui ; mais malheur à l’homme par qui le Fils de l’homme est trahi ! Mieux vaudrait pour lui que cet homme-là ne fût pas né. »
Judas, qui le trahissait, prit la parole et dit : « Est-ce moi, Maître ? » — « Tu l’as dit, » répondit Jésus.
Commentaire (versets 20 à 25) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 20 à 25 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
S. JÉR. Le Sauveur, non content d’avoir annoncé sa passion à ses disciples, leur prédit maintenant celui qui doit le trahir ; il lui offre ainsi l’occasion de faire pénitence ; car en lui montrant qu’il connaissait ses pensées, et les secrets desseins de son cœur, il voulait l’amener à se repentir de son criminel projet : " Le soir donc étant venu, il se mit à table avec ses douze disciples "
REMI. Il dit : " Avec les douze, " car Judas était encore du nombre des Apôtres, bien qu’il en fût déjà séparé par les dispositions de son âme.
S. Jér. Judas se conduit en tout de manière à éloigner de lui le soupçon de trahison.
Remi. Et voyez par quel rapprochement touchant Notre-Seigneur, selon le récit de 1’Évangéliste, se met à table lorsque le soir fut venu ; car c’était vers le soir que l’agneau devait être immolé.
Rab. C’est le soir qu’il se met à table avec ses disciples, car c’est dans la passion du Sauveur, lorsque le soleil véritable approchait de son déclin, que l’éternel festin fut préparé à tous les fidèles. S. Chrys. (hom. 82.) L’Évangéliste nous fait remarquer que c’est pendant qu’ils étaient à table, que Jésus parle de la trahison de Judas, pour faire ressortir la noirceur de ce traître par les circonstances du temps, et de ce repas auquel il participe lui-même. " Et pendant qu’ils mangeaient, il leur dit : " Je vous dis en vérité que l’un d’eux doit me trahir, " etc.
S. Léon. Il montre par là que la conscience du traître lui était connue. Il ne le confond point par un reproche sévère et direct, mais il se contente de lui donner un avertissement indirect et plein de douceur, pour amener plus facilement à se repentir de ses criminels desseins celui que le mépris n’aurait pas encore flétri. Orig. Ou bien, il parle en termes généraux, pour en appeler au témoignage de leur conscience, et faire ainsi connaître les dispositions intérieures de chacun d’eux. Il veut aussi dévoiler la méchanceté de Judas qui ne se rendait même pas à la voix de celui qui connaissait ses projets. Il avait cru d’abord, je pense, pouvoir en dérober la connaissance à Jésus-Christ comme à un homme, mais lorsqu’il vit que sa conscience était à découvert devant lui, il voulut profiter du secret dont le Sauveur avait comme enveloppé ses paroles, joignant ainsi au crime de l’incrédulité le crime de l’impudence. Notre-Seigneur veut enfin faire éclater la délicatesse de conscience de ses disciples qui s’en rapportaient bien plus aux paroles de leur Maître qu’au témoignage de leur propre cœur : " Et ils furent contristés, et chacun d’eux commença à lui dire : " Est-ce moi Seigneur ? " Car les enseignements de Jésus avaient appris à chacun d’eux que la nature humaine peut facilement tourner au mal, et qu’elle est toujours en lutte avec les princes de ce monde de ténèbres. Aussi la crainte s’empare de leur âme, et sous cette impression, chacun d’eux interroge le Sauveur ; ainsi devons-nous, à leur exemple, craindre tout de l’avenir, nous qui sommes si faibles. Or, le Seigneur, les voyant ainsi pleins de la crainte d’eux-mêmes, désigne le traître à l’aide d’un témoignage prophétique " Celui qui mangeait mon pain à ma table a fait éclater sa trahison contre moi. " (Ps 40.) " Il leur répondit : Celui qui met la main avec moi dans le plat. "
S. Jér. O patience admirable de Jésus-Christ ! Il avait commencé par dire : " Un de vous me trahira, " le traître persévère dans ses criminels desseins, il le désigne plus clairement, sans toutefois le nommer. Et cependant, alors que tous les autres sont attristés, qu’ils retirent leur main, et n’osent porter les mets à leur bouche, judas pousse la témérité et l’impudence qui doivent bientôt faire de lui un traître, jusqu’à mettre la main dans le plat avec son Maître, pour se couvrir audacieusement de l’apparence hypocrite d’une bonne conscience.
S. CHRYS.(hom. 81.) Pour moi, je crois que le Sauveur a permis que Judas portât la main avec lui dans le plat, pour lui inspirer une salutaire confusion, et réveiller dans son cœur le sentiment de l’amour qu’il lui devait.
Rab. Saint Matthieu désigne ce plat par l’expression in paropside, saint Marc, par cette autre, in catino. Or, le premier est un plat quadrangulaire sur lequel on sert les mets solides, et qui est ainsi appelé des quatre côtés égaux dont il est composé (paribus assibus) ; et le second est un vase de terre destiné à contenir les mets liquides. Or, il est très-possible qu’il y eût sur la table un plat de terre, de forme quadrangulaire.
Orig. C’est le caractère particulier des hommes parvenus aux dernières limites du mal, de dresser après un repas pris en commun, des embûches à des hommes qui n’ont jamais nourri contre eux aucun sentiment de haine ; c’est ainsi qu’après cette cène toute spirituelle, vous verrez éclater toute la noirceur de la malice du traître Judas, qui trahit son Maître sans se souvenir de son amour qui lui avait tant de fois prodigué, d’un côté ses bienfaits extérieurs, de l’autre ses divins enseignements. Tels sont dans l’Église tous ceux qui tendent des embûches à leurs frères après s’être approchés souvent avec eux de la même table du corps de Jésus-Christ. S. Jér. Judas ne se rend ni au premier ni au second avertissement pour se retirer de la voie où il est engagé ; c’est pourquoi le Seigneur lui prédit son châtiment pour essayer de convertir par la menace des supplices qui l’attendent, celui dont la honte n’a pu triompher : " Pour ce qui est du Fils de l’homme, il s’en va, " etc.
Remi. C’est le propre de l’humanité d’aller et de revenir, mais la divinité reste toujours ce qu’elle est, et comme dans le Sauveur l’humanité a pu souffrir et mourir d’une manière divine, il dit avec raison : " Le Fils de l’homme s’en va. " Il ajoute clairement : " Selon ce qui a été écrit de lui ; " car tout ce que le Christ a souffert a été prédit par les prophètes.
S. Chrys. (hom. 81.) Son dessein, en parlant de la sorte, est de consoler ses disciples et de prévenir la pensée qu’il souffrait par faiblesse et par impuissance. Il veut aussi convertir le traître Judas ; car bien que la passion de Jésus fut prédite, Judas n’en est pas moins coupable ; en effet, ce n’est pas la trahison de Judas qui a opéré notre salut, mais la sagesse de Jésus-Christ qui se servait de la méchanceté des hommes pour notre bien, aussi ajoute-t-il : " Mais malheur à l’homme par le moyen duquel il sera trahi, " etc.
Orig. Il ne dit pas : Malheur à l’homme par qui, mais : " Par le moyen duquel " le Fils de l’homme sera trahi, pour nous montrer qu’il y en avait un autre qui le trahissait, c’est-à-dire le démon (Jn 13), et que Judas n’était que l’instrument de sa trahison. Or, malheur à tous ceux qui trahissent le Christ, et tous ceux qui trahissent les disciples de Jésus-Christ trahissent Jésus-Christ lui-même.
Remi. Malheur aussi à tous ceux qui s’approchent de la table de Jésus-Christ avec une conscience mauvaise et souillée par le péché ; car bien qu’ils ne livrent pas Jésus-Christ aux Juifs pour être crucifié, ils le livrent cependant à leurs membres d’iniquité pour se. l’incorporer. Il ajoute pour faire ressortir davantage l’énormité du crime de Judas : " Il vaudrait mieux pour lui qu’il ne fût jamais né, "
S. Jér. Il ne faut cependant pas conclure de ces paroles que Judas ait pu exister avant de naître, par la raison que le bien ne peut arriver qu’à celui qui existe ; le Sauveur veut donc dire simplement qu’il vaut beaucoup mieux ne pas exister, que de vivre d’une vie livrée au mal.
S. AUG. (Quest. évang., 1, 40.) Et si quelqu’un prétend qu’il y a une vie antérieure à celle-ci, il sera forcé de convenir qu’il n’était pas avantageux de naître nonseulement pour Judas, mais pour aucun autre. Ou bien, Jésus dit-il qu’il ne lui était pas avantageux de naître au démon, c’est-à-dire pour le péché ? Ou était-il bon pour Judas de ne pas naître en Jésus-Christ par sa vocation, pour ne pas devenir un apostat ? Orig. Après que tous les Apôtres eurent interrogé le Sauveur, et qu’il eut désigné indirectement le traître, Judas hasarde la même question dans une intention pleine de fourberie, et pour cacher son projet de trahison, en interrogeant Jésus comme les autres Apôtres, car la vraie tristesse ne peut souffrir de retard : " Judas qui fut celui qui le trahit, prenant la parole, dit : Est-ce moi, maître ? "
S. JER. C’est ici ou le témoignage d’une flatterie hypocrite, ou l’expression de son incrédulité, car tandis que les autres Apôtres, qui ne devaient pas le trahir, lui disent : " Est-ce moi, Seigneur ? " Judas, qui va consommer le crime de trahison, l’appelle " Maître, " et non pas Seigneur, comme si c’était pour lui une excuse de n’avoir trahi que son maître, puisqu’il niait qu’il fût son Seigneur.
Orig. Ou bien, il s’exprime ainsi par esprit de moquerie, appelant Maître celui qu’il croyait indigne de porter ce nom.
S. CHRYS. (hom. 81.) Le Seigneur aurait pu lui dire : Vous êtes convenu de la somme d’argent que vous devez recevoir, et vous osez encore me faire cette question ? Mais Jésus plein d’une ineffable douceur ne lui dit rien de semblable, pour nous tracer à nous-même la ligne de conduite et les règles que nous devons suivre : " Il lui répondit : Vous l’avez dit. "
Remi. Ce qui peut s’entendre de la sorte : C’est vous qui le dites, et vous dites vrai, ou bien, c’est vous qui le dites et non pas moi. Jésus offrait ainsi à Judas l’occasion de se repentir, en ne dévoilant pas entièrement la perversité de ses desseins.
Rab. Judas put encore faire cette question et Jésus lui répondre de la sorte pour ne point attirer l’attention des autres Apôtres sur ce qui venait d’avoir lieu.
Pendant le repas, Jésus prit le pain ; et, ayant prononcé une bénédiction, il le rompit et le donna à ses disciples, en disant : « Prenez et mangez, ceci est mon corps. »
Commentaire — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
S. Jér. Après qu’il eut célébré la Pâque figurative et mangé la chair de l’agneau avec ses disciples, le Sauveur en vient au véritable mystère de la Pâque, et de même que Melchisédech, prêtre du Dieu tout-puissant, avait offert du pain et du vin, il nous donna, sous les mêmes apparences, la réalité de son corps et de son sang. " Or, pendant qu’ils soupaient, Jésus prit du pain, " etc. S. Aug. (Lettre 118 à Januar., ch. 6.) Cette circonstance prouve clairement que les disciples n’étaient pas à jeun lorsqu’ils reçurent, pour la première fois, le corps et le sang du Seigneur. Doit-on pour cela blâmer l’usage de l’Église universelle, qui prescrit de ne recevoir l’Eucharistie qu’à jeun ? Non sans doute, car il a plu à l’Esprit saint que, par respect pour un si grand Sacrement, le corps du Seigneur entrât dans la bouche du chrétien avant toute autre nourriture. Ce fut pour faire ressortir plus fortement la grandeur de ce mystère que notre-Seigneur voulut l’imprimer en dernier lieu dans le cœur et dans le souvenir de ses disciples, dont il allait se séparer pour aller à la mort ; et, s’il n’établit pas lui-même la manière de recevoir dans la suite ce Sacrement, c’était pour laisser aux Apôtres, qui devaient en son nom gouverner l’Église, le soin de la déterminer eux-mêmes.
La Glose. Notre-Seigneur Jésus-Christ donne son corps et son sang sous une autre forme, et commande ensuite de les recevoir ainsi, afin de donner plus de mérite à la foi qui s’exerce sur les choses qui ne se voient point.
S. Amb. (Sacram., 4, 4.) C’est encore pour prévenir tout sentiment d’horreur et de répulsion pour le sang, et nous donner cependant le véritable prix de notre rédemption. S. Aug. (Traité 26 sur S. Jean.) Or, le Seigneur nous a donné son corps et son sang sous les apparences de substances qui sont le résultat de plusieurs choses réduites en une seule, car le pain est le produit de plusieurs grains de blé, et le vin le produit de plusieurs grains de raisin mêlés et confondus ensemble. C’est ainsi qu’il a figuré l’union qui doit régner entre nous, et qu’il a consacré dans son banquet divin le mystère de notre paix et de notre unité.
Remi. Une autre raison également juste pour laquelle il choisit les fruits de la terre, c’était pour nous apprendre qu’il était venu faire disparaître cette malédiction prononcée contre la terre, à la suite du péché du premier homme (Gn 3). Enfin, un motif non moins sage du précepte qu’il nous fait d’offrir les fruits de la terre, qui sont l’objet principal des travaux des hommes, c’était qu’ils n’eussent aucune difficulté pour se les procurer, et que le travail de leurs mains leur fournît la matière du sacrifice qu’ils devaient offrir à Dieu. S. AMBR. (Sacram., 4, 3.) Vous devez conclure de là que les mystères des chrétiens sont antérieurs à ceux des Juifs, car Melchisédech offrit du pain et du vin, comme étant en tout la figure du Fils de Dieu (He 7), à qui il est dit : " Vous êtes prêtre pour l’éternité selon l’ordre de Melchisédech " (Ps 119), et dont l’Évangéliste dit ici : " Jésus prit du pain, " etc.
La Glose. Ce pain était du pain de froment, car c’est au grain de froment que le Seigneur s’est comparé par ces paroles : " Si le grain de froment tombant dans la terre, " etc. (Jn 12). Ce pain convient d’ailleurs à ce sacrement, parce qu’il est d’un usage plus commun, et que les autres espèces de pains ne se font que pour le remplacer. Or, comme Jésus-Christ n’avait cessé jusqu’au dernier jour d’établir qu’il n’était pas opposé à la loi, ainsi que ses paroles précédentes le prouvent ; et que, le soir du jour où on immolait la Pâque, on ne devait manger que des pains azymes et jeter toute pâte fermentée. Il est incontestable que le pain, que prit le Seigneur pour le distribuer à ses disciples, était du pain azyme.
S. GREG. Il en est plusieurs qui s’étonnent de voir que, dans I’Église, les uns offrent des pains azymes et d’autres des pains fermentés ; or, l’Église de Rome offre des pains azymes, parce que le Seigneur a pris une chair sans mélange d’aucune souillure, tandis que d’autres Églises offrent du pain fermenté, parce que le Verbe du Père s’est revêtu d’une chair humaine, et qu’il est à la fois vrai Dieu et vrai homme, car le pain fermenté ou levain est mélangé avec la farine. Mais que nous recevions du pain azyme ou du pain fermenté, nous nous unissons intimement au vrai corps de notre Sauveur.
S. Ambr. (Sacram., 4, 4.) Ce pain, avant les paroles sacramentelles, n’est que du pain ordinaire ; après la consécration, ce pain devient la chair de Jésus-Christ. Or, de quelles paroles se compose la consécration, si ce n’est des paroles du Seigneur Jésus ? Car si ces paroles ont une puissance si grande qu’elles font sortir du néant ce qui n’existait pas, à combien plus forte raison pourront-elles changer en une autre substance celles qui existent déjà, tout en leur conservant leur apparence extérieure. Pourquoi, en effet, la parole céleste, qui s’est montrée si efficace dans les autres choses, le serait-elle moins dans les divins sacrements ? Le pain devient donc le corps de Jésus-Christ, et le vin devient son sang parla consécration de la parole divine. Vous demandez comment cela se fait ? Le voici : N’est-ce pas l’ordinaire que l’homme ne naisse que de l’union de l’homme avec la femme ? Et cependant, parce que telle a été la volonté du Seigneur, le Christ est né de l’Esprit saint et de la Vierge. S. Aug. (des paroles du Seig.). De même que l’Esprit saint a créé une véritable chair sans union conjugale, ainsi le même Esprit consacre et change le pain et le vin au corps et au sang de JésusChrist, et comme cette consécration se fait par la parole du Seigneur, l’Évangéliste ajoute : " Et il le bénit. "
Remi. il nous apprend encore par là qu’avec le Père et le Saint-Esprit, il a rempli la nature humaine de la grâce de la vertu divine, et l’a enrichie pour l’éternité du don de l’immortalité, Mais, pour nous montrer en même temps que ce n’est pas sans sa volonté que son corps a été soumis aux souffrances de sa passion, il ajoute : " Et il le rompit. "
S. Aug. (sur le liv. ou sent. de Prosper ou Algerus, 1, 19.) Lors donc que l’hostie est rompue, et que le sang coule du calice sur les lèvres des fidèles, quel mystère nous est représenté, si ce n’est l’immolation du corps du Seigneur sur la croix et l’effusion de son sang qui sortit de son côté ? S. DENIS. (Hier. Eccles., 3.) Nous voyons encore ici que le Verbe de Dieu, un et simple dans son essence, est devenu un être composé par son incarnation, et s’est rendu visible en descendant jusqu’à nous, et qu’il a recherché avec bienveillance notre société, pour nous rendre participants des biens spirituels qu’il est venu répandre sur la terre " Et il le donna à ses disciples. "
S. LEON (serm. 7 sur la Pass.) Il n’éloigne pas même le traître de ce mystère, afin qu’il fût démontré qu’aucune offense ne motivait la haine de Judas, dont l’impiété toute volontaire lui était connue d’avance, et qui devait y persévérer volontairement.
S. Aug. (Traité 59 sur S. Jean.) Le même pain fut donné à Pierre et à Judas ; mais Pierre le reçut pour la vie, et Judas pour la mort. C’est ce qu’indiquent ces paroles de saint Jean " Et quand il eut prit ce morceau, Satan entra en lui. " Car ce qui augmenta l’énormité de son crime, c’est qu’il osa s’approcher des saints mystères dans des dispositions aussi coupables, et, qu’après les avoir reçus, il n’en devint pas meilleur, insensible à la crainte, à la reconnaissance et à l’honneur qui lui était fait. Jésus-Christ ne lui défendit pas de s’en approcher, bien qu’il connût toutes choses, pour nous apprendre qu’il n’a rien omis de ce qui pouvait le faire changer de sentiment.
Remi. Par cette conduite, il laisse à son Église l’exemple de ne retrancher personne de sa société ou de la communion du corps et du sang du Seigneur, si ce n’est pour des crimes manifestes et publics.
S. Jér. Ou bien, on peut dire que Notre-Seigneur, ayant rompu le pain et pris le calice, consacra la vraie Pâque lorsque Judas fut sorti, car il n’était pas digne de participer aux sacrements éternels, Or, une preuve qu’il était sorti du cénacle, c’est que nous le voyons revenir avec la foule. " Et il leur dit : Prenez et mangez. "
S. Aug. (Des par. du Seig.) Le Seigneur invite ses serviteurs à ce festin, où il se donne lui-même à eux en nourriture. Mais qui osera se nourrir de la chair de son maître ? Or, remarquez que, lorsqu’il est mangé, il répare les forces sans défaillir lui-même ; il vit lorsqu’il est mangé, parce qu’il est ressuscité après qu’il eut été mis à mort. Observez encore que, lorsque nous le mangeons, nous ne le partageons pas. Voici ce qui arrive dans ce sacrement, et les fidèles savent la manière dont ils mangent la chair du Christ : chacun d’eux reçoit sa part de cet aliment divin, il est mangé comme par parties dans ce sacrement, et cependant il demeure tout entier dans le ciel et tout entier dans votre cœur. On appelle ce mystère sacrement, parce que ce qui paraît aux yeux est tout différent de ce que l’on comprend ; ce que l’on voit a une apparence corporelle, ce que l’esprit comprend produit des fruits tout spirituels. S. Aug. (Traité 27 sur S. Jean.) Ne nous contentons pas de manger la chair de Jésus-Christ, ce que font beaucoup de mauvais chrétiens ; mais allons dans cette manducation jusqu’à la participation de l’Esprit, afin de rester unis à Jésus-Christ, comme les membres à leur corps et d’être vivifiés par son esprit.
S. Aug. Avant d’être consacré, c’est du pain ; mais, aussitôt que Jésus-Christ a prononcé ces paroles : " Ceci est mon corps, " c’est le corps du Christ.
Il prit ensuite la coupe, et, ayant rendu grâces, il la leur donna en disant : « Buvez-en tous :
car ceci est mon sang, le sang de la nouvelle alliance, répandu pour la multitude en rémission des péchés.
Je vous le dis, je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai nouveau avec vous dans le royaume de mon Père. »
Commentaire (versets 27 à 29) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 27 à 29 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
Remi. Après avoir donné son corps à ses disciples sous les apparences du pain ; par une raison également pleine de convenance, le Sauveur leur présente le calice de son sang. " Et, prenant le calice, il rendit grâces, et le leur donna, " etc. Il nous montre ainsi combien notre salut lui donne de joie, puisqu’il veut répandre son sang pour nous.
S. Chrys. (hom. 82.) Il rend grâces encore, pour nous apprendre dans quels sentiments nous devions célébrer ce mystère, et pour prouver que ce n’est pas malgré lui qu’il approche du moment de sa passion. Il nous enseigne ainsi à supporter avec actions de grâces toutes les épreuves qui nous arrivent, et il nous donne en même temps les plus belles espérances ; car si la figure de ce sacrifice, c’est-à-dire l’immolation de l’agneau pascal, a délivré le peuple juif de la servitude d’Egypte, à combien plus forte raison la vérité délivrera-t-elle l’univers entier : " Et il le leur donna en disant : Buvez-en tous. " Et pour prévenir le trouble que pouvaient produire ses paroles, il boit son sang le premier, et les amène sans étonnement à la communion des divins mystères.
S. Jér. (contre Helv.) C’est ainsi que le Seigneur fut à la fois le convive et le festin, le convive qui mange, et, l’aliment qui est mangé. " Car ceci est mon sang, le sang de la nouvelle alliance. "
S. Chrys. (hom. 82.) C’est-à-dire le sang de la promesse de la nouvelle loi. En effet, l’Ancien Testament promettait ce que possède le Nouveau, car de même que l’Ancien Testament fut consacré par le sang des bœufs et des brebis, ainsi le Nouveau est consacré par le sang du Seigneur.
REMI. Nous lisons, eu effet, dans l’Exode (24), que Moïse prit le sang d’un agneau, le versa dans une coupe, et après y avoir trempé un bouquet d’hysope, il le répandit sur le peuple en disant : " Voici le sang de l’alliance que le Seigneur à faite avec vous. "
S. Chrys. (hom. 82.) En leur présentant son sang, le Sauveur prédit de nouveau sa passion par ces paroles : " Qui sera répandu pour plusieurs, " et il leur rappelle également la cause de sa mort en ajoutant : " Pour la rémission des péchés. " Comme s’il disait : Le sang de l’agneau a été répandu dans l’Egypte, pour sauver les premiers-nés du peuple juif ; celui-ci sera répandu pour la rémission des péchés de toute la terre.
REMI. Et remarquez qu’il ne dit pas : Pour un petit nombre, ou pour tous, mais " Pour plusieurs ; " car il n’était pas venu pour racheter seulement une nation, mais un grand nombre d’hommes de toutes les nations de la terre.
S. CHRYS. (hom. 82.) Il nous apprend encore, par ces paroles, que sa passion est le mystère du salut des hommes, et c’est une consolation qu’il offre à ses disciples. Et de même que Moïse avait dit : " Ce sera pour vous un souvenir éternel, " Notre-Seigneur dit aussi, comme le rapporte saint Luc : " Faites ceci en mémoire de moi. " REMI. Notre-Seigneur nous a enseigné que nous devions offrir non-seulement du pain, mais encore du vin, pour nous apprendre que ceux qui avaient faim et soif de la justice apaiseraient l’une et l’autre en recevant ce mystère.
La Glose. Car, de même que notre corps répare ses forces par le boire et le manger, ainsi les forces de notre âme se raniment dans ce banquet spirituel que le Seigneur nous a préparé sous les apparences du pain et du vin. Il était convenable d’ailleurs que ce sacrement qui devait représenter la passion du Seigneur fut institué sous la double espèce du pain et du vin, car son sang fut répandu dans sa passion et fut ainsi séparé de son corps. Il était donc nécessaire, pour reproduire le mystère de la passion du Sauveur, d’offrir séparément le pain et le vin, qui sont les signes de son corps et de son sang.
S. Ambr. (sur l’Ep. aux Corinth.) Nous célébrons ce mystère sous les deux espèces, car ce que nous recevons sert à protéger à la fois notre corps et notre âme.
S. CYPR. (Lettre à Cécile, liv. 2, lett. 3.) Le calice du Seigneur ne contient pas de l’eau seule ou du vin seul, mais l’un et l’autre mêlés ensemble, de même que ce qui doit être changé au corps du Seigneur n’est pas de la farine seule ou de l’eau seule, mais ces deux substances unies et mélangées.
S. AMBR. (Sacram., 5, 1.) Mais puisque Melchisédech a offert du pain et du vin (Gn 14), que signifie ce mélange d’eau avec le vin ? En voici la raison : Moïse frappa la pierre et en fit ainsi jaillir l’eau en abondance (Ex 17) ; or, cette pierre, c’était le Christ (1 Co 10) ; et l’un des soldats perça de sa lance le côté du Christ, et de ce côté sortit du sang et de l’eau : l’eau, pour nous purifier, le sang pour nous racheter.
Remi. Rappelons-nous encore que les grandes eaux, au témoignage de saint Jean (Ap 17), sont les peuples, et comme nous devons toujours demeurer en Jésus-Christ, et Jésus-Christ en nous, on offre du vin mêlé avec de l’eau, pour montrer que la tête et les membres, c’est-à-dire Jésus-Christ et l’Église ne font qu’un seul corps ; ou bien encore que le Christ n’a point souffert sans l’amour qui l’a porté à nous racheter, et que nous ne pouvons nous-mêmes avoir part à sa rédemption sans les mérites de sa passion. S. Chrys. (hom. 82.) Comme il venait de parler de sa passion et de sa croix, par une conséquence naturelle il fait aussi allusion à sa résurrection : " Or, je vous dis que je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne, " etc. Ce royaume, c’est sa résurrection. Or, en parlant de sa résurrection, il affirme qu’alors il boira avec ses Apôtres, pour qu’on ne pût croire que sa résurrection n’était qu’imaginaire. Aussi, lorsque les Apôtres prêchèrent la résurrection de Jésus-Christ, disent-ils ouvertement : " Nous avons mangé et bu avec lui, après qu’il fut ressuscité d’entre les morts. " (Ac 10.) Il leur donne ainsi l’assurance qu’ils le verront ressuscité et qu’il sera de nouveau au milieu d’eux. Ce vin nouveau doit s’entendre d’une manière nouvelle de le boire, c’est-à-dire avec un corps qui ne sera plus soumis ni à la souffrance, ni au besoin de nourriture ; car, si nous le voyons manger et boire après sa résurrection, ce, ne fut point par nécessité, mais pour nous donner une preuve qu’il était vraiment ressuscité. Mais comme il devait y avoir des hérétiques qui, dans la célébration de ce mystère, n’useraient que d’eau à l’exclusion du vin, il prouve par ces paroles que dans l’institution de ces augustes mystères il s’est servi du vin qu’il a bu après sa résurrection. C’est pour cela qu’il dit en termes précis : " De ce fruit de la vigne, " car la vigne produit, du vin et non pas de l’eau. S. Jér. Ou bien, dans un autre sens, Notre-Seigneur passe des choses matérielles aux choses spirituelles. La sainte Écriture déclare que la vigne qui a été transplantée de l’Egypte, c’est le peuple d’Israël. Le Seigneur déclare qu’il ne boira plus du fruit de cette vigne que dans le royaume de son Père. Or, comme le royaume de son Père est à mon avis la foi des fidèles, le Seigneur ne boira du vin des Juifs que lorsqu’ils auront reconnu et accepté le royaume de son Père. Remarquez aussi qu’il dit : " Dans le royaume de mon Père, " et non pas de Dieu, car tout père donne son nom à son fils, et c’est comme s’il disait : Lorsqu’ils auront cru en Dieu le Père, et que le Père les aura conduits jusqu’au Fils.
Remi. Ou bien encore : " Je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne, " c’est-à-dire : Je ne me complairai plus dans les sacrifices charnels de la synagogue, parmi lesquels l’immolation de l’agneau pascal occupait la première place. Mais viendra le temps de ma résurrection, et le jour où ayant pris possession du royaume de mon Père, c’est-à-dire, étant revêtu de la l’éternelle immortalité, je boirai avec vous ce vin nouveau, c’est-à-dire je me réjouirai comme d’une joie toute nouvelle du salut de ce peuple qui aura été renouvelé dans les eaux du baptême. S. Aug. (Quest. Evang., 1, 43.) Ou bien enfin, ces paroles : " Je boirai ce vin nouveau, " veulent dire que celui-ci est ancien. Notre-Seigneur avait pris de la race d’Adam, qui est appelée le vieil homme (Rm 6), ce corps qu’il devait livrer à la mort dans sa passion ; c’est pourquoi il nous donne son sang sous l’apparence du vin. Mais que signifie ce vin nouveau, si ce n’est l’immortalité de nos corps qui doivent être renouvelés ? Quant à ces paroles : " Je le boirai avec vous, " elles sont la promesse que leurs corps ressusciteront pour revêtir l’immortalité. Toutefois ces paroles : " Avec vous, " ne doivent pas s’entendre de la même époque, mais du même renouvellement. C’est ainsi que l’Apôtre déclare, que nous sommes ressuscités avec Jésus-Christ, afin que l’espérance de ce bonheur à venir soit pour nous une source de joie dès cette vie. Il appelle nouveau ce fruit de la vigne, pour nous apprendre que ces mêmes corps que leur vétusté terrestre condamne à la mort ressusciteront un jour par un principe de renouvellement tout céleste. S. Hil. (can. 30.) De ce que Judas n’a pas été admis à boire avec lui de cette coupe, on conclut qu’il ne devait pas boire un jour dans le royaume, puisque le Sauveur promet à tous ceux qui participent à cette coupe qu’ils boiront un jour avec lui de ce fruit de la vigne.
La Glose. Mais en admettant avec les autres saints docteurs que Judas avait reçu le sacrement de l’Eucharistie des mains de Jésus-Christ, nous dirons que ces paroles : " Avec vous " s’adressent, non pas à tous, mais à la plupart d’entre eux.
Après le chant de l’hymne, ils s’en allèrent au mont des Oliviers.
Alors Jésus leur dit : « Je vous serai à tous, cette nuit, une occasion de chute ; car il est écrit : Je frapperai le pasteur, et les brebis du troupeau seront dispersées.
Mais après que je serai ressuscité, je vous précéderai en Galilée. »
Pierre, prenant la parole, lui dit : « Quand vous seriez pour tous une occasion de chute, vous ne le serez jamais pour moi. »
Jésus lui dit : « Je te le dis en vérité, cette nuit-même, avant que le coq chante, tu me renieras trois fois. »
Pierre lui répondit : « Quand il me faudrait mourir avec vous, je ne vous renierai pas. » Et tous les autres disciples dirent de même.
Commentaire (versets 30 à 35) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 30 à 35 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
Orig. (Traité 33 sur S. Matth.) Notre-Seigneur voulait enseigner à ses disciples, qui venaient de recevoir le pain de bénédiction, de manger le corps du Verbe et de boire le calice d’actions de grâces, à dire à Dieu le Père un hymne de reconnaissance : " Et après avoir chanté l’hymne (Ps 115 ; 118), ils allèrent à la montagne des Oliviers ; " c’est-à-dire que d’une hauteur, il les élève à une autre hauteur, car le vrai fidèle ne peut rien opérer de grand tant qu’il reste dans la vallée. C’est par une disposition admirable qu’il conduit sur le mont des Oliviers ses disciples, tout pénétrés encore des mystères de son corps et de sOn sang, et qu’il a recommandés à son Père par un hymne de pieuse intercession, car il voulait nous apprendre que l’action de ses sacrements, jointe au secours de sa médiation, devait nous faire parvenir aux dons des plus sublimes vertus et à ces grâces de l’Esprit saint qui répandent l’onction dans nos cœurs.
RAB. On peut admettre que cet hymne fut celui que, d’après saint Jean, le Seigneur adresse à son Père pour lui rendre grâces, et dans lequel il priait, les yeux élevés vers le ciel, pour lui-même, pour ses disciples et pour tous ceux qui devaient croire en lui.
La Glose. C’est que le Roi-prophète avait prédit : " Les pauvres mangeront et ils seront rassasiés, et ils loueront le Seigneur, " etc.
S. Chrys. (hom. 82.) Qu’ils entendent ces paroles, ceux qui, ne songeant qu’à manger comme des pourceaux, se lèvent ivres de table, tandis qu’ils devraient rendre grâces et terminer leur repas par l’hymne de la reconnaissance. Qu’ils les entendent aussi, ceux qui, dans la célébration des saints mystères, n’attendent pas la dernière oraison de la Messe, qui est un souvenir de cet hymne. Jésus rendit grâces avant de distribuer les saints mystères à ses disciples, pour nous apprendre à rendre grâces nous-mêmes, et il récite l’hymne après avoir mangé, afin que nous imitions son exemple.
S. Jér. D’après cet exemple du Sauveur, celui qui a été rassasié du pain de Jésus-Christ et comme enivré de son sang, peut louer Dieu et gravir le mont des Oliviers, où il trouvera le repos de ses fatigues, la consolation de ses douleurs et la connaissance de la vraie lumière.
S. Hil. (can. 30.) Nous voyons encore par là que les hommes, après avoir pratiqué toutes les vertus dont les divins mystères sont la source, sont élevés dans la gloire céleste pour y participer à la joie et à l’allégresse commune à tous les saints. Orig. C’est par une raison pleine de sagesse que Jésus choisit le mont de la miséricorde pour y faire connaître le scandale de la faiblesse des apôtres, déjà prêt à ne pas repousser ceux de ses disciples qui se sont séparés de lui, et à les accueillir lorsqu’ils reviendront à lui. " Alors Jésus leur dit : Je vous serai à tous cette nuit une occasion de scandale. " Il leur prédit la faiblesse à laquelle ils doivent succomber, afin qu’après avoir fait cette triste expérience, ils ne désespèrent pas de leur salut, mais qu’ils cherchent leur délivrance dans un sincère repentir.
S. Chrys. (hom. 82.) Il nous apprend encore par là ce que furent les disciples avant sa passion, et ce qu’ils devinrent après sa mort. En effet, ces mêmes disciples qui n’avaient pu rester près de Jésus-Christ pendant qu’on le crucifiait, devinrent plus forts que le diamant après sa mort. Or, la fuite des disciples, leur épouvante, sont une démonstration évidente de la mort de Jésus-Christ, et une réponse qui doit couvrir de confusion ceux qui sont malades de l’hérésie de Marcion ; car si Jésus-Christ n’a été ni chargé de chaînes, ni crucifié, quelle a été la cause de cette crainte excessive de Pierre et des autres disciples ?
S. Jér. Et c’est avec dessein qu’il ajoute : " Pendant cette nuit, " car de même que ceux qui s’enivrent, s’enivrent pendant la nuit. (1 Th 5), ainsi ceux qui sont scandalisés le sont dans la nuit et au sein des ténèbres.
S. HIL. Cette prédiction était confirmée par une ancienne prophétie, car il est écrit : " Je frapperai le pasteur, et les brebis du troupeau seront dispersées. "
S. Jér. Cette prophétie se trouve dans le prophète Zacharie en d’autres termes ; le prophète s’adresse lui-même à Dieu et lui dit : " Frappez le pasteur, et les brebis seront dispersées. " (Za 13.) Le bon pasteur est frappé, afin qu’il puisse donner sa vie pour ses brebis, et pour ne faire qu’un seul pasteur. et un seul troupeau de cette multitude de troupeaux que l’erreur avait dispersés.
S. Chrys. (hom. 82.) Le Sauveur cite cette prophétie pour engager ses disciples à avoir toujours les yeux fixés sur les saintes Écritures, pour leur prouver que c’était par un dessein bien arrêté de Dieu qu’il était crucifié, et leur montrer en même temps qu’il n’était pas étranger à l’Ancien Testament et au Dieu qu’il proclame. Toutefois, il ne veut pas les laisser dans la tristesse, et il se hâte de leur faire des prédictions plus agréables : " Mais lorsque je serai ressuscité, je vous précéderai en Galilée. " Ce n’est point du haut du ciel qu’il leur apparaît aussitôt sa résurrection ; il ne va pas non plus dans une région lointaine pour se manifester à eux, mais c’est dans la même nation et presque dans le même pays, afin qu’ils ne pussent douter que c’était bien lui, le même qui avait été crucifié, qui était ressuscité. Il leur annonce encore qu’il ira en Galilée, afin que n’étant plus sous l’impression de la crainte des Juifs, ils fussent plus disposés à croire ce qu’il leur disait.
Orig. Il leur fait encore cette prédiction, afin qu’ils sachent qu’après avoir été dispersés pour un moment à la suite du scandale qu’ils avaient souffert, il les réunirait aussitôt sa résurrection, et les précéderait dans la Galilée des nations.
Ou bien encore, si l’on demande comment les disciples, après avoir vu tant de miracles et de prodiges, ont pu être scandalisés par une seule parole, nous répondrons que Notre-Seigneur veut nous apprendre par là que de même que personne ne peut dire : " Jésus est le Seigneur, Sinon par l’Esprit saint, " ainsi personne ne peut être sans scandale, c’est-à-dire inaccessible au scandale, sans le secours de l’Esprit saint. Mais lorsque ces paroles du Sauveur : " Je vous serai à tous cette nuit un sujet de scandale, " reçurent leur accomplissement, l’Esprit saint n’était pas encore donné, parce que Jésus n’était pas encore glorifié. Pour nous, au contraire, si après avoir confessé le Seigneur Jésus par l’Esprit saint, il nous devient un sujet de scandale ou que nous venions à le renoncer, nous sommes tout à fait inexcusables. Ajoutons que les disciples ont été scandalisés, comme des hommes qui étaient encore au milieu de la nuit, tandis que pour nous, la nuit a disparu pour faire place au jour qui s’est approché. Enfin, les disciples ont été scandalisés pendant la nuit, parce que le Père n’a pas épargné son Fils unique, mais l’a livré pour nous à la mort, de manière que les brebis du troupeau ont été dispersées pour un peu de temps, après avoir été scandalisées, mais pour être ensuite réunies par Jésus-Christ dans la Galilée, où il précédera ceux qui voudront le suivre, afin que le peuple des Gentils qui, auparavant, " était assis dans les ténèbres, voie briller une grande lumière, " etc. S. Hil. Mais Pierre était tellement transporté par son affection, par son amour pour Jésus-Christ, qu’il oublia la faiblesse de sa chair et la croyance que méritent les paroles du Seigneur ; comme si ces paroles ne devaient pas avoir leur effet : " Pierre, prenant la parole, lui dit : Quand tous les autres, " etc.
S. Chrys. (hom. 82.) Que dites-vous, ô Pierre ? Le prophète a dit : " Les brebis seront dispersées, " et Jésus-Christ a confirmé ce témoignage, et vous osez dire : Non, il n’en sera pas ainsi ? Lorsque Jésus a dit : " Un de vous me trahira, " vous trembliez d’être vous-même ce traître, quoique votre conscience ne vous reprochât rien de semblable ; et maintenant qu’il déclare ouvertement qu’il sera pour vous tous un sujet de scandale, vous osez le contredire ? Pierre était délivré de l’anxiété que lui avait causé l’idée qu’il pourrait trahir son Maître, et plein désormais d’une confiance exagérée, il s’écrie : " Pour moi, je ne me scandaliserai jamais. "
S. Jér. Ce n’est point cependant témérité ni mensonge de la part de cet Apôtre, mais l’effet de son ardent amour pour le Sauveur son maître.
REMI. Il nie donc, par un effet de son amour, ce que le Seigneur avait prédit par un effet de sa prescience, et nous devons apprendre de là que la fragilité de notre chair doit nous donner autant de crainte que la vivacité de notre foi peut nous inspirer de confiance. Cependant Pierre est inexcusable et pour avoir contredit le Seigneur, et pour s’être préféré aux autres, et en troisième lieu pour avoir cru qu’il trouverait en lui seul la force nécessaire pour persévérer. Afin de guérir cette présomption et cet orgueil, le Seigneur permit la chute de son disciple, non pas qu’il l’ait poussé à ce honteux renoncement, mais il l’abandonna à lui-même et convainquit ainsi la nature humaine de fragilité.
Orig. Aussi les autres disciples sont scandalisés au sujet de la personne de Jésus, tandis que Pierre est non-seulement scandalisé, mais abandonné plus complètement par la grâce, de manière à renier trois fois son Maître : " Et Jésus lui repartit : Je vous dis en vérité que cette nuit, avant que le coq ait chanté, vous me renierez trois fois. " S. Aug. (De race. des Evang., 3, 2.) On peut s’étonner de ce que les Évangélistes ont rapporté si diversement non seulement aux expressions, mais quant au fond même des choses, cette présomption de Pierre, qui, malgré les avertissements qui lui sont donnés, affirme qu’il est prêt à mourir avec le Seigneur ou pour défendre cause. Aussi est-on forcé d’admettre que cet Apôtre a renouvelé promesse présomptueuse en réponse à différentes parties du (de Jésus-Christ, et que le Sauveur lui a déclaré par trois fois rentes) qu’avant le chant du coq, il le renierait trois fois. C’est ainsi qu’après sa résurrection il lui demande par trois fois s’il l’aimait, lui donne par trois fois le précepte de paître ses brebis. Qu’ont en effet de semblable les paroles ou les pensées rapportées par saint Matthieu avec celles dont saint Jean (Jn 13) et saint Luc (Lc 22) i se servent pour exprimer la réponse présomptueuse de Pierre ? Saint Marc, au contraire (Mc 14), rapporte ce fait à peu près dans les mêmes termes que saint Matthieu, avec cette différence que dans saint Marc, le Seigneur prédit d’une manière plus explicite ce qui devait arriver : " Je vous dis en vérité qu’aujourd’hui, dès cette nuit, avant que le coq ait chanté deux fois, vous me renoncerez trois fois. " Aussi en est-il quelques-uns qui, n’y regardant pas de bien près, prétendent que saint Marc ne peut se concilier ici avec les autres Évangélistes. Car, disent-ils, Pierre a renié trois fois son Maître, et s’il a commencé après le premier chant du coq, le récit des trois Évangélistes n’est pas conforme à la vérité, puisqu’ils rapportent que le Seigneur a déclaré qu’avant que le coq chantât, Pierre le renierait trois fois. D’ailleurs, si les trois renoncements de saint Pierre ont eu lieu avant que le coq ait commencé à chanter, pourquoi Notre-Seigneur aurait-il dit d’après saint Marc : " Avant que le coq ait chanté deux fois, vous me renoncerez trois fois ? ta Nous répondons que le triple renoncement de saint pierre ayant commencé avant le premier chant du coq, les évangélistes ont considéré non pas le moment où il devait être consommé, mais celui où il devait se produire et commencer, c’est-à-dire avant le chant du coq. On peut même dire, en considérant les dispositions intérieures de saint Pierre, que ce triple renoncement eut lieu avant le chant du coq, car avant cette heure, son âme était en proie à une crainte si grande qu’elle pouvait le conduire jusqu’à renoncer trois fois son maître. A plus forte raison, on ne doit pas s’étonner que ces trois renoncements successifs et distincts aient commencé avant le chant du coq, bien qu’ils n’aient pas été consommés avant le premier chant du coq. Car si l’on disait à quelqu’un : " Avant que le coq ait chanté, vous m’écrirez une lettre dans laquelle vous m’outragerez trois fois, " cette prédiction ne se trouverait pas fausse, si la lettre, commencée avant le premier chant du coq, était achevée après que le coq aurait chanté pour la première fois. ORIG. Vous demanderez peut-être s’il était possible que Pierre ne fût pas scandalisé après cette déclaration du Sauveur : " Je vous serai à tous une occasion de scandale. " Les uns répondent que ce que Jésus avait prédit devait nécessairement arriver ; les autres, que celui qui, à la prière de Jonas, consentit à ne pas accomplir la prédiction qu’il avait faite par ce prophète, aurait pu aussi, si Pierre l’en eût prié, éloigner de lui ce scandale ; tandis que cette promesse téméraire, faite sous l’impression d’un amour généreux, mais irréfléchi, fut cause qu’à la honte du scandale il joignit le crime d’un triple renoncement. Mais, dira-t-on, puisque Jésus, lui avait affirmé avec serment qu’il le renoncerait, il fallait nécessairement que ce renoncement eût lieu. Car si ces paroles du Sauveur : " Je vous le dis en vérité, " renfermaient un serment, ce serment eût confirmé un mensonge si Pierre avait pu dire vrai en affirmant : " Pour moi, je ne vous renoncerai pas. " Or, à mon avis, les autres disciples me paraissent. préoccupés de ces premières paroles : " Je vous serai à tous une occasion de scandale. " Il s’adresse ensuite à Pierre en particulier et lui fait cette prédiction qui ne comprenait pas les autres disciples : " Je te le dis en vérité, " etc. Et Pierre lui répond : " Quand il me faudrait mourir avec vous, je ne vous renierai point. Et tous les autres disciples dirent la même chose. " Ici encore, Pierre ne sait pas ce qu’il dit (Lc 9, 33), car il n’appartenait pas aux hommes de mourir avec Jésus, qui donnait sa vie pour tous les hommes. En effet, tous les hommes étaient ensevelis dans leurs péchés ; tous avaient donc besoin qu’un autre mourût pour eux, et eux-mêmes ne pouvaient mourir pour leurs semblables. RAB. Pierre avait compris que le Seigneur lui avait prédit qu’il le renoncerait par la crainte qu’il aurait de la mort, il lui affirme donc que le danger d’une mort certaine ne pourrait le séparer de la foi qu’il avait en lui. Les autres Apôtres, emportés également par l’ardeur de leur affection, promettent tous d’affronter la mort sans crainte ; mais cette présomption toute humaine, abandonnée de la protection divine, fut sans effet.
S. Chrys. (hom. 82.) Je pense que ce fut quelque mouvement d’ambition et de vanité qui inspira ces paroles présomptueuses à l’apôtre saint Pierre ; car, pendant la Cène, il s’était élevé parmi eux une contestation, lequel d’entre eux était le plus grand, tant l’amour de la vaine gloire troublait et agitait violemment leur âme ; et c’est parce qu’il voulait les délivrer de ces malheureuses passions que Jésus-Christ leur retira le secours de sa grâce. Or, voyez comment, après la résurrection du Sauveur, instruit par cette leçon, Pierre. répond à Jésus avec beaucoup plus d’humilité, et n’ose plus contredire les assertions de son Maître. Cette chute a produit en tout les plus heureux effets. Auparavant, il s’attribuait tout à luimême, lorsqu’il, aurait dû s’exprimer de la sorte : " Je ne vous renoncerai pas, si votre grâce vient à mon secours " ; dans la suite, au contraire, il proclame qu’il faut tout renvoyer à Dieu : " Pourquoi nous regardez-vous comme si c’était par notre puissance que nous ayons fait marcher cet homme ? " Nous apprenons donc de là cette grande vérité que le désir de l’homme ne suffit pas, s’il n’est d’ailleurs aidé par un secours divin.
Alors Jésus arriva avec eux dans un domaine appelé Gethsémani, et il dit à ses disciples : « Asseyez-vous ici, pendant que je m’éloignerai pour prier. »
Ayant pris avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée, il commença à éprouver de la tristesse et de l’angoisse.
Et il leur dit : « Mon âme est triste jusqu’à la mort ; demeurez ici et veillez avec moi. »
Commentaire (versets 36 à 38) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 36 à 38 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
REMI. L’Évangéliste nous a raconté un peu plus haut qu’après avoir dit avec ses disciples l’hymne d’action de grâces, Jésus était allé avec eux vers le mont des Oliviers, et c’est pour désigner l’endroit de cette montagne où il se retira, qu’il ajouté : " Alors Jésus vint avec eux un lieu appelé, " etc.
Rab. Saint Luc dit : " Sur le mont des Oliviers ; " saint Jean : " Au delà du torrent de Cédron, " ce qui est la même chose que Gethsémani, lieu situé au pied du mont des Oliviers, où se trouve un jardin et où fut bâtie depuis une église.
S. Jér. Le nom de Gethsémani veut dire vallée très fertile, et c’est là que Jésus ordonne à ses disciples de se reposer un instant, et d’y attendre qu’il revienne les trouver lorsqu’il aurait prié seul pour tous les hommes.
Orig. Il ne convenait pas que le Sauveur fut pris dans le lieu même où il avait mangé la pâques avec ses disciples. Il fallait aussi qu’il priât avant d’être trahi, et qu’il choisît un lieu convenable et propre à la prière : " Et il dit à ses disciples : Asseyez-vous ici pendant que j’irai là, et que je prierai. "
S. CHRYS. (hom. 83.) Jésus leur fait cette recommandation, parce qu’ils le suivaient sans jamais se séparer de lui ; il avait aussi l’habitude de prier sans ses disciples, ce qu’il faisait pour nous apprendre à rechercher le repos et la solitude dans nos prières.
DAM. (liv. 3). Mais puisque la prière est l’élévation de notre âme vers Dieu et la demande faite à Dieu de choses justes et légitimes, comment le Sauveur pouvait-il prier ? Son âme n’avait pas besoin de s’élever à Dieu, unie qu’elle était au Verbe de Dieu en unité de personne ; il n’avait non plus besoin de rien demander à Dieu, car Jésus-Christ est tout à la fois Dieu et homme. Mais le Sauveur voulut en cela nous donner dans sa personne l’exemple de la conduite que nous devons suivre, nous enseigner à prier Dieu son Père, et à nous élever jusqu’à lui. Lorsqu’il s’est soumis aux souffrances, c’était pour en triompher et nous obtenir d’en triompher nous-mêmes ainsi, lorsqu’il prie, c’est pour nous ouvrir la voie par laquelle nous pouvons nous élever jusqu’à Dieu ; c’est encore afin d’accomplir pour nous toute justice, de nous réconcilier avec son Père, de l’honorer comme le principe de toutes choses et de nous montrer qu’il n’est point lui-même contraire à Dieu.
Remi, En priant sur la montagne, Notre-Seigneur nous enseigne à demander à Dieu dans la prière les choses du ciel, et en priant dans cet endroit appelé Gethsémani, il nous apprend à pratiquer toujours avec soin l’humilité dans la prière.
Rab. C’est par un dessein admirable qu’à la veille de sa passion le Sauveur prie dans la vallée de l’abondance, pour nous montrer que c’était par la vallée de l’humilité et par l’abondance de sa charité qu’il a souffert la mort pour nous. Il nous avertit en même temps de ne point porter en nous un cœur stérile et privé de la fécondité que donne la charité. Remi. C’est parce qu’il avait été témoin de l’expression de la foi de ses disciples et de leur dévouement à toute épreuve, et qu’il prévoyait leur effroi et leur dispersion qu’il leur ordonne de s’asseoir en ce lieu, car on s’assoie pour se reposer, et il devait leur en coûter bien de la peine pour le renoncer. L’Évangéliste nous apprend comment il s’éloigna d’eux, en ajoutant : " Et ayant pris avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée, il commença à être triste et dans l’affliction. " Il prend avec lui ceux qu’il avait rendus témoins, sur la montagne, de la splendeur de sa majesté.
S. HIL. (can. 31.) Mais les hérétiques ne veulent entendre ces paroles : " Il commença à s’attrister et à s’affliger " que dans le sens qui assujettit le Fils de Dieu à la crainte de la mort, parce qu’ils affirment, d’ailleurs, qu’il n’est point né de toute éternité, et qu’il n’est point sorti de la substance infinie de son. Père, mais qu’il a été tiré du néant par le Créateur de toutes choses. Donc, ajoutentils, il a été accessible aux angoisses de la douleur, à la crainte de la mort, et, puisqu’il a pu craindre la mort, il a pu mourir ; or, s’il a pu mourir, bien qu’il doive maintenant vivre éternellement, il n’est cependant point éternel par sa naissance dans le passé. Nous leur répondrons que, si la foi leur avait donné l’intelligence des Évangiles, ils auraient appris que le Verbe était Dieu dès le commencement, qu’il était en Dieu dès le commencement, et que celui qui engendre, comme celui qui a été engendré, ont la même éternité. Mais si la chair qu’il a prise a pu vicier, par suite de l’infirmité qui lui est inhérente, la vertu de cette substance incorruptible, jusqu’à la soumettre aux atteintes de la douleur, aux agitations de la crainte, elle devra aussi être soumise à la corruption, et si cette substance éternelle peut subir un changement qui l’assujettisse à la crainte, elle pourra perdre, dans un moment donné, les propriétés qu’elle possède aujourd’hui. Mais Dieu est toujours le même, sans qu’on puisse mesurer son existence, et il est de toute éternité tout ce qu’il est ; rien donc en Dieu n’a pu être sujet à la mort, rien en lui n’a pu être accessible à la crainte.
S. Jér. Pour nous, nous disons que le Fils de Dieu s’est revêtu de notre humanité sujette aux souffrances, mais sans que la divinité ait cessé d’être impassible, car le Fils de Dieu a souffert, non pas d’une manière imaginaire, mais en réalité, tout ce que l’Écriture atteste qu’il a souffert dans la nature qui pouvait souffrir en lui, c’est-à-dire dans la nature humaine dont il s’était revêtu. S. HIL. (De la Trinité, 10.) Il en est, ce me semble, qui ne donnent d’autre cause à cette crainte du Sauveur que les approches de sa passion et de sa mort. Mais je demanderai à ceux qui sont dans cette opinion si l’on peut raisonnablement admettre que la crainte de la mort ait pu trouver place chez celui qui bannissait toute crainte de la mort de l’esprit de ses Apôtres, et les exhortait à conquérir la gloire du martyre ? Peut-on d’ailleurs supposer qu’il ait pu envisager la mort avec effroi, lui qui donne la vie pour récompense à ceux qui meurent pour lui. Quelle est encore la douleur qu’il pourrait craindre dans la mort, lui qui ne devait mourir que par un acte librement consenti de sa toute-puissance ? Et si enfin ses souffrances devaient être pour lui une source de gloire, comment la crainte de sa passion pouvait-elle l’attrister.
S. Hil. (can. 31.) Mais, puisque nous lisons que Notre-Seigneur a été accablé par la tristesse, recherchons-en les causes. Il avait prévenu plus haut ses disciples que tous seraient scandalisés, et il avait déclaré à Pierre qu’il renierait trois fois son maître. Or, c’est après avoir pris avec lui cet Apôtre, ainsi que Jacques et Jean, qu’il commence à s’attrister. Ce n’est donc point avant de les avoir pris avec lui qu’il est triste ; mais toute cette crainte ne paraît en lui qu’après qu’il s’est fait suivre de ses disciples. Cette tristesse ne prend donc point naissance à son sujet, mais à l’occasion de ceux qu’il avait pris avec lui.
S. Jér. Le Seigneur s’attristait donc, non dans la crainte de souffrir, puisque sa passion était l’objet de sa venue sur la terre, et qu’il avait reproché à Pierre son appréhension (Mt 14, 3), mais en pensant à l’infortuné Judas, au scandale dont sa mort allait être l’occasion pour tous ses Apôtres, à l’abandon et à la réprobation de tout le peuple juif, et à la ruine de la malheureuse Jérusalem.
DAM. (De la foi orth., 23.) Ou bien, dans un autre sens, toutes les créatures qui n’existaient pas, et à qui Dieu a donné l’être, ont le désir naturel de l’existence, et fuient naturellement ce qui pourrait la leur ravir. Donc, Dieu le Verbe, s’étant fait homme, eut aussi ce désir qu’il fit paraître, en recherchant la nourriture, la boisson, le sommeil nécessaires à la conservation de la vie, parce qu’il était soumis, par sa nature humaine, à ces différentes nécessités, et en fuyant, au contraire, tout ce qui pouvait être, pour cette nature, un principe de dissolution. Ainsi, au temps de sa passion qu’il a soufferte par un effet de sa volonté, il fut soumis à une crainte de la mort et à une tristesse qui étaient naturelles, car il est naturel à l’âme de craindre d’être séparée du corps, à cause de l’union intime que le Créateur a établie dès le commencement entre ces deux substances. S. Jér. Notre-Seigneur, pour prouver la vérité de la nature qu’il avait prise, éprouve une tristesse réelle ; mais pour ne point laisser cette passion dominer dans son âme : " Il commence, dit l’Évangéliste, à s’attrister. " Ce n’est pas en effet la même chose d’être triste, ou de commencer à s’attrister.
Remi. Ce passage condamne l’erreur, et des Manichéens, qui ont prétendu qu’il n’avait pris qu’un corps fantastique, et de ceux qui ont soutenu qu’il n’avait pas eu d’âme véritable, mais que la divinité lui en avait tenu lieu.
S. Aug. (Livre des 83 Quest., quest. 80.) Nous avons, en effet, les récits des évangélistes, qui nous rapportent que Jésus-Christ est né de la bienheureuse Vierge Marie, qu’il a été pris parles Juifs, flagellé, crucifié, mis à mort et enseveli dans un tombeau, toutes choses qu’on ne peut comprendre dans leur réalité sans qu’il ait eu un corps véritable. Quel est l’homme, si insensé qu’il fût d’ailleurs, qui oserait dire qu’il faut prendre toutes ces choses dans un sens figuré, alors que les évangélistes ont raconté ces faits d’après leurs propres souvenirs ? Si donc ces faits incontestables prouvent jusqu’à l’évidence que Jésus a eu un corps, ces passions, qui ne peuvent exister que dans l’âme, prouvent également qu’il avait une âme véritable, et nous trouvons cette preuve dans le même récit des évangélistes, qui nous disent : " Et Jésus fut dans l’admiration, et il fut irrité, et il s’attrista. "
S. Aug. (Cité de Dieu, 14, 9.) Puisque tous ces faits nous sont racontés dans l’Évangile, ce ne sont point des récits controuvés, et Notre-Seigneur, par l’effet d’une économie toute divine, a réellement éprouvé ces sentiments lorsqu’il l’a voulu, de même qu’il s’est fait homme par un acte également libre de sa volonté. Nous éprouvons aussi ces sentiments comme une des infirmités de notre condition humaine ; mais il n’en a pas été ainsi du Seigneur Jésus, dont l’infirmité même a été un effet de sa nouvelle puissance. DAM. (De la foi orthod., 20.) Toutes nos passions naturelles ont donc existé en Jésus-Christ, naturellement, et d’une manière supérieure à la nature ; naturellement, parce qu’il laissait la chair souffrir ce qui était inhérent à sa condition ; d’une manière supérieure à la nature, parce que les mouvements de la nature ne précédaient pas en lui la volonté. En effet, rien en Jésus-Christ n’était soumis à la coaction ; mais tout était volontaire ; ainsi, c’est par un effet de sa volonté qu’il éprouva le besoin de la faim, les sentiments de crainte et de tristesse, sentiments qu’il exprime par ces paroles : " Mon âme est triste jusqu’à la mort. "
S. AMBR. (Liv. 1 sur S. Luc, chap. 22) Ce n’est pas lui qui est triste, mais son âme, car la tristesse ne peut atteindre la sagesse, la nature divine, mais son âme seulement, car il s’est uni mon âme, il s’est uni mon corps.
S. Jér. Il dit que son âme est triste, non à cause de la mort, mais jusqu’à la mort, jusqu’à ce qu’il ait délivré ses Apôtres par sa passion. Que ceux-là donc qui prétendent que Jésus a pris une âme sans intelligence nous disent comment cette âme a pu s’attrister, et comment elle a pu connaître les heures de la tristesse, car si les animaux sans raison peuvent éprouver de la tristesse, ils ne peuvent cependant en connaître ni les causes, ni le temps, ni le terme.
Orig. Ou bien, dans un autre sens, ces paroles : " Mon âme est triste jusqu’à la mort, " signifient : La tristesse a commencé en moi, non pour toujours, mais jusqu’à l’heure de ma mort, et, lorsque je serai mort au péché, je mourrai à toute espèce de tristesse, dont le commencement seul a trouvé, place en moi. " Demeurez ici, " etc. C’est-à-dire, j’ai commandé aux autres de rester plus loin comme, étant plus faibles, et pour leur épargner la vue de ce triste combat ; pour vous, je vous ai pris avec moi, comme étant plus forts, et pour prendre part avec moi aux fatigues de la veille et de la prière. Cependant, demeurez aussi en cet endroit, car il faut que chacun s’arrête au degré de sa vocation, et toute grâce, quelque grande qu’elle soit, en a toujours une qui lui est supérieure.
S. Jér. Ou bien, on peut dire qu’il ne leur défend pas de se livrer au sommeil, car ce n’en était guère le temps à l’approche de ce moment décisif, mais qu’il veut les prémunir contre l’assoupissement de l’âme et le sommeil de l’infidélité.
Et s’étant un peu avancé, il se prosterna la face contre terre, priant et disant : « Mon Père, s’il est possible, que ce calice passe loin de moi ! Cependant, non pas comme je veux, mais comme vous voulez. »
Il vint ensuite à ses disciples, et, les trouvant endormis, il dit à Pierre : « Ainsi, vous n’avez pu veiller une heure avec moi !
Veillez et priez, afin que vous n’entriez point en tentation ; l’esprit est prompt, mais la chair est faible. »
Il s’éloigna une seconde fois et pria ainsi : « Mon Père, si ce calice ne peut passer sans que je le boive, que votre volonté soit faite ! »
Étant venu de nouveau, il les trouva encore endormis, car leurs yeux étaient appesantis.
Il les laissa, et s’en alla encore prier pour la troisième fois, disant les mêmes paroles.
Commentaire (versets 39 à 44) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 39 à 44 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
Orig. Notre-Seigneur emmène avec lui Pierre, celui de tous qui avait le plus de confiance en luimême, ainsi que les deux autres Apôtres, qui paraissaient comme lui plus fidèles et plus courageux, afin qu’ils vissent de leurs yeux leur divin Maître prosterné le visage contre terre, et qu’ils apprissent à n’avoir jamais d’eux-mêmes une opinion avantageuse, mais des sentiments pleins d’humilité, et à être moins prompts à promettre et plus empressés de recourir à la prière. C’est pour cela qu’il est dit : " Et s’en allant un peu plus loin. " Il ne voulait pas s’éloigner d’eux, mais, au contraire, en être rapproché pour prier, et après leur avoir dit autrefois : " Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur " (Mt 11), il confirme cette doctrine par son exemple, en s’humiliant honorablement le premier, et en se prosternant le visage contre terre : " Et il tomba la face contre terre en priant et en disant : Mon Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi. " Il fait éclater dans cette prière toute sa piété, et comme le Fils bien-aimé, et qui met toute son affection à obéir aux dispositions de son Père, il ajoute : " Néanmoins, non comme je veux, mais comme vous voulez, " nous enseignant ainsi à demander que la volonté de Dieu s’accomplisse et non pas la nôtre, il demande que le calice de sa passion s’éloigne, non pas selon sa volonté, mais comme le veut son Père, de la même manière qu’il a commencé à craindre et à s’attrister, c’est-àdire non pas dans sa nature divine et impassible, mais dans sa nature humaine et sujette à l’infirmité, car, en se revêtant de cette nature, il en a subi toutes les conditions, pour ne point laisser croire qu’il n’avait que l’apparence et non la réalité d’une chair mortelle. Or, le premier sentiment qu’éprouve l’homme fidèle, c’est d’abord de ne pas vouloir de la douleur, surtout de celle qui peut le conduire à la mort, parce qu’il est revêtu d’une chair mortelle ; mais si telle est la volonté de Dieu, il ne demande qu’à s’y conformer, parce qu’il est avant tout plein de foi. Car de même que nous devons nous garder d’une confiance excessive, pour ne point paraître faire montre de notre force, nous devons également ne pas nous laisser aller à une défiance qui semblerait accuser d’impuissance le Dieu qui est notre soutien. Remarquons que cette circonstance nous est rapportée par saint Marc et par saint Luc ; mais saint Jean ne nous dit point que Jésus ait prié son Père que ce calice s’éloignât de lui ; ces premiers, en effet, ont insisté davantage, dans leur récit, sur ce qui concernait la nature humaine, et saint Jean sur ce qui faisait ressortir sa nature divine. Dans un autre sens, on peut dire que Jésus, voyant toutes les calamités qui devaient fondre sur les Juifs pour avoir demandé sa mort, s’écrie : " Mon Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi. "
S. Jér. C’est d’une manière significative qu’il dit : " Ce calice, " c’est-à-dire le calice du peuple Juif, qui ne peut s’excuser sur son ignorance en me mettant à mort, puisqu’il a entre les mains la loi et les prophètes qui m’ont annoncé.
Orig. Mais il considère de nouveau les immenses avantages que le monde entier devait retirer de sa passion, et il ajoute : " Toutefois, non ma volonté, mais la vôtre, " c’est-à-dire si tous ces biens dont ma passion doit être la source peuvent se réaliser sans qu’elle ait lieu, qu’elle s’éloigne de moi, afin que le monde soit sauvé sans que les Juifs expient par leur ruine le crime de m’avoir mis à. mort ; mais si le salut d’un grand nombre ne peut avoir lieu sans la perte de quelques-uns, que ce calice ne s’éloigne pas. Or ce calice, qu’il faut boire, est l’expression dont se sert l’Écriture en plusieurs endroits, pour désigner les souffrances, et, en particulier, les souffrances des martyrs, comme dans ce passage du psaume 15 : " Je prendrai le calice du salut. " Celui qui, pour rendre témoignage à la foi (He 11, 39), souffre tous les mauvais traitements qu’on peut lui faire, boit ce calice tout entier ; mais celui qui se dérobe à toute souffrance le renverse en le prenant.
S. AUG. (De l’accord des Evang., 3, 4.) Et pour ne point paraître diminuer la puissance de son Père, il ne dit point : Si vous le pouvez, mais " Si cela se peut faire, " ou " Si cela est possible, " c’est-à-dire, Si vous le voulez. En effet, tout ce qu’il veut est possible, et c’est ce que saint Luc exprime d’une manière plus claire, car il ne dit pas : Si cela est possible, mais " Si vous voulez. "
S. Hil. Ou bien encore, dans un autre sens, il ne dit pas : Que ce calice s’éloigne, car ce serait la prière d’un homme qui craint pour lui-même ; mais il demande que ce calice passe au delà de lui. Il demande donc, non d’être exempté de le boire, mais de le voir passer à d’autres après qu’il se sera éloigné de lui. Toute la crainte qu’il éprouve se concentre donc sur ceux qui doivent souffrir après lui, et c’est pour eux qu’il adresse à Dieu cette prière : " Que ce calice s’éloigne de moi, " c’est-à-dire qu’ils le boivent comme je le bois moi-même, sans aucune défiance, sans aucun sentiment de douleur, sans aucune crainte de la mort, Il dit : " Si cela est possible, " parce que la chair et le sang redoutent les souffrances, et qu’il est difficile que des corps mortels soient à l’épreuve de leurs cruelles atteintes. Il ajoute : Non comme je veux, mais " comme vous voulez. " Il voudrait en effet les affranchir de la nécessité de souffrir, dans la crainte de les voir succomber à la souffrance, si toutefois ils peuvent devenir les cohéritiers de sa gloire, sans passer par la rude épreuve de sa passion. " Non pas comme je le veux, mais comme vous le voulez, " parce que la volonté du Père est que la force nécessaire pour boire ce calice passe de Jésus-Christ dans ses Apôtres, car, d’après l’ordre des conseils divins, le démon devait être vaincu directement, plus par les disciples de Jésus-Christ que par Jésus-Christ lui-même. S. Aug. (Explic. Du ps. 32.) Jésus-Christ, revêtu de notre humanité, fit donc paraître en lui une volonté particulière à l’homme, et qui figurait à la fois sa volonté et la nôtre, puisqu’il était notre chef en disant : " Que ce calice s’éloigne de moi, " car c’était là. l’expression de la volonté humaine, qui a des désirs qui lui sont propres ; mais comme elle veut en même temps que la justice règne dans l’homme, et qu’il ait toujours Dieu en vue, elle ajoute : " Cependant, non pas comme je veux, mais comme vous le voulez, " c’est-à-dire : Ne considérez que vous en moi, car la volonté humaine peut avoir des désirs personnels qui soient contraires à la volonté de Dieu, et que Dieu pardonne à la fragilité humaine.
S. Léon. (Serm. 7 sur la Pass.) Cette parole de notre chef est le salut de tout le corps ; cette voix a instruit tous les fidèles, enflammé tous les confesseurs, et a couronné tous les martyrs, car qui pourrait braver les haines, de ce monde, les orages des tentations, les terreurs des persécutions, si Jésus-Christ ne disait en tous et pour tous à son Père : " Que votre volonté soit faite. " Que tous les enfants de l’Église apprennent donc à répéter cette parole, afin que, lorsque l’adversité vient fondre sur eux comme une violente tempête, ils puissent triompher de la crainte qu’elle inspire et se montrer animés du courage nécessaire pour la supporter. Orig. Jésus s’étant éloigné tant soit peu de ses disciple, ils ne purent veiller même une heure en son absence ; prions donc que Jésus ne nous quitte pas, ne fût-ce que pour un instant. " Il vient ensuite vers ses disciples, et il les trouva endormis. "
S. Chrys. (hom. 83.) Car la nuit était profonde, et d’ailleurs leurs yeux étaient appesantis par la tristesse.
S. Hil. Lorsqu’il revient trouver ses disciples et qu’il les trouve endormis, c’est à Pierre qu’il adresse particulièrement ses reproches : " Et il dit à Pierre : Quoi, vous n’avez pu veiller une heure avec moi ? " il fait ce reproche à Pierre plutôt qu’aux deux autres, parce que c’était celui de tous ses Apôtres qui s’était le plus vanté de ne point se laisser scandaliser.
S. Chrys. (hom. 83.) Mais comme ils avaient fait tous la même promesse, il leur reproche justement à tous leur faiblesse ; car après avoir pris la résolution de mourir tous ensemble avec Jésus-Christ, ils n’eurent même pas la force de veiller avec lui.
Orig. Les ayant trouvés endormis, il les réveille pour les rendre attentifs à sa parole, et il leur recommande la vigilance : " Veillez et priez, afin de ne point tomber dans la tentation, " ainsi nous devons d’abord veiller, et ensuite prier. On pratique la vigilance en faisant de bonnes oeuvres, et en se tenant soigneusement en garde contre toute doctrine de ténèbres, c’est par là que celui qui veille assure le succès de sa prière.
S. Jér. Il est impossible que l’âme humaine soit exempte de tentation ; aussi le Sauveur ne dit pas : Veillez et priez pour ne pas être tentés, mais : " Pour ne pas tomber dans la tentation, " c’est-à-dire pour n’en être pas victime. S. Hil. Il leur découvre ensuite les raisons du précepte qu’il leur donne de prier pour ne point tomber dans la tentation ; " car l’esprit est prompt, et la chair est faible, " paroles qui ne s’appliquent point au Sauveur, puisqu’il s’adresse maintenant à ses disciples.
S. Jér. Il condamne ici la conduite de ces esprits téméraires qui pensent pouvoir obtenir tout ce qu’ils croient et ce qu’ils espèrent. Que la fragilité de notre chair nous inspire donc autant de crainte que la ferveur de notre âme nous inspire de confiance.
ORIG. Il nous faut examiner ici si dans tous les hommes la chair est faible de même que l’esprit est prompt ; ou bien si tous ont une chair faible, sans que tous aient l’esprit prompt, à l’exception des saints ; quant aux infidèles, leur esprit est faible en même temps que leur chair est sans force. Dans un autre sens, on peut dire qu’il n’y a que ceux dont l’esprit est prompt qui aient une chair faible ; car leur esprit s’empresse de mortifier les oeuvres de la chair. (Rm 8.) C’est donc à eux que Jésus commande de veiller et de prier pour ne point entrer en tentation ; car plus on est avancé dans la vie spirituelle, et plus on doit être attentif à ne point exposer une si haute vertu à une lourde chute.
REMI. Ou bien encore, le Sauveur prouve par ces paroles qu’il a pris une chair véritable dans le sein de la Vierge Marie, et qu’il a eu aussi une âme véritable, et c’est dans ce sens qu’il dit que son esprit est prompt pour souffrir, mais que sa chair faible appréhende les douleurs de sa passion. " Il s’en alla une seconde fois, et il pria en disant : Mon Père, si ce calice ne peut passer sans que je le boive, que votre volonté se fasse. "
Orig. Je pense que ce calice devait passer loin de JésusChrist, mais avec cette différence, que s’il le buvait, il passait loin de lui, et ensuite loin de tout le genre humain ; au contraire, s’il ne le buvait pas, ce calice passait loin de lui, mais ne passait pas loin des hommes. Or, il voulait que ce calice s’éloignât de lui, et qu’il ne fût point obligé d’en goûter l’amertume, si toutefois la justice de Dieu pouvait y consentir ; mais si cela n’était pas possible, il aimait mieux épuiser ce calice, et le voir ainsi passer loin de lui et de tout le genre humain, que d’en détourner les lèvres contrairement à la volonté de son Père.
S. Chrys. (hom. 83.) En priant une deuxième et une troisième fois, sous l’impression de l’infirmité humaine qui lui faisait craindre la mort, il atteste qu’il s’était réellement fait homme. Car lorsqu’un acte se répète une deuxième et une troisième fois, c’est dans le langage des Écritures la plus haute démonstration de la vérité, voilà pourquoi Joseph dit à Pharaon : " Quant au songe que vous avez eu en second lieu, et qui a le même sens, c’est un signe certain qu’il aura son effet. " (Gn, 41)
S. Jér. Ou bien, il prie une seconde fois, pour témoigner à Dieu que si Ninive, c’est-à-dire la Gentilité, ne peut être sauvée, qu’à la condition que l’arbrisseau se dessèche (Jon 3), il consent que la volonté de son Père soit faite, volonté qui n’est pas contraire à celle du Fils, selon ces paroles du Roi-prophète ; " Je suis venu pour faire votre volonté, c’est aussi, mon Dieu, ce que j’ai voulu. " (Ps 33)
S. Hil. Ou bien encore, eu faveur de ses disciples, qui devaient passer par les souffrances, il a pris sur lui toutes les faiblesses de notre corps, il a cloué à la croix toutes nos infirmités ; et c’est pourquoi ce calice ne peut s’éloigner de lui sans qu’il le boive, parce que nous ne pouvons souffrir qu’en vertu de sa passion. S. Jér. Or, Jésus-Christ est le seul qui prie pour tous les hommes, de même qu’il est le seul qui souffre pour tous sans exception. " Et il vint de nouveau, et il les trouva endormis ; car leurs yeux étaient appesantis. " Les Apôtres étaient comme atteints de langueur, et leurs yeux étaient accablés par les approches de leur renoncement.
ORIG. Je pense que c’était moins les yeux de leur corps que ceux de leur âme qui étaient appesantis ; car ils n’avaient pas encore reçu l’Esprit saint, aussi le Sauveur ne leur fait-il point de nouveaux reproches, mais il retourne prier une troisième fois, pour nous enseigner à ne point nous décourager, mais à persévérer dans la prière jusqu’à ce que nous ayons obtenu ce que nous avons commencé à demander. " Et les ayant quittés, il s’en alla de nouveau, et il pria une troisième fois disant les mêmes paroles. "
S. Jér. Il pria une troisième fois, comme pour se conformer à ce précepte des livres saints : " Que tout soit assuré par la déposition de deux ou trois témoins (Dt 19, 15 ; Mt 18, 16, et 2 Co 13, 1).
Rab. Ou bien, le Seigneur prie à trois reprises différentes, pour nous apprendre à demander à Dieu le pardon de nos péchés passés, la délivrance de nos maux présents, et la protection divine contre les dangers à venir. Il nous enseigne encore à adresser toutes nos prières au Père, au Fils et au Saint-Esprit, et à leur demander de conserver sans tache notre esprit, notre âme et notre corps. (1 Th 5)
S. Aug. (Quest évang., 2, 44.) On peut encore raisonnablement admettre que le Seigneur a prié par trois fois en vue de la triple tentation de sa passion ; car de même qu’il y a trois tentations de la concupiscence, la crainte nous tente ainsi de trois manières différentes. Ainsi à la concupiscence des yeux ou de la curiosité, correspond la crainte de la mort ; car de même que la première est un désir ardent de connaître toutes choses, de même la seconde est la crainte de perdre cette connaissance. A la concupiscence ou au désir de l’honneur et de la louange, correspond la crainte de l’ignominie et des outrages, et à la. concupiscence du plaisir, la crainte de la douleur.
Remi. Ou bien, il prie par trois fois pour les Apôtres, et surtout pour Pierre qui devait le renier trois fois,
Puis il revint à ses disciples et leur dit : « Dormez maintenant et reposez-vous ; voici que l’heure est proche, où le Fils de l’homme va être livré aux mains des pécheurs. —
Levez-vous, allons, celui qui me trahit est près d’ici. »
Commentaire (versets 45 à 46) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 45 à 46 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
S. Hil. (can. 31.) Après ces prières multipliées, après ces démarches répétées, il bannit la crainte de l’âme de ses disciples, il leur rend la sécurité, et les invite à prendre du repos " Alors il revint trouver ses disciples, " etc.
S. Chrys. (hom. 83.) Au contraire, c’est alors qu’il fallait veiller ; mais il leur parle de la sorte pour leur faire comprendre qu’ils ne pourraient supporter la vue des maux qui allaient fondre sur lui, et que d’ailleurs, il n’avait pas besoin de leur secours, puisqu’il fallait nécessairement qu’il fût livré à ses ennemis.
S. Hil. Ou bien, il s’exprime ainsi, parce qu’il attendait désormais avec confiance l’effet de la volonté de son Père sur ses disciples, d’après la prière qu’il lui avait faite : " Que votre volonté soit faite, " assuré qu’il était qu’en buvant le premier le calice qui devait passer jusqu’à nous, il absorbait pour ainsi dire, en sa personne, les infirmités de notre corps, les sollicitudes de la crainte, et la douleur elle-même de la mort.
Orig. Ou bien, ce sommeil qu’il commande maintenant à ses disciples de prendre, n’est pas le même auquel ils ont succombé précédemment ; en effet, lorsque Jésus vint les trouver alors, ils dormaient, il est vrai, et avaient leurs yeux appesantis, mais ils ne se reposaient pas ; maintenant, au contraire, il leur commande, non plus simplement de dormir, mais de dormir d’un sommeil qui les repose, pour que l’ordre naturel des choses soit observé. C’est ainsi que nous devons d’abord veiller et prier pour ne point tomber dans la tentation, afin de pouvoir ensuite nous livrer au sommeil et au repos. Ainsi tout homme qui a trouvé une demeure au Seigneur, un tabernacle au Dieu de Jacob peut monter sur le lit de son repos, et accorder le sommeil à ses yeux. (Ps 131) Peut-être aussi l’âme qui ne peut toujours supporter la fatigue, accablée qu’elle est sous le poids du travail, obtiendra quelques moments de relâche que l’on compare au sommeil, et qu’elle pourra goûter sans crainte de reproche, afin de pouvoir se lever toute renouvelée après ces quelques instants de repos.
S. HIL. Lorsque Notre-Seigneur revient vers ses disciples, et qu’il les trouve endormis, la première fois, il leur en fait un reproche ; la seconde fois, il se tait ; la troisième fois, il leur ordonne de se reposer. Voici la raison de cette conduite : premièrement, après sa résurrection, il les trouva dispersés, pleins de défiance et de crainte ; secondement, lorsqu’il les visita en leur envoyant l’Esprit saint, leurs yeux étaient appesantis et ne pouvaient contempler la liberté de l’Évangile ; car l’amour de la loi, qui les retenait encore tant soit peu, les laissait comme plongés dans le sommeil par rapport à la foi ; troisièmement enfin, lorsqu’il reviendra dans l’éclat de sa majesté, il leur rendra la sécurité et le repos. ORIG. Après les avoir tirés de leur sommeil, Jésus, voyant en esprit Judas qui s’approchait pour le trahir, sans que ses disciples pussent encore l’apercevoir, leur dit : " Voici l’heure qui approche, " etc.
S. Chrys. (hom. 83.) Ces paroles : " L’heure approche, " prouvent que tout se faisait par suite d’une disposition toute divine, et ces autres : " Le Fils de l’homme va être livré entre les mains des pécheurs, " que sa passion était l’œuvre de leur méchanceté, et qu’il n’était coupable d’aucun crime qui pût en être la cause.
Orig. Maintenant encore, Jésus est livré entre les mains des pécheurs, lorsque ceux qui paraissent croire en lui l’ont entre les mains, tout pécheurs qu’ils sont. De même, toutes les fois qu’un juste qui possède Jésus en soi, devient esclave du péché, Jésus est encore livré entre les mains des pécheurs. S. Jér. Après avoir prié pour la troisième fois, et obtenu pour ses Apôtres que leur repentir pût expier leurs craintes, sans inquiétude de sa passion, il se dirige vers ses persécuteurs, et se présente de lui-même à la mort : " Levez-vous, allons, " c’est-à-dire, afin qu’ils ne vous trouvent pas en proie aux appréhensions et à la crainte, marchons de nous-mêmes à la mort, et qu’ils soient témoins de l’assurance et de la joie de celui qu’ils vont faire souffrir. " Voici qu’approche celui qui me doit livrer. "
Orna. Il ne dit pas : Il s’approche de moi ; car le traître disciple ne s’approchait pas de Jésus, lui qui s’en était éloigné par ses péchés.
S. Aug. (de l’accord des Evang., 3, 4.) Ce récit de saint Matthieu paraît contradictoire ; car comment a-t-il pu dire : " Dormez maintenant et reposez-vous, " et ajouter presque immédiatement : " Levez-vous, allons ? " Cette contradiction apparente a porté quelques interprètes à soutenir que ces paroles du Sauveur : " Dormez maintenant et reposez-vous, " sont un reproche qu’il leur fait, plutôt qu’une permission qu’il leur donne, explication qu’on pourrait très-bien admettre, si elle était nécessaire ; mais comme dans le récit de saint Marc après que Jésus a dit : " Dormez maintenant et reposez-vous, " il ajoute : " C’est assez, " et puis ensuite : " L’heure est venue, le Fils de l’homme va être livré, " nous devons comprendre qu’après avoir dit : " Dormez maintenant et reposez-vous, " le Seigneur a gardé quelque temps le silence, pour laisser s’accomplir ce qu’il avait promis, et qu’ensuite il ajoute : " Voici que l’heure approche. " D’après saint Marc, le Sauveur leur dit : " C’est assez, " c’est-à-dire vous vous êtes reposés suffisamment.
Il parlait encore, lorsque Judas, l’un des Douze, arriva, et avec lui une troupe nombreuse de gens armés d’épées et de bâtons, envoyée par les Princes des prêtres et les Anciens du peuple.
Le traître leur avait donné ce signe : « Celui que je baiserai, c’est lui, arrêtez-le. »
Et aussitôt, s’approchant de Jésus, il dit : « Salut, Maître », et il le baisa.
Jésus lui dit : « Mon ami, pourquoi es-tu ici ? » En même temps, ils s’avancèrent, mirent la main sur Jésus et le saisirent.
Commentaire (versets 47 à 50) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 47 à 50 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
La Glose. L’Évangéliste vient de nous dire que le Seigneur avait été lui-même au-devant de ses persécuteurs ; il nous raconte maintenant comment ils se saisirent de sa personne : " il parlait encore, lorsque Judas, un des douze, " etc.
Remi. Un des douze, c’est-à-dire qu’il était numériquement un des douze, mais qu’il ne méritait pas d’en faire partie, circonstance que l’auteur sacré relève pour faire ressortir l’énormité du crime de Judas qui, d’apôtre, était devenu un traître : " Et avec lui une grande troupe de gens armés d’épées et de bâtons. " Pour nous montrer que c’était l’envie qui avait ordonné de se saisir de Jésus, l’Évangéliste ajoute : " Qui avaient été envoyés par les princes des prêtres, et par les anciens du peuple. "
ORIG. On pourrait dire qu’ils avaient envoyé cette grande troupe pour se saisir de lui, à cause du grand nombre de ceux qui croyaient en lui, et dans la crainte que cette multitude ne vînt à le délivrer de leurs mains. Mais pour moi, je pense que ce fut pour un autre motif, et parce qu’étant persuadés qu’il chassait les démons par Béelzébub, ils s’imaginaient qu’il pourrait, à l’aide de quelques maléfices, s’échapper des mains de ceux qui venaient s’emparer de lui. Il en est encore beaucoup qui combattent contre Jésus, armés de glaives spirituels, c’est-à-dire répandant sur Dieu des erreurs nombreuses et variées. " Or, celui qui le trahit leur avait donné ce signe : " Celui que je baiserai, " etc. il n’est pas inutile de rechercher pourquoi Judas donna un signe pour faire connaître Jésus, alors que sa figure était connue de tous les habitants de la Judée. Or, d’après une tradition qui est parvenue jusqu’à nous, Jésus se manifestait sous deux formes extérieures, l’une sous laquelle tout le monde le voyait ; l’autre, sous laquelle il apparut lors de sa transfiguration sur la montagne. De plus, il se manifestait à chacun selon qu’il en était digne, et de même qu’il est écrit de la manne qu’elle avait pour chacun le goût qu’il souhaitait, ainsi le Verbe de Dieu ne se manifeste pas à tous de la même manière. Ce sont ces diverses transfigurations qui rendaient nécessaire un signe pour le faire reconnaître.
S. Chrys. (hom. 83.) Ou bien, il leur donna un signe, parce que souvent il s’était échappé de leurs mains, sans qu’ils s’en aperçussent, et c’est ce qu’il eût encore fait, s’il l’eût voulu. " Et aussitôt, s’approchant de Jésus, il lui dit : Salut, Maître. Et il le baisa. "
RAB. Le Sauveur reçoit le baiser du traître, non pour nous apprendre à user de feinte et de dissimulation, mais parce qu’il ne voulait point paraître se dérober à la trahison.
ORIG. Si l’on demande pourquoi Judas a trahi Jésus par un baiser, nous répondons que selon quelques-uns ce fut pour conserver les marques extérieures de respect à l’égard de son maître, sur lequel il n’osait se jeter publiquement ; selon d’autres, c’est parce qu’il craignit qu’en se déclarant ouvertement son ennemi, il ne fût cause qu’il ne lui échappât, puisque dans sa pensée le Sauveur pouvait se dérober au danger qui le menaçait et se rendre invisible. Pour moi, je pense que tous ceux qui trahissent la vérité, la trahissent par un baiser et en affectant un amour hypocrite pour elle. Tous les hérétiques disent aussi à Jésus, comme Judas : " Je vous salue, Maître. " Or, Jésus lui fait une réponse pleine de douceur : " Et Jésus lui répondit : Mon ami, dans quel dessein êtes-vous venu ? " Il l’appelle " mon ami, " pour lui reprocher son hypocrisie, car nous ne voyons dans l’Écriture aucun juste appelé de ce nom (Ct 5 ; 2 Paralip., 20 ; Jdt 8 ; Is 41), tandis que le Père de famille dit au convive qui n’avait pas la robe nuptiale : " Mon ami, comment êtes-vous entré ici ? " (Mt 22) ; et ailleurs, à l’un des ouvriers qui murmuraient : " Mon ami, je ne vous fais pas de tort. " (Mt 20)
S. Aug. (Serm. pour le Dim. de la Pas.) Jésus lui dit : " Dans quel dessein êtes-vous venu ici ? " C’est-à-dire, vous me donnez un baiser et vous me trahissez. Je sais pourquoi vous êtes venu, vous feignez d’être mon ami, alors que vous n’êtes qu’un traître.
REMI. Ou bien, en lui disant : " Ami, qu’êtes-vous venu faire ici, " il sous-entend : Faites ce pourquoi vous êtes venu. " Alors ils s’avancèrent, se jetèrent sur Jésus et se saisirent de lui. " Alors, c’est-à-dire quand il le leur permit, car bien souvent ils en eurent le désir sans pouvoir l’exécuter.
RAB. Tressaille de joie, ô chrétien, tu as gagné au trafic de tes ennemis, et tu as acquis ce que Judas a vendu et ce que le Juif a acheté.
Et voilà qu’un de ceux qui étaient avec Jésus, mettant l’épée à la main, en frappa le serviteur du grand prêtre et lui emporta l’oreille.
Alors Jésus lui dit : « Remets ton épée à sa place ; car tous ceux qui se serviront de l’épée, périront par l’épée.
Penses-tu que je ne puisse pas sur l’heure prier mon Père, qui me donnerait plus de douze légions d’anges ?
Commentaire (versets 51 à 53) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 51 à 53 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
S. Chrys. (hom. 84.) Saint Luc nous rapporte que le Seigneur avait dit pendant la Cène à ses disciples : Que celui qui a un sac le prenne, de même que sa bourse, et que celui qui n’en a pas vende sa tunique et achète un glaive : " Et les disciples répondirent : Il y a deux glaives ici. " (Lc 22) On comprend qu’ils aient eu des glaives avec eux, puisqu’ils venaient de manger l’Agneau pascal. D’ailleurs, comme ils savaient que les ennemis de Jésus-Christ s’approchaient pour se saisir de lui, ils prirent, au sortir du cénacle, des glaives pour défendre leur Maître contre ses persécuteurs ou comme s’ils allaient combattre pour lui. " Alors, un de ceux qui étaient avec Jésus, portant la main à son épée, la tira. "
S. Jér. On lit dans un autre évangéliste que ce fut Pierre, et qu’il agit avec la même ardeur qu’il fait paraître en toute circonstance " Et, frappant un des serviteurs du grandprêtre, il lui coupa une oreille. " Ce serviteur du grand-prêtre s’appelait Malchus, et l’oreille qui lui fut coupée était la droite. Or, nous dirons en passant que ce Malchus (c’est-à-dire qui était autrefois roi des Juifs), est devenu esclave de l’impiété et de la cupidité des prêtres, et a perdu l’oreille droite pour ne plus entendre que de l’oreille gauche la pauvreté du sens littéral de la loi.
Orig. Car, bien que les Juifs paraissent encore entendre aujourd’hui la loi, ce n’est pas la vérité, mais l’ombre de la tradition de la loi qu’ils entendent de l’oreille gauche. Au contraire, le peuple qui a embrassé la foi parmi les Gentils est ici représenté par Pierre, et par le fait même qu’ils ont cru en Jésus-Christ, ils ont été cause que les Juifs ont cessé d’entendre de l’oreille droite. —RAB. Ou bien on peut dire que Pierre n’enlève pas à ceux qui écoutent, le sens de la perception de la vérité, mais qu’il ne fait que manifester le juste jugement de Dieu qui ôte ce sens à ceux qui négligent de s’en servir, tandis que l’usage de cette même oreille droite est rendu par un effet de la miséricorde divine à tous ceux qui, parmi le peuple juif, ont embrassé la foi.
S. Hil. (can. 32.) Ou bien, dans un autre sens, l’oreille coupée par Pierre au valet du grand-prêtre figure le sens indocile de l’ouïe, qui est retranché par le disciple de Jésus-Christ au peuple esclave du sacerdoce judaïque et qui devient incapable de recevoir la vérité qu’il a refusé d’entendre. S. Léon. (Serm. 1 sur la Pas.) Le Seigneur ne souffre pas que le pieux élan de son zélé disciple aille plus loin : " Alors Jésus lui dit : Remets ton glaive en son lieu. " En effet, il eut été contraire au mystère de la rédemption que celui qui venait mourir pour tous les hommes ne consentît pas à se laisser prendre par ses ennemis. fi donna donc à ces furieux le pouvoir d’assouvir leur rage contre lui, pour ne point prolonger, par le retard du glorieux triomphe de la croix, l’empire du démon et la captivité du genre humain.
Rab. Il fallait aussi que l’auteur de la grâce enseignât par son exemple la patience aux fidèles, et qu’il leur apprît à supporter courageusement la persécution, plutôt que de les exciter à la vengeance.
S. Chrys. (hom. 83.) Il use même de menaces pour persuader plus facilement son disciple : " Car tous ceux qui prendront le glaive périront par le glaive. "
S. Aug. (contre Fauste, 22, 76.) C’est-à-dire, quiconque se sera servi du glaive. Celui qui prend le glaive est celui qui le fait servir à répandre le sang sans l’ordre, le consentement ou la permission de l’autorité supérieure et légitime ; car le Seigneur avait bien ordonné à ses disciples de porter un glaive, mais non pas de s’en servir pour frapper. En quoi donc est-ce une indignité qu’après cette faute, Pierre soit devenu le chef de l’Église, de même que Moïse devint le chef et le prince de la synagogue après avoir tué un Egyptien ? (Ex 2.) L’un et l’autre outrepassèrent la règle, non par une cruauté détestable, mais par un sentiment de colère bien digne de pardon ; l’un et l’autre agirent sous l’impression de la haine contre l’injustice commise sous leurs yeux, bien que l’un ait péché par un excès d’amour fraternel, et le second par une affection vive, quoique charnelle encore, pour son Maître.
S. Hil. Mais la mort par le glaive n’est point le châtiment de tous ceux qui se servent du glaive, car la fièvre ou d’autres accidents en emportent beaucoup de ceux qui ont fait usage du glaive, ou en remplissant les fonctions de juge, ou en résistant nécessairement aux voleurs. Si cependant, d’après la sentence du Sauveur, tout homme qui se sert du glaive doit périr par le glaive, c’est avec justice qu’on faisait mourir par le glaive ceux qui s’en servaient pour commettre quelque crime.
S. JER. Or, quel est le glaive qui fera périr celui qui se sera servi du glaive ? le glaive de feu qui flamboie à la porte du paradis (Gn 3), et le glaive de l’esprit qui se trouve décrit dans l’armure de Dieu (Ep 6).
S. Hil. Le Seigneur ordonne que le glaive soit remis dans le fourreau, parce qu’il devait faire périr ses ennemis, non sous les coups d’un glaive matériel, mais par le glaive de sa bouche.
Remi. Ou bien enfin, dans un autre sens, celui qui se sert du glaive pour tuer son semblable, périt tout le premier, victime du glaive de sa malice. S. Chrys. (hom. 84.) Non-seulement le Sauveur modère le zèle de ses disciples par cette menace, mais encore en leur montrant que c’était volontairement qu’il souffrait cet attentat : " Penses-tu que je ne puisse prier mon Père, et qu’il ne m’enverra pas à l’heure même plus de douze légions d’anges ? " Comme il avait donné de si nombreuses marques de la faiblesse naturelle à l’homme, ils auraient eu peine à le croire s’il leur avait dit qu’il pouvait lui-même se défaire de ses ennemis ; c’est pour cela qu’il ajoute : " Penses-tu que je ne puisse pas prier mon Père ? "
S. Jér. C’est-àdire : je n’ai nul besoin d’être défendu par douze apôtres, quand ils devraient tous s’armer pour ma cause, moi qui puis avoir douze légions d’anges à mon service. Une légion, chez les anciens, était composée de six mille hommes ; ces douze légions, par conséquent, formeraient un total de soixante-douze mille anges, correspondant au nombre des nations qui se dispersèrent après la division des langues.
Orig. Nous voyons par là que de même qu’il existe des légions dans la milice de la terre, il y a aussi, dans la milice du ciel, des légions d’anges pour combattre les légions des démons (Mc 4, Lc 8), car toute milice est formée dans le dessein de l’opposer aux attaques de l’ennemi. Toutefois, s’il s’exprime de la sorte, ce n’est pas qu’il ait besoin du secours des anges, mais c’est pour se conformer à la manière de voir de Pierre, qui voulait lui porter secours, car les anges ont plus besoin du secours du Fils unique de Dieu, qu’il n’a besoin lui-même de leur appui.
Remi. Nous pouvons entendre aussi par ces légions d’anges l’armée des Romains ; car, avec Titus et Vespasien, on vit les peuples de toute langue se déclarer contre la Judée, et alors fut accomplie cette prédiction : " L’univers combattra contre les insensés. " (Sg 5, 21).
S. Chrys. (hom. 84.) Ce n’est pas seulement par cette considération qu’il dissipe la crainte de ses Apôtres, mais encore en leur apportant le témoignage des Écritures : " Comment donc s’accomplirent les Écritures, qui déclarent qu’il doit être fait ainsi ? "
S. Jér. Ces paroles prouvent combien il tardait à son âme de souffrir ce que les prophètes auraient inutilement prédit s’il n’avait confirmé par sa passion la vérité de leurs prophéties.
Comment donc s’accompliront les Écritures, qui attestent qu’il en doit être ainsi ? »
En même temps, Jésus dit à la foule : « Vous êtes venus, comme à un voleur, avec des épées et des bâtons pour me prendre. J’étais tous les jours assis parmi vous, enseignant dans le temple, et vous ne m’avez pas saisi ;
mais tout cela s’est fait, afin que s’accomplissent les oracles des prophètes. » Alors tous les disciples l’abandonnèrent et prirent la fuite.
Ceux qui avaient arrêté Jésus l’emmenèrent chez Caïphe, le grand prêtre, où s’étaient assemblés les Scribes et les Anciens du peuple.
Pierre le suivit de loin jusqu’à la cour du grand prêtre, y entra, et s’assit avec les serviteurs pour voir la fin.
Commentaire (versets 55 à 58) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 55 à 58 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
ORIG. Après avoir dit à Pierre : " Remettez votre épée, " et nous avoir ainsi montré toute sa patience ; après avoir donné une preuve de sa souveraine bonté et de sa puissance toute divine en guérissant l’oreille que Pierre avait coupée, comme le rapporte un autre Évangéliste (Lc 22,) l’auteur sacré continue son récit " En même temps Jésus dit à cette troupe, " etc. Si elle avait perdu le souvenir de ses anciens bienfaits, Jésus voulait lui faire au moins reconnaître ceux dont elle venait d’être témoin " Vous êtes venus ici armés d’épées et de bâtons pour me prendre comme si j’étais un voleur. "
REMI. C’est-à-dire, c’est le propre des voleurs de chercher à nuire et de se cacher ; mais pour moi, je n’ai cherché à nuire à personne, au contraire, j’ai guéri un grand nombre de malades, et j’ai toujours enseigné dans les synagogues : " J’étais tous les jours assis parmi vous, enseignant dans le temple, et vous ne m’avez pas pris. "
S. Jér. Il semble leur dire : C’est une absurdité de venir prendre avec des bâtons et des épées un homme qui se livre lui-même entre vos mains, et de chercher de nuit, sous la conduite d’un traître, celui qui enseignait tous les jours dans le temple, comme s’il voulait se dérober à vos recherches. S. Chrys. (hom. 84.) Or, ils ne s’étaient point emparé de lui dans le temple, parce qu’ils n’avaient pas osé le faire, dans la crainte de la foule, et c’est pour leur offrir le lieu et l’occasion favorable pour se saisir de lui, que le Sauveur sortit hors de la ville. Il nous apprend ainsi que s’il ne l’avait permis par un acte libre de sa volonté, ils n’auraient jamais pu s’emparer de sa personne. L’Évangéliste explique ensuite la raison pour laquelle le Seigneur a consenti à être pris en ajoutant : " Tout cela s’est fait afin que s’accomplissent les oracles des prophètes. "
S. Jér. " Ils ont percé mes ma,ins et mes pieds. "(Ps 21) Et ailleurs : " Il a été conduit à la mort comme une brebis (Is 53) ; et plus loin : " Il a été conduit à la mort à cause des iniquités de mon peuple. "
Remi. Comme tous les prophètes ont prédit la mort du Christ, le Sauveur ne cite pas un témoignage particulier, mais il dit d’une manière générale que les oracles des prophètes doivent être accomplis.
S. Chrys. (hom. 84.) Les disciples qui étaient restés au moment où l’on s’était saisi du Seigneur, s’enfuirent lorsqu’ils eurent entendu ces paroles : " Alors tous les disciples l’abandonnèrent et s’enfuirent. " Car ils savaient bien qu’il n’était plus possible de le délivrer, puisqu’il se livrait volontairement entre les mains de ses ennemis.
Remi. Cette conduite prouve, toutefois, la fragilité des Apôtres. Ils avaient promis dans l’ardeur de leur foi de mourir avec leur divin Maître, et ils furent maintenant pleins d’effroi, sans se souvenir de leur promesse. C’est ce que nous voyons encore se renouveler dans ceux qui promettent d’exécuter de grandes choses pour l’amour de Dieu, et qui n’en accomplissent aucune, cependant ils ne doivent pas désespérer, mais se relever avec les Apôtres et se renouveler par le repentir.
Rab. Dans le sens mystique, de même que Pierre qui a lavé la tache de son renoncement dans les larmes du repentir, figure le retour de ceux qui succombent dans l’épreuve du martyre, ainsi les autres disciples qui s’enfuient, enseignent à ceux qui ne se sentent pas assez forts pour affronter les supplices, de chercher prudemment leur salut dans la fuite. " Ces gens s’étant donc saisis de Jésus, l’emmenèrent chez Caïphe. "
S. Aug. (de l’accord des Evang., 3, 5.) Cependant il fut conduit en premier lieu chez Anne, beau-père de Caïphe, comme le raconte saint Jean. Il fut amené lié, car il y avait dans cette foule un tribun à la tête d’une cohorte, au témoignage du même Évangéliste.
S. Jér. Josèphe rapporte que Caïphe avait acheté à prix d’argent le pontificat pour cette année-là, contrairement à ce que Moïse avait ordonné de la part de Dieu, que les enfants des grands-prêtres succéderaient à leurs pères dans le pontificat, par ordre de naissance. Qu’y a-t-il d’étonnant qu’un pontife inique ait rendu des jugements d’iniquité ?
Rab. Il y a aussi un rapport entre le nom de Caïphe et sa conduite, Caïphe signifie investigateur ou habile dans l’accomplissement de ses mauvais desseins, ou bien, qui vomit de sa bouche ; car il lit éclater son impudence dans les mensonges qu’il proféra, et dans l’homicide qu’il ne craignit pas de commettre. Or, ils amenèrent Jésus chez lui, pour ne paraître agir en tout que par l’autorité du conseil, " ou les scribes, les pharisiens et les anciens étaient assemblés. " Là où se trouvent Caïphe et les grands-prêtres, là se rassemblent aussi les scribes, c’est-à-dire les secrétaires, dont le ministère est de copier et de garder la lettre qui tombe, et les anciens qui ont vieilli, non dans la vérité, mais dans la vétusté de la lettre. " Or, Pierre le suivait de loin. " Il ne pouvait le suivre de près, mais de loin seulement, sans cependant s’éloigner tout à fait de lui.
S. Chrys. (hom. 84.) Le zèle de Pierre était bien ardent, puisque, après avoir été témoin de la fuite des autres, il ne s’enfuit pas lui-même, mais qu’il tient ferme, et entre dans la cour du grand-prêtre. Il est vrai que saint Jean y entre aussi, mais il était connu du prince des prêtres. Or, Pierre ne le suivait que de loin, parce qu’il devait bientôt le trahir.
Remi. Il n’aurait jamais pu renier son Seigneur, s’il fût toujours resté près de lui. Cette circonstance signifie que Pierre devait suivre et imiter le Seigneur jusque dans sa passion.
S. Aug. (Quest. évang., 1, chap. dern.) Nous y voyons encore que l’Église doit suivre, c’est-à-dire imiter les souffrances du Seigneur, mais d’une manière bien différente ; car l’Église souffre pour elle-même, tandis que le Sauveur souffre pour l’Église. " Et étant entré dans l’intérieur, il s’assit avec les serviteurs pour voir la fin. " S. Jér. C’était par attachement pour son Maître, ou bien par une curiosité toute naturelle, et parce qu’il désirait savoir le jugement que le grand-prêtre prononcerait contre lui, s’il le condamnerait à mort, ou s’il le renverrait après l’avoir flagellé.
Cependant les Princes des prêtres et tout le Conseil cherchaient quelque faux témoignage contre Jésus afin de le faire mourir ;
et ils n’en trouvèrent point, quoique plusieurs faux témoins se fussent présentés. Enfin il en vint deux
qui dirent : « Cet homme a dit : Je puis détruire le temple de Dieu et le rebâtir en trois jours. »
Le grand prêtre, se levant, dit à Jésus : « Ne réponds-tu rien à ce que ces hommes déposent contre toi ? »
Jésus gardait le silence. Et le grand prêtre lui dit : « Je t’adjure par le Dieu vivant de nous dire si tu es le Christ, le Fils de Dieu ? »
Jésus lui répondit : « Tu l’as dit ; de plus, je vous le dis, dès ce jour vous verrez le Fils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant et venir sur les nuées du ciel. »
Alors le grand prêtre déchira ses vêtements, en disant : « Il a blasphémé, qu’avons-nous encore besoin de témoins ? Vous venez d’entendre son blasphème :
que vous en semble ? » Ils répondirent : « Il mérite la mort. »
Alors ils lui crachèrent au visage, et le frappèrent avec le poing ; d’autres le souffletèrent,
en disant : « Christ, devine qui t’a frappé. »
Commentaire (versets 59 à 68) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 59 à 68 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
S. Chrys. (hom. 84.) Les princes des prêtres s’étant assemblés, cette réunion d’hommes corrompus voulut donner aux criminels desseins qu’ils tramaient contre le Sauveur, les formes légales de la justice : " Cependant les princes des prêtres et tout le conseil cherchaient un faux témoignage contre Jésus, " etc. Mais ce qui suit prouve jusqu’à l’évidence qu’il n’y avait là qu’un simulacre de jugement, et que toutes leurs délibérations n’étaient que tumulte et confusion : " Et ils n’en trouvèrent point, quoique plusieurs faux témoins se fussent présentés.
Orig. Les faux témoignages ne sont possibles que lorsqu’on peut leur donner quelque semblant de vérité. Mais on ne pouvait même pas trouver ces apparences qui seraient venues fortifier les mensonges qu’ils inventaient contre Jésus-Christ, bien qu’il y eût beaucoup de gens qui eussent voulu être agréable en cela aux princes des prêtres. C’est là, du reste, une gloire éclatante pour Jésus, que toutes ses paroles, que toutes ses actions aient été irrépréhensibles jusque là que ces hommes pervers et consommés dans la malice, n’aient pu trouver l’ombre même d’une faute dans sa conduite. " Enfin, il vint deux faux témoins. "
S. Jér. Comment peut-on les appeler faux témoins, puisqu’ils ne rapportent que ce que le Sauveur a dit lui-même d’après le récit des Évangélistes ? C’est que pour être faux témoin, il suffit de ne pas rapporter les choses dans le sens où elles ont été dites. Le Seigneur avait ainsi parlé du temple de son corps, mais ils dénaturent ses paroles, et à l’aide d’une légère addition, ou d’un léger changement, ils semblent formuler contre lui une accusation fondée. Le Sauveur avait dit : " Détruisez ce temple ; " ils dénaturent le sens de ses paroles, et lui font dire : " Je puis détruire le temple de Dieu. " Détruisez vous-même ce temple, leur dit-il, ce n’est pas moi qui le détruirai. " En effet, il ne nous est pas permis de nous donner la mort. ils ajoutent ensuite : " Et après trois jours je le rebâtirai, " de manière que ces paroles parussent se rapporter directement au temple de Jérusalem, tandis que le Sauveur, pour montrer qu’il voulait parler d’un temple vivant et animé, avait dit : " Et dans trois jours je le ressusciterai ; " car rebâtir, n’est pas la même chose que ressusciter.
S. Chrys. (hom. 84.) Mais pourquoi ne l’accusent-ils pas d’avoir violé le jour du sabbat ? C’est parce que bien des fois il les avait confondus sur ce point. S. Jér. La colère aveugle et impatiente de ne point trouver de fondement à ces calomnies, soulève le grand-prêtre de son siége, et trahit la fureur de son âme par les brusques mouvements de son corps : " Et le grand-prêtre, se levant, lui dit : Vous ne répondez rien à ce que déposent ceux-ci contre vous ? "
S. Chrys. (hom. 84.) Il lui parle de la sorte pour lui arracher une réponse répréhensible, et qui pût être tournée contre lui. Or, il était parfaitement inutile au Sauveur de répondre, puisque personne n’était disposé à l’écouter, c’est pour. quoi l’Évangéliste ajoute : " Mais Jésus se taisait ; " car il n’y avait là que les apparences de la justice, et en réalité, c’était une troupe de brigands se jetant sur leur proie comme dans une caverne, et c’est pour cela qu’il garde le silence.
Orig. Cet exemple nous apprend à mépriser les calomnies et les faux témoignages, et à ne pas même juger dignes de réponse ceux qui tiennent des discours injustes contre nous, surtout alors qu’il est plus digne de se taire librement et courageusement, que de se défendre sans profit.
S. Jér. Car comme Dieu, Jésus savait que l’on tournerait contre lui tout ce qu’il pourrait dire. Mais plus Jésus persiste à garder le silence devant ces faux témoins et ces prêtres impies, indignes de recevoir une réponse, et plus le grand-prêtre, transporté de fureur, le presse de répondre, afin de trouver dans ses paroles, quoi qu’il puisse dire, matière à l’accuser " Et le grand-prêtre lui dit : Je vous adjure par le Dieu vivant de nous dire, " etc.
ORIG. La loi nous offre quelques exemples d’adjuration (Gn 24 et 50 ; Ex 13 ; Nb 5 ; Jos 17 ; 1 R 14 ; 3 R 4 ; 4 R 11 ; 2 Paral., 18, 34, 36 ; Esd 10 ; Is 5 et 12 ; Tb 18 et 19 ; Ct 2-3, 5-6), mais pour moi, je pense qu’un homme qui veut vivre conformément à l’Évangile, ne doit point en adjurer un autre ; car s’il est défendu de jurer, il l’est également d’adjurer. Si l’on objecte que Jésus commandait aux démons, et qu’il donnait à ses disciples le pouvoir de les chasser, nous répondrons que le pouvoir donné par le Sauveur sur les démons, n’est pas une véritable adjuration. Or, le grand-prêtre était grandement coupable de tendre ainsi des piéges à Jésus, et en cela, il imitait son propre père (le démon) qui, dans le doute, avait fait deux fois cette question au Sauveur : " Si vous êtes le Christ, Fils de Dieu " (Mt 4) ; et l’on peut en conclure avec raison que douter si le Christ est le Fils de Dieu, c’est faire l’œuvre du démon. Or, il ne convenait pas que le Seigneur répondit à l’adjuration du grand-prêtre, comme s’il y était forcé. Aussi s’il ne nie pas qu’il fût le Fils de Dieu, il ne le confesse pas non plus ouvertement " Jésus lui répondit : C’est vous qui l’avez dit. " Le grand-prêtre n’était pas digne d’entendre les divins enseignements de Jésus-Christ, aussi ne cherche-t-il pas à l’instruire, mais il prend ses propres paroles, et s’en sert pour le convaincre et le condamner. " De plus, je vous le déclare, vous verrez un jour le Fils de l’homme assis, " etc. Cette figure, par laquelle Notre-Seigneur se représente assis, me paraît signifier une royauté fortement établie ; et en effet, c’est par la puissance de Dieu, qui seul est la véritable puissance, qu’a été fondé le trône de Jésus, qui a reçu de Dieu le Père toute puissance dans le ciel comme sur la terre. Or, il viendra un temps où ses ennemis seront témoins de l’affermissement de son trône, et cette prédiction a reçu un commencement d’exécution dans le temps même de l’incarnation du Sauveur, alors que ses disciples le virent ressusciter d’entre les morts, et solidement établi à la droite de la puissance divine, ou bien, comme en comparaison de cette durée éternelle qui est en Dieu, le temps qui s’écoule depuis le commencement du monde jusqu’à la fin est comme un seul jour, il n’est pas étonnant que le Sauveur emploie cette expression : " tout à l’heure, bientôt, " pour montrer la brièveté du temps qui nous sépare de la fin du monde. Or, il ne leur prédit pas seulement qu’ils le verront assis à la droite de la puissance divine, mais encore qu’ils le verront venir sur les nuées du ciel. " Et, venant sur les nuées du ciel. " Les nuées sont les prophètes et les Apôtres de Jésus-Christ, auxquels il commande de répandre la pluie lorsqu’elle est nécessaire. (Ps 77.) Ce sont des nuées qui ne passent pas, car elles portent en elles l’image de l’homme céleste (1 Co 15), et elles sont dignes, comme héritières de Dieu et cohéritières du Christ, d’être le siége de Dieu. (Rm 8) S. Jér. Le même accès de fureur qui vient d’arracher le grand-prêtre à son siége, le pousse à déchirer ses vêtements : " Alors le grand-prêtre déchira ses vêtements en disant : il a blasphémé. " C’était un usage chez les Juifs (Ac 15) de déchirer ses vêtements lorsqu’on entendait une parole de blasphème, et outrageante pour la divinité.
S. Chrys. (hom. 84.) Le grand-prêtre fait cette démonstration pour aggraver le crime dont il veut charger le Sauveur, et confirmer par cet acte la vérité de ses paroles.
S. Jér. Mais en déchirant ses vêtements, il déclare que les Juifs ont perdu la gloire du sacerdoce, et que le siége de leurs pontifes est désormais vide ; car par cette action, il déchire aussi le voile qui recouvrait la loi.
S. Chrys. (hom. 84.) Après avoir ainsi déchiré ses vêtements, il ne veut pas, ce semble, prononcer la sentence de sa propre autorité, mais il demande aux autres de la porter eux-mêmes : " Que vous en semble ? " Comme s’il s’agissait d’un crime évident, et d’un blasphème manifeste ; et il leur fait ainsi dire violence, en devançant leur jugement, et en les forçant de prononcer la sentence de condamnation : " Qu’avons-nous encore besoin de témoins ? Vous venez d’entendre vous-mêmes le blasphème " Or, quel était ce blasphème ? Dans une circonstance précédente où ils étaient venus le trouver en grand nombre, il leur avait cité ces paroles du Roi-prophète : " Le Seigneur a dit à mon Seigneur, " et leur en avait donné l’explication. Or, ils avaient tous gardé le silence et n’osèrent plus depuis le contredire ; Comment se fait-il donc qualifient de blasphème ce qu’ils viennent d’entendre ? " Et ils répondirent : il mérite la mort, " c’est-à-dire qu’ils sont tout à la fois les accusateurs, les témoins et les juges.
Orig. Quelle erreur monstrueuse que de proclamer digne de mort la vie par excellence, et malgré des témoignages si imposants de résurrection, de ne pas reconnaître la source même de la vie, d’où elle se répandait sur toue les hommes.
S. Chrys. (hom. 85.) Mais non, ils font éclater leur liesse et leurs transports insensés, comme s’ils avaient rencontré une proie. Suite. " Alors ils lui crachèrent au visage, " etc.
S. Jér. s’accomplissait ce qui avait été prédit : " J’ai présenté ma joue aux soufflets, et je n’ai pas détourné mon visage des outrages et des crachats de l’ignominie. " " D’autres lui donnèrent des soufflets en disant : Christ, prophétise-nous, " etc. C’est pour l’outrager qu’ils lui tiennent ce langage, et parce qu’il avait voulu passer aux yeux du peuple pour un prophète.
S. Jér. Il eût été contre la raison de répondre à ceux qui le frappaient, et de deviner qui le souffletait, alors que la rage de ceux qui le maltraitaient était si manifeste.
S. CHRYS. (hom. 85) Remarquez que l’Évangéliste rapporte avec le plus grand soin les outrages les plus ignominieux, ne dissimulant rien, n’ayant honte de rien, mais regardant, au contraire, comme le comble de la gloire que le souverain Maître de l’univers ait souffert pour nous d’aussi indignes traitements. Méditons donc continuellement ces tristes détails, gravons-les dans notre âme, faisons-en le sujet de notre gloire.
S. Aug. (Quest. évang., 1, 14) Ceux qui lui crachent au visage représentent ceux qui rejettent la présence de sa grâce ; il est encore frappé à coups de poing par ceux qui lui préfèrent leur propre gloire ; et ceux qui lui donnent des soufflets sont ceux que la perfidie aveugle, qui nient sa venue, et qui voudraient repousser et détruire sa présence sur la terre.
Cependant Pierre était dehors, assis dans la cour. Une servante l’aborda et lui dit : « Toi aussi, tu étais avec Jésus le Galiléen. »
Mais il le nia devant tous en disant : « Je ne sais ce que tu veux dire. »
Comme il se dirigeait vers le vestibule, pour s’en aller, une autre servante le vit et dit à ceux qui se trouvaient là : « Celui-ci était aussi avec Jésus de Nazareth. »
Et Pierre le nia une seconde fois avec serment : « Je ne connais pas cet homme. »
Peu après, ceux qui étaient là s’approchèrent de Pierre, et lui dirent : « Certainement, tu es aussi de ces gens-là ; car ton langage même te fait reconnaître. »
Alors il se mit à faire des imprécations et à jurer qu’il ne connaissait pas cet homme. Aussitôt le coq chanta.
Et Pierre se souvint de la parole que Jésus lui avait dite : « Avant que le coq chante, tu me renieras trois fois ; » et étant sorti, il pleura amèrement.
Commentaire (versets 69 à 75) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 69 à 75 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
S. Aug. (De l’accord des Evang., 3, 6.) Le triple renoncement de Pierre eut lieu pendant que le Seigneur était en butte aux outrages dont on vient de parler. Les évangélistes ne le rapportent pas tous dans le même ordre : saint Luc raconte la chute de cet Apôtre avant les indignes traitements qu’on fit à Jésus, tandis que saint Matthieu et saint Marc ne rapportent le renoncement de Pierre qu’après ces scènes d’ignominie. " Pierre cependant était au dehors, assis dans la cour "
S. Jér. Il était assis dehors pour attendre le dénouement de cette affaire, et il ne s’approchait pas de Jésus pour n’inspirer aucun soupçon aux serviteurs du grand prêtre. Pierre, lorsqu’on ne faisait que se saisir de son maître, s’était montré enflammé de zèle jusqu’à tirer son épée et couper l’oreille d’un des serviteurs du grand-prêtre, et maintenant qu’il est témoin des opprobres de Jésus-Christ, il devient apostat et ne peut supporter les questions pressantes d’une pauvre jeune fille : " Et une servante s’approcha de lui et lui dit : Vous étiez aussi avec Jésus de Galilée. "
Rab. Comment se fait-il que soit par une femme que Pierre soit d’abord reconnu, alors que les hommes qui étaient là auraient dû bien plus facilement le reconnaître, si ce n’est pour nous montrer que ce sexe concourait aussi par ses péchés à la passion du Sauveur, et devait être racheté par sa mort. " Mais il le nia devant tous en disant : Je ne sais ce que vous dites. " Il nia devant tout le monde, parce qu’il craignait d’être découvert ; et, en déclarant qu’il ne connaît pas le Sauveur, il montre ainsi qu’il n’est pas disposé à mourir pour lui.
S. Léon. (Serm. 9 sur la Passion.) Or, Dieu permit cette hésitation coupable, pour nous apprendre, par l’exemple du chef des Apôtres, à trouver dans la pénitence le remède de nos fautes, et à ne jamais nous confier dans notre vertu, puisque saint Pierre lui-même n’a pu échapper aux tristes suites de la mutabilité naturelle à l’homme. S. Chrys. (hom. 85.) Dans un si court espace de temps, Pierre renonce son maître, non-seulement une fois, mais deux et trois fois, " Et comme il sortait dans le vestibule, " etc.
S. Aug. (De l’accord des Evang., 3, 6.) Il faut comprendre que le coq chanta pour la première fois, lorsque Pierre sortit dehors, après le premier renoncement.
S. Chrys. (hom. 85.) Nous voyons par là que le chant du coq ne l’arrêta pas dans cette voie de renoncement, et ne le fit pas se souvenir de sa promesse.
S. Aug. (De l’accord des Evang., 3, 5.) Ce n’est pas dehors et devant la porte qu’il renia son maître une seconde fois, mais après qu’il fut revenu près du feu, car cette autre, servante n’était pas sortie, et ne l’avait pas vue dehors ; mais elle le vit lorsqu’il sortait, c’est-à-dire lorsqu’il se levait pour se diriger vers la porte, et elle dit à ceux qui étaient présents et autour du feu avec elle : " Celui-ci était aussi avec Jésus de Nazareth. " Or, Pierre, qui venait de sortir, revint sur ses pas pour se justifier, en niant ce que cette femme venait de dire. Ou bien, ce qui est plus vraisemblable, il n’avait pas entendu ces paroles en sortant, et c’est lorsqu’il rentra que la servante et un autre, dont parle saint Luc, lui dirent : " Certainement, vous êtes aussi de ces gens-là. " Ou bien, d’après saint Jean : " N’êtes-vous pas aussi des disciples de cet homme. " " Et il nia de nouveau avec serment, " etc.
S. Jér. Je sais qu’il en est qui, par un sentiment de pieuse affection pour l’apôtre saint Pierre, ont entendu ce passage dans ce sens : que Pierre n’avait pas nié en Jésus-Christ le Dieu, mais l’homme, et que sa réponse signifie : Je ne connais pas "homme, car je connais le Dieu. Un lecteur intelligent comprendra facilement la futilité de cette explication, car si Pierre n’a pas renié son maître, le Seigneur a donc menti en lui disant : " Vous me renoncerez trois fois. "
S. Ambr. (sur saint Luc, 22) J’aime mieux que Pierre ait renié le Sauveur que de soutenir que le Sauveur s’est trompé.
Rab. Or, ce renoncement de Pierre nous autorise à dire qu’on ne renonce pas seulement Jésus-Christ, lorsqu’on soutient qu’il n’est pas le Christ, mais en niant qu’on soit chrétien, lorsqu’on l’est en effet. S. Aug. (De l’accord des Evang., 5, 6.) Examinons maintenant le troisième renoncement : " Peu après ceux qui étaient là s’approchèrent et dirent à Pierre : Assurément, vous êtes aussi de ces gens-là. " Saint Luc dit que ce fut une heure après ; et comme preuve convaincante, ils ajoutent : " Car votre langage vous fait assez connaître. "
S. Jér. Ce n’est pas que Pierre parlât une autre langue, ou appartînt à une autre nation (car celui qu’on voulait convaincre et ceux qui le questionnaient étaient tous hébreux), mais c’est que chaque province, chaque contrée a son dialecte particulier, et qu’on ne peut jamais éviter en parlant l’accent naturel de son pays (Jg 12, 5).
Remi. Voyez combien sont funestes les entretiens avec les méchants, puisqu’ils forcent Pierre à renoncer le Seigneur, qu’il avait autrefois proclamé le Fils de Dieu. " Alors il se mit à faire des imprécations et à jurer, " etc.
Rab. Remarquez qu’en premier lieu, Pierre s’est contenté de répondre : " Je ne sais pas ce que vous dites, " qu’en second lieu il nie avec serment, qu’enfin il se met à faire des imprécations et à jurer qu’il ne connaît pas cet homme. C’est ainsi que la persévérance dans le péché devient une cause de crimes plus énormes, et que celui qui méprise les fautes légères tombe nécessairement dans les grandes. Remi. Dans le sens spirituel, Pierre, qui renonce Jésus avant que le coq ait chanté, figure ceux qui, troublés par sa mort, ne croyaient pas à sa divinité avant sa résurrection. Lorsqu’il, le renonce une seconde fois après le chant du coq, il est la figure de ceux qui ont des idées fausses sur les deux natures de Jésus-Christ, sa nature divine et sa nature humaine. La première servante représente la cupidité ; la seconde, la délectation charnelle ; et ceux qui étaient présents, les démons, car ce sont les démons qui excitent les hommes à renier Jésus-Christ.
Orig. Ou bien, par la première servante, on peut entendre la synagogue des Juifs, qui contraignit souvent les fidèles à renier Jésus-Christ ; par la seconde, la réunion des peuples qui ont persécuté les chrétiens ; et par ceux qui se tiennent dans la cour, les ministres des diverses hérésies.
S. Aug. (Quest. Evang., 1, 23.) Pierre a renié trois fois le Seigneur, et l’erreur des hérétiques s’est toujours renfermée dans ces trois objets : la divinité de Jésus-Christ, ou son humanité, ou les deux natures à la fois.
Rab. Après le troisième renoncement, le chant du coq se fait entendre : " Et aussitôt le coq chanta. " Ce coq est la figure du docteur de l’Église, qui réprimande ceux qui sont endormis, et leur dit : " Réveillez-vous, justes, et ne péchez pas " (1 Co 15). Or, la sainte Écriture a la coutume d’exprimer le mérite des actions dont elle parle, par le temps où elles se font ; c’est ainsi que Pierre, qui a renié son maître au milieu des ténèbres, s’est repenti au chant du coq. " Et Pierre se ressouvint de la parole que Jésus lui avait dite : Avant que le coq ait chanté, vous me renoncerez trois fois. "
S. Jér. Nous lisons dans un autre Évangile (Lc 22), qu’après le renoncement de Pierre et le chant du coq, le Seigneur regarda Pierre, et, par ce regard, lui fit verser des larmes amères. Il n’était pas possible en effet qu’il restât dans les ténèbres, après avoir été regardé par la lumière du monde ; aussi l’Évangéliste ajoute : " Et étant sorti, il pleura amèrement. " Il ne pouvait faire pénitence en restant dans la cour de Caïphe, et il sort du milieu de l’assemblée des impies, pour laver, dans des larmes amères, la honte de ce timide et lâche renoncement.
S. Léon. (Serm. 9 sur la Pass.) Heureuses sont vos larmes, ô saint Apôtre, puisqu’elles eurent, pour effacer le crime de votre renoncement, la vertu des eaux du baptême. Vous avez été soutenu par la droite du Seigneur Jésus-Christ, qui vous reçut lors de votre chute, avant que vous fussiez tombé dans l’abîme, et qui vous rendit inébranlable au moment même où vous alliez tomber sans retour. Pierre recouvra donc aussitôt sa fermeté, avec la force toute divine qui lui fût communiquée, et après avoir tremblé à la vue de la passion de Jésus-Christ, il fut sans crainte et resta inébranlable devant son propre supplice.
Commentaire (versets 1 à 2) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 1 à 2 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
S. Hil. (can. 28 sur S. Matth.) Après avoir prédit que son second avènement aurait lieu dans tout l’éclat de sa gloire, Notre-Seigneur annonce que sa passion approche, pour faire comprendre à ses disciples l’union étroite qui existe entre le mystère de la croix et la gloire de l’éternité : " Et Jésus ayant achevé tous ses discours. "
Rab. C’est-à-dire touchant la fin du monde et le jour du jugement, ou bien pour signifier qu’il avait achevé toutes les oeuvres et toutes les prédications qui étaient l’objet de sa mission, depuis le commencement de l’Évangile jusqu’à sa passion.
Orig. (Traité 35 sur S. Matth.) L’Évangéliste ne dit pas simplement : Tous les discours, mais : " Tous ces discours, " car le Sauveur devait encore en prononcer d’autres avant d’être livré à ses ennemis. " Et il dit à ses disciples : Vous savez que la Pâque se fera dans deux jours. "
RAB. Comme nous le voyons également dans saint Jean, Jésus vint à Béthanie six jours avant la Pâque, et, de là, se rendit à Jérusalem, où il fit son entrée monté sur un ânon, et c’est alors qu’il faut placer tous les événements qui eurent lieu à Jérusalem, d’après le récit des Évangélistes. Quatre jours s’étaient donc écoulés depuis l’arrivée de Jésus à Béthanie, puisque deux jours seulement le séparait de la Pâque. Il y a cette différence entre la Pâque et le jour des azymes, que le nom de Pâque était spécialement réservé au jour où on immolait, sur le soir, l’agneau pascal, c’est-à-dire au quatorzième jour de la lune du premier mois ; et le quinzième jour qui correspond à la sortie du peuple juif de l’Egypte, avait lieu la fête des azymes. Cependant, les Évangélistes prennent indifféremment un jour pour l’autre.
S. Jér. Le mot Pâque (en hébreu phasach) ou passage ne vient pas du mot grec ??????? (souffrir), et ne signifie point passion, mais passage, parce qu’en effet l’ange exterminateur, en voyant le seuil des portes des Isra?lites marqué du sang de l’agneau, passa sans les frapper (Ex 12), ou bien, parce que le Seigneur passa lui-même au-dessus d’eux pour venir au secours de son peuple.
Remi. Ou bien encore, ce nom vient de ce que le peuple d’Israël, délivré par la puissance du Seigneur, a passé de la servitude d’Egypte à la vraie liberté.
Orig. Notre-Seigneur ne dit pas : La Pâque sera ou viendra, mais " se fera, " pour montrer qu’il ne voulait point parler de la pâque qui se célébrait conformément à la loi (Ex 1, 2), mais d’une pâque nouvelle, telle qu’on ne l’avait point faite jusqu’alors.
Remi. Le mot pâque a un sens mystérieux, parce que c’est en ce jour que Jésus-Christ a passé du monde à son Père, de la Corruption à l’incorruptibilité, de la mort à la vie ; ou bien, parce qu’il a délivré le monde de l’esclavage du démon par son passage plein de grâce. Après les deux jours de la brillante lumière que répandent l’Ancien et le Nouveau Testament, la véritable pâque est célébrée (1 Co 5, 7) ; nous célébrons aussi notre Pâque ou notre passage, si nous laissons les choses de la terre pour nous hâter de nous diriger vers les choses du ciel. Orig. Le Sauveur prédit à ses disciples qu’il sera livré, en ajoutant : " Et le Fils de l’homme sera livré pour être crucifié. " Il les avertit d’avance, dans la crainte qu’ils ne soient stupéfaits et interdits en voyant leur maître attaché à la croix sans avoir été préparés. Il se sert de cette expression impersonnelle : " Il sera livré, " parce que Dieu l’a livré par miséricorde pour le genre humain ; Judas par avarice ; le démon par la crainte de voir les enseignements du Sauveur arracher les hommes à. sa puissance, et il ne voyait pas que le genre humain serait bien plus efficacement délivré par la mort de Jésus-Christ qu’il ne l’avait été par sa doctrine et par ses miracles.