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Matthieu 25
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« Alors le royaume des cieux sera semblable à dix vierges qui, ayant pris leurs lampes, s’en allèrent au-devant de l’époux.
Il y en avait cinq qui étaient folles, et cinq qui étaient sages.
Les cinq folles, ayant pris leurs lampes, ne prirent pas d’huile avec elles ;
mais les sages prirent de l’huile dans leurs vases avec leurs lampes.
Comme l’époux tardait à venir, elles s’assoupirent toutes et s’endormirent.
Au milieu de la nuit, un cri s’éleva : Voici l’époux qui vient, allez au-devant de lui.
Alors toutes ces vierges se levèrent et préparèrent leurs lampes.
Et les folles dirent aux sages : Donnez-nous de votre huile, car nos lampes s’éteignent.
Les sages répondirent : De crainte qu’il n’y en ait pas assez pour nous et pour vous ; allez plutôt chez ceux qui en vendent, et achetez-en pour vous.
Mais, pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux arriva, et celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée.
Plus tard, les autres vierges vinrent aussi, disant : Seigneur, Seigneur, ouvrez-nous.
Il leur répondit : En vérité, je vous le dis, je ne vous connais pas.
« Veillez donc, car vous ne savez ni le jour, ni l’heure.
« Car il en sera comme d’un homme qui, partant pour un voyage, appela ses serviteurs et leur remit ses biens.
À l’un il donna cinq talents, à un autre deux, à un autre un, selon la capacité de chacun, et il partit aussitôt.
Celui qui avait reçu cinq talents, s’en étant allé, les fit valoir, et en gagna cinq autres.
De la même manière, celui qui en avait reçu deux, en gagna deux autres.
Mais celui qui n’en avait reçu qu’un, s’en alla creuser la terre, et y cacha l’argent de son maître.
Longtemps après, le maître de ces serviteurs étant revenu, leur fit rendre compte.
Celui qui avait reçu cinq talents s’approcha et lui en présenta cinq autres, en disant : Seigneur, vous m’aviez remis cinq talents ; en voici de plus cinq autres que j’ai gagnés.
Son maître lui dit : C’est bien, serviteur bon et fidèle ; parce que tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup : entre dans la joie de ton maître.
Celui qui avait reçu deux talents, vint aussi, et dit : Seigneur, vous m’aviez remis deux talents, en voici deux autres que j’ai gagnés.
Son maître lui dit : C’est bien, serviteur bon et fidèle, parce que tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup : entre dans la joie de ton maître.
S’approchant à son tour, celui qui n’avait reçu qu’un talent, dit : Seigneur, je savais que vous êtes un homme dur, qui moissonnez où vous n’avez pas semé, et recueillez où vous n’avez pas vanné.
J’ai eu peur, et j’ai été cacher votre talent dans la terre ; le voici, je vous rends ce qui est à vous.
Son maître lui répondit : Serviteur méchant et paresseux, tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, et que je recueille où je n’ai pas vanné ;
il te fallait donc porter mon argent aux banquiers, et, à mon retour, j’aurais retiré ce qui m’appartient avec un intérêt.
Ôtez-lui ce talent, et donnez-le à celui qui en a dix.
Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance ; mais à celui qui n’a pas, on ôtera même ce qu’il a.
Et ce serviteur inutile, jetez-le dans les ténèbres extérieures : c’est là qu’il y aura des pleurs et des grincements de dents.
Commentaire (versets 14 à 30) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 14 à 30 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
La Glose. La parabole précédente nous a fait voir la condamnation de ceux qui n’ont pas fait une provision suffisante d’huile, soit qu’on entende par cette huile, ou l’éclat des oeuvres, la joie de la conscience, ou l’aumône que l’on distribue aux pauvres. Celle-ci est dirigée contre ceux qui ne veulent mettre au service de leur prochain, ni leur argent, ni leur doctrine, ni quelque autre chose que ce soit, et qui cachent tout ce qu’ils possèdent : " Le Seigneur est comme un homme qui entreprend un long voyage. "
S. Grég. (hom. 9.) Cet homme, qui part pour un long voyage, c’est notre Rédempteur, qui est parti pour le ciel revêtu de la chair qu’il avait prise pour notre salut ; car la terre est comme le pays natal de la chair et le lieu de son habitation, et elle part pour un long voyage lorsqu’elle est placée dans le ciel par notre Rédempteur.
Orig. (Traité 33 sur S. Matth.) Ce n’est pas comme Dieu qu’il fait ce voyage, mais comme homme revêtu du corps qu’il a pris dans le mystère de son incarnation. Car celui qui a dit : " Voici que je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles " (Mt 28), c’est le Fils unique de Dieu, qui n’est point renfermé dans les limites étroites d’un corps mortel. En parlant de la sorte, nous ne divisons pas la personne de Jésus, mais nous conservons à chaque nature ses propriétés distinctes. Nous pouvons dire aussi que le Seigneur voyage loin de ceux qui marchent par la foi, et ne jouissent pas encore de la claire vue (2 Co 5, 6). Or, si, lorsque nous serons éloignés de notre corps, nous sommes avec le Seigneur, il sera lui-même avec nous. Remarquez aussi que le texte ne porte pas : " Je suis, ou le Fils de l’homme est comme un homme qui entreprend un voyage, " car il se présente à nous dans cette parabole, non pas comme Fils de Dieu, mais comme homme qui part pour un long voyage. S. Jér. Après avoir appelé ses apôtres, il leur confia la doctrine de l’Évangile. S’il donne à l’un plus, à l’autre moins, ce n’est ni prodigalité d’une part, ni parcimonie de l’autre ; il proportionne ses dons à la capacité de ceux qui les reçoivent. C’est ainsi que l’Apôtre nous apprend qu’il avait nourri avec du lait ceux qui ne pouvaient supporter une nourriture plus solide. " Et il donne cinq talents à l’un, deux à l’autre, " etc. Ces talents, au nombre de cinq, de deux et d’un, représentent les diverses grâces qui furent données à chacun d’eux.
Orig. (Traité 33 sur S. Matth.) Parmi ceux à qui JésusChrist a confié le ministère de la parole de Dieu, vous voyez que les uns ont reçu davantage, les autres moins, et n’ont pas, pour ainsi-dire, la moitié de l’intelligence des premiers ; d’autres enfin ont reçu beaucoup moins encore. Or, pourquoi cette différence entre ceux qui ont reçu de JésusChrist le même ministère de la parole divine ? C’est que la vertu et la capacité n’étaient pas les mêmes dans celui qui a reçu cinq talents, dans celui qui en a reçu deux et dans celui qui n’en a reçu qu’un, et que tous ne pouvaient recevoir la même mesure de grâces. Cependant, celui qui n’a reçu qu’un talent a reçu un don qui n’est pas sans importance, car un seul talent, venant d’un si grand maître, est d’une grande valeur. Il y a toutefois trois sortes de serviteurs, comme il en est aussi trois sortes parmi ceux qui portent des fruits. Celui qui a reçu cinq talents est celui qui peut donner aux figures de l’Écriture sainte un sens plus élevé et tout divin. Celui qui ne connaît que le sens littéral et extérieur de la doctrine a reçu deux talents ; car le nombre deux se rapporte aux choses extérieures et charnelles (1 Co 3, 4). Enfin, celui à qui le père de famille ne donne qu’un talent est moins capable encore.
S. Grég. (hom. 9.) Ou bien, dans un autre sens, les cinq talents figurent les dons des cinq sens, c’est-à-dire la science des choses extérieures ; les deux talents désignent l’intelligence et l’action, et le talent unique n’indique que le don de l’intelligence. " Et il partit aussitôt. "
La Glose. Il partit, non pas qu’il ait changé de lieu, mais il les abandonne à leur libre arbitre et leur laisse le libre exercice de leur action. " Celui qui avait reçu cinq talents s’en alla et en gagna cinq autres. "
S. Jér. Il double le don des sens corporels qu’il a reçus par la connaissance des choses célestes, c’est-à-dire que les créatures lui font connaître le Créateur, le spectacle de la nature visible, les choses spirituelles, et les biens du temps, qui durent si peu, ceux de l’éternité.
S. Grég. (comme précéd.) Il en est plusieurs qui, incapables de pénétrer les secrets de la science spirituelle et mystique, enseignent, dans une intention toute céleste et selon leur charité, la science des choses extérieures qu’ils ont reçue de Dieu, et qui, non contents de se tenir en garde contre les assauts de la chair, l’ambition des honneurs de la terre et les jouissances du corps, cherchent encore à en préserver les autres par leurs conseils.
Orig. (Traité 33 sur S. Matth.) Ou bien, ceux qui après avoir exercé leurs sens à la pratique de la vertu, tendent à une science supérieure et l’enseignent aux autres, gagnent cinq autres talents ; car on ne peut recevoir l’accroissement d’une vertu si on ne la possède déjà, de même qu’on ne peut enseigner aux autres que ce que l’on sait soi-même.
S. Hil. Ou bien, le serviteur qui a reçu cinq talents est le peuple qui, vivant sous la loi, a embrassé la foi, et qui a doublé les mérites qu’il avait acquis sous la loi en y joignant l’accomplissement parfait des devoirs de la foi. chrétienne. " Celui qui avait reçu deux talents en gagna de même encore deux autres. "
S. Grég. (comme précéd.) On en voit en effet qui enseignent à la fois par leurs paroles et par leurs oeuvres et qui réalisent ainsi un double bénéfice, car leur prédication s’adressant à l’un et à l’autre sexe, ils doublent ainsi les talents qu’ils ont reçus.
ORIG. Ou bien, ils gagnèrent deux autres talents, c’està-dire la science des choses extérieures et une autre un peu plus élevée.
S. Hil. Ou bien, ce serviteur à qui son maître a confié deux talents, c’est le peuple des Gentils, qui a été justifié par la foi et par la confession du Père et du Fils, et qui témoigne hautement que Jésus-Christ est à la fois Dieu et homme par l’union de l’esprit et de la chair. Ce peuple a donc reçu deux talents, et, de même que les Juifs ont doublé, en croyant à l’Évangile, la valeur des cinq talents mystérieux, c’està-dire de la loi qu’ils avaient reçue, ainsi les Gentils, en faisant fructifier leurs deux talents ont mérité de les voir doublés par le don de l’intelligence et des oeuvres. " Mais celui qui n’en avait reçu qu’un alla creuser dans la terre et y cacha l’argent de son maître.
S. GREG. (hom. 9.) Cacher le talent dans la terre, c’est enfouir, pour ainsi-dire, dans des occupations toutes terrestres le don de l’esprit qu’on a reçu.
Orig. Ou bien encore, si vous voyez un homme qui a reçu le don d’enseigner et qui cache ce talent, eût-il d’ailleurs une certaine apparence de religion dans sa conduite, n’hésitez pas à dire qu’il est ce serviteur qui a reçu un talent et qui l’a enfoui dans la terre.
S. Hil. Ou bien enfin, ce serviteur qui a reçu un talent et l’a enfoui dans la terre, c’est le peuple qui s’opiniâtre à suivre la loi, et qui, par un sentiment d’envie contre les Gentils, qui doivent être sauvés, cache le talent qu’il a reçu ; car, enfouir le talent dans la terre, c’est cacher la gloire de la prédication de l’Évangile sous les honteuses attaques d’une passion charnelle. " Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint et leur fit rendre compte, " etc. Ce compte qu’il faut rendre, c’est l’examen qui précède le jugement.
Orig. Et remarquez ici que ce ne sont pas les serviteurs qui viennent vers le maître pour en être jugés, mais le maître lui-même qui vient les trouver, lorsque le temps est arrivé, ce que le Sauveur exprime en disant : " Longtemps après, " c’est-à-dire longtemps après qu’il leur a donné la mission d’aller gagner et sauver les âmes ; et c’est peut-être pour cela qu’on en voit peu de ceux qu’il a jugés propres à ce ministère qui aient été retirés promptement de ce monde, comme le prouve l’exemple des apôtres, qui sont tous parvenus à une assez grande vieillesse ; c’est ainsi qu’il dit à Pierre " Lorsque vous serez devenus vieux, vous étendrez les mains " (Jn 21) ; c’est ainsi que saint Paul écrit de lui-même à Philémon (Phm 9) : " Paul déjà vieillard. "
S. Chrys. (hom. 78.) Remarquez encore que le Seigneur ne se fait pas rendre compte immédiatement pour vous apprendre sa longanimité. Ces paroles : " Longtemps après, " me paraissent une allusion indirecte à la résurrection.
S. Jér. Il dit : " Longtemps après, " parce qu’il doit s’écouler un long espace de temps entre l’ascension du Sauveur et son second avènement.
S. Grég. La lecture de cet Évangile doit nous faire sérieusement réfléchir sur cette vérité : que ceux qui ont reçu en ce monde des grâces plus abondantes seront l’objet d’un jugement plus sévère, car plus on reçoit, plus est grand le compte que l’on devra rendre. Il faut donc s’humilier profondément des dons que l’on a reçus, en considérant que l’on devra être jugé d’autant plus sévèrement sur l’usage qu’on en aura fait. ORIG. Plein de confiance, celui qui avait reçu cinq talents ose se présenter le premier devant son maître : " Et celui qui avait reçu cinq talents s’étant approché. "
S. Grég. Ce serviteur qui a doublé les cinq talents qu’il avait reçus mérite les éloges du Seigneur et en reçoit l’éternelle récompense. " Et le Seigneur lui dit : Très-bien. "
Rab. Le mot euge est une interjection qui marque la joie. Le Seigneur exprime ainsi la joie qu’il éprouve d’appeler à entrer dans la joie éternelle le serviteur qui a bien travaillé, et c’est de lui que le Prophète a dit : " Vous nous comblerez de joie en nous montrant votre visage " (Ps 15 et 20). S. Chrys. (hom. 78.) " Bon serviteur, " parce qu’il a été bon pour le prochain, et " fidèle " parce qu’il ne s’est rien attribué de ce qui appartenait à son maître.
S. Jér. Il lui dit : " Vous avez été fidèle en peu de choses, car les biens que nous possédons ici-bas, quels que soient d’ailleurs leur importance et leur nombre, sont toujours petits et peu nombreux en comparaison des biens éternels.
S. Grég. Le serviteur fidèle est établi sur des biens plus considérables, lorsqu’il a triomphé de toutes les atteintes de la corruption, et qu’il est assis dans le ciel au sein des joies éternelles, Il entre parfaitement dans la joie de son maître, lorsque Dieu l’appelle dans l’éternelle patrie, pour l’associer aux chœurs des anges et le remplir d’une joie intérieure, pure et sans mélange d’aucune de ces douleurs qui sont causées par la corruption de la chair.
S. Jér. Quelle récompense plus grande peut-on donner au serviteur fidèle que d’être avec son maître et de voir la joie de son Seigneur ?
S. Chrys. (hom. 78.) Ces paroles renferment l’idée de toute félicité et d’un bonheur parfait.
S. Aug. (De la Trinité, 1, 10.) Car le bonheur parfait pour nous, et supérieur à tout ce que l’on peut concevoir, sera de jouir de la présence du Dieu en trois personnes à l’image duquel nous avons été créés.
S. Jér. Le père de famille accueille avec les mêmes éloges le serviteur qui, avec cinq talents, en avait gagné cinq autres, et celui qui, avec deux talents, en avait gagné deux autres, et il les fait entrer en participation de la même joie, parce qu’il ne considère pas la grandeur du gain qu’ils ont réalisés, mais les efforts de leur volonté. " Celui qui avait reçu deux talents vint aussi se présenter. "
Orig. Cette expression " S’étant approché, " appliquée à celui qui avait reçu cinq talents, et à celui qui en avait reçu deux, signifie leur passage de ce monde dans l’autre ; et il faut remarquer que Dieu tient le même langage à tous les deux, pour nous apprendre que celui qui a reçu de moins grandes facultés, mais qui leur a fait produire tout ce qu’on était en droit d’en attendre, aura aux yeux de Dieu le même mérite que celui qui est doué de facultés supérieures. Dieu n’exige qu’une chose, c’est que l’homme consacre à sa gloire tout ce qu’il a reçu de lui. S. GREG. (comme précéd.) Le serviteur qui n’a pas voulu faire fructifier son talent s’approche de son maître en s’excusant : " Celui qui n’avait reçu qu’un talent s’approchant ensuite, " etc.
S. Jér. Ce mauvais serviteur vérifie en lui ces paroles du Psalmiste : " Il cherche à excuser ses péchés " (Ps 140), et, au crime de la paresse et de la négligence, il joint celui d’un orgueil insolent. Au lieu de confesser simplement sa fainéantise, comme il aurait dû le faire, et de prier le père de famille de lui pardonner, il ose le calomnier, et il prétend que c’est par prudence qu’il s’est conduit de la sorte, dans la crainte qu’en cherchant à faire fructifier son argent il ne s’exposât à perdre le capital.
Orig. Ce serviteur faisait sans doute partie du nombre des fidèles, mais de ces fidèles dont la conduite est sans assurance, qui cherchent à se cacher, et qui font tout pour ne point paraître chrétiens. Les fidèles de ce genre ont aussi la crainte de Dieu, et le regardent comme un maître sévère et implacable, ce que ce serviteur exprime en disant : " Seigneur, je sais que vous êtes un homme dur. " Nous admettons que, dans un sens véritable, Notre-Seigneur moissonne où il n’a pas semé, car le juste sème dans l’esprit, et il moissonne la vie éternelle. Il moissonne encore où il n’a pas semé, et il recueille là où il n’a rien jeté, parce qu’il regarde comme donné à lui-même tout ce qui est semé parmi les pauvres.
S. Jér. De ces paroles qu’ose lui dire le mauvais serviteur : " Vous moissonnez là où vous n’avez pas semé, " nous pouvons aussi conclure que la vie, pure et vertueuse des Gentils et des philosophes est agréable à Dieu.
S. Grég. Il en est beaucoup dans l’Église dont ce serviteur est la figure, qui craignent d’entrer dans les voies d’une vie plus sainte, et qui ne craignent pas de croupir dans une négligence sensuelle et honteuse ; tout en se considérant comme pécheurs, ils redoutent d’embrasser une vie vertueuse et ne tremblent pas de rester dans leurs iniquités. S. Hil. Ou bien, ce serviteur figure le peuple juif qui reste attaché à la loi, et qui, donnant comme prétexte de son éloignement de la liberté évangélique la crainte que lui inspire la loi ancienne, dit à Dieu : " Je vous ai craint, " et ajoute : " Voici ce qui est à vous. " Ou bien encore, c’est ce même peuple qui s’arrête exclusivement aux commandements du Seigneur, bien qu’il sût que Dieu devait moissonner des fruits de justice là où la loi n’avait pas été semée, et recueillir parmi les Gentils des enfants qui ne provenaient pas de la race d’Abraham (Rm 4). S. Jér. Mais ce qu’il pensait donner comme une excuse devient la matière même de son accusation : " Mais son maître lui répondit : Serviteur méchant et paresseux. " Il l’appelle méchant serviteur, parce qu’il a osé calomnier son maître, et paresseux, parce qu’il n’a point doublé son talent, condamnant ainsi d’un côté son insolence, de l’autre sa négligence : " Puisque vous saviez, lui dit-il, que j’étais dur et cruel, et que j’exigeais ce qui ne m’appartenait pas, vous deviez comprendre que j’exigerais plus exactement ce qui m’appartient, et donner au banquier mon argent ou mes deniers ” (le mot grec ???????? signifie l’un et l’autre). “ Les paroles du Seigneur, dit le Psalmiste, sont des paroles pures, un argent ?prouvé par le feu " (Ps 11). Cet argent, cette monnaie, c’est donc la prédication de l’Évangile, et la parole de Dieu qu’il aurait fallu donner à ceux qui l’auraient fait fructifier, c’est-à-dire ou à d’autres prédicateurs, ce que firent les Apôtres en établissant des prêtres et des évêques dans chaque province (Ac 14, 22), ou bien à tous les fidèles pour leur faire produire le double, et rendre ce capital avec usure, en traduisant dans leurs oeuvres les enseignements de cette divine parole.
S. Grég. Les prédicateurs sont exposés à un danger visible, en retenant l’argent du Seigneur ; les auditeurs le sont également, car on leur demandera avec usure la doctrine qu’ils ont reçue, c’est-à-dire si, à l’aide de ce qu’ils ont entendu, ils se sont appliqués à comprendre ce qui ne leur était pas enseigné. Orig. Le Seigneur ne reconnaît pas qu’il soit dur, comme le lui reprochait le mauvais serviteur ; mais il lui concède tout le reste. Cependant on peut dire qu’il use véritablement de dureté contre celui qui abuse de la miséricorde de Dieu pour persévérer dans son péché, au lieu d’en profiter pour se convertir.
S. Grég. (comme précéd.) Écoutons la sentence que le Seigneur prononce contre le mauvais serviteur : " Qu’on lui ôte donc le talent qu’il a et qu’on le donne à celui qui a dix talents. "
Orig. Le Seigneur peut, par sa puissance divine, ôter les moyens rigoureusement suffisants, à celui qui n’a pas su les mettre à profit, pour les donner à celui qui a multiplié ce qu’il avait reçu.
S. Grég. Il paraissait plus naturel de donner ce talent à celui qui en avait reçu deux, plutôt qu’à celui qui en avait reçu cinq, car il est plus juste en apparence de donner à celui qui a moins reçu. Mais, comme les cinq talents figurent la science des choses extérieures, et les deux talents, l’intelligence et l’action ; celui à qui son maître a confié deux talents a plus reçu que celui à qui il en a confié cinq, car celui qui, dans les cinq talents, a reçu le don d’administrer les choses extérieures, était cependant privé de l’intelligence des choses éternelles. Donc, ce talent unique, qui représente, comme nous l’avons dit, le don de l’intelligence, a dû être donné à celui qui a fidèlement administré les choses extérieures qui lui ont été confiées, et c’est ce que nous voyons tous les jours dans l’Église : ceux qui administrent avec fidélité les biens extérieurs sont doués d’une intelligence capable de pénétrer les choses spirituelles et intérieures.
S. Jér. Ou bien, ce talent est donné à celui qui avait obtenu dix talents, pour nous apprendre que, si le Seigneur se réjouit également du travail du serviteur qui a doublé ses deux talents et de celui qui a multiplié les cinq qu’il avait reçus, cependant il réserve une plus grande récompense à celui qui a travaillé davantage à faire fructifier l’argent de son maître.
S. Grég. Notre-Seigneur conclut cette parabole par cette maxime générale : " Car on donnera à celui qui a déjà, " etc. En effet, celui qui a la charité reçoit aussi les autres dons, et celui qui ne possède pas cette vertu perd jusqu’aux dons qu’il paraissait avoir. S. Chrys (hom. 78). Celui qui a reçu le don éclatant de la parole et de la doctrine, pour le mettre à profit, et qui n’en fait aucun usage, perd ce don, tandis que celui qui s’applique avec zèle à le faire fructifier obtient des grâces plus abondantes.
S. Jér. Il en est beaucoup qui ont reçu de Dieu une intelligence naturelle et une grande vivacité d’esprit ; s’ils se laissent dominer par la paresse, et qu’ils corrompent ces dons naturels dans une honteuse indolence, ils en seront dépouillés par opposition à ceux qui, moins favorisés de la nature, ont su compenser par leur travail et par leur industrie ce qui leur manquait, et ils verront passer à d’autres la récompense qui leur était promise. On peut encore donner cette explication : celui qui a la foi et une bonne volonté recevra du juge plein de bonté ce que la faiblesse humaine laisserait à désirer dans ses actions, tandis que celui qui n’a pas la foi perdra jusqu’aux autres vertus qu’il paraissait tenir de la nature. Cette expression : " Ce qu’il paraît avoir lui sera enlevé, " est pleine de justesse et d’à-propos, car tout don qui est en dehors de la foi en Jésus-Christ ne doit pas être attribué à celui qui en fait un mauvais usage, mais à celui qui n’a pas refusé, même au mauvais serviteur, ces dons naturels.
S. Hil. La gloire qui vient de la loi est accordée à ceux qui savent profiter de la grâce de l’Évangile ; mais, pour celui qui n’a point la foi en Jésus-Christ, on lui ôtera jusqu’à cette gloire que la loi semblait lui donner. S. Chrys. (hom. 78.) Le mauvais serviteur n’est pas seulement puni par la perte de ce qu’il possède, mais par un supplice rigoureux, auquel vient se joindre une sentence qui est en même temps un acte d’accusation : " Et quant à ce serviteur inutile, qu’on le jette dans les ténèbres extérieures. "
Orig. Là où il n’y a aucune lumière, peut-être même aucune clarté extérieure, et où on ne peut jouir de la vue de Dieu, car ceux qui se sont rendus coupables de ce crime, seront condamnés, comme indignes de voir Dieu, à être jetés dans ces ténèbres qu’on appelle les ténèbres extérieures. Nous avons lu dans un interprète qui nous a devancé, que ces ténèbres sont les ténèbres de l’abîme qui est en dehors de l’univers, et que ces serviteurs inutiles, étant jugés indignes d’habiter aucune partie de ce monde, seront jetés dans cet abîme extérieur, où il n’y a que ténèbres, et qu’aucune lumière ne vient jamais éclairer.
S. Grég. C’est ainsi que le châtiment précipitera dans les ténèbres extérieures celui qui est tombé volontairement par sa faute dans les ténèbres intérieures.
S. Jér. Nous avons dit plus haut ce que sont ces pleurs et ces grincements de dents.
S. Chrys. (hom. 78). Remarquez que ce n’est pas seulement celui qui prend le bien d’autrui ou qui fait le mal qui est condamné au dernier supplice, mais encore celui qui néglige de faire le bien.
S. Grég. Que celui donc qui a reçu le don de l’intelligence évite de garder le silence ; que celui qui nage au sein de l’abondance ne se ralentisse pas dans l’exercice de la miséricorde ; que celui qui a reçu le don de diriger l’applique à l’utilité du prochain ; que celui qui peut avoir accès auprès des riches intercède pour les pauvres, car, aux yeux de Dieu, la plus petite grâce reçue sera considérée comme un talent qu’il nous a confié.
Orig. Or, s’il vous paraît dur qu’on soit jugé sévèrement pour n’avoir pas instruit les autres, rappelez-vous cette parole de l’Apôtre : " Malheur à moi si je n’évangélise " (1 Co 9).
« Lorsque le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, il s’assiéra sur le trône de sa gloire.
Et, toutes les nations étant rassemblées devant lui, il séparera les uns d’avec les autres, comme le pasteur sépare les brebis d’avec les boucs.
Et il mettra les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche.
Alors le Roi dira à ceux qui sont à sa droite : Venez, les bénis de mon Père : prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde.
Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli ;
nu, et vous m’avez vêtu ; malade, et vous m’avez visité ; en prison, et vous êtes venus à moi.
Les justes lui répondront : Seigneur, quand vous avons-nous vu avoir faim, et vous avons-nous donné à manger ; avoir soif, et vous avons-nous donné à boire ?
Quand vous avons-nous vu étranger, et vous avons-nous recueilli ; nu, et vous avons-nous vêtu ?
Quand vous avons-nous vu malade ou en prison, et sommes-nous venus à vous ?
Et le Roi leur répondra : En vérité, je vous le dis, toutes les fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.
S’adressant ensuite à ceux qui seront à sa gauche, il dira : Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel, qui a été préparé pour le diable et ses anges.
Car j’ai eu faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’ai eu soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ;
j’étais étranger, et vous ne m’avez pas recueilli ; nu, et vous ne m’avez pas vêtu ; malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité.
Alors eux aussi lui diront : Seigneur, quand vous avons-nous vu avoir faim ou soif, ou être étranger, ou nu, ou malade, ou en prison, et ne vous avons-nous pas assisté ?
Et il leur répondra : En vérité, je vous le dis, chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait.
Commentaire (versets 31 à 45) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 31 à 45 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
Rab. Après les paraboles qui avaient pour objet, la fin du monde, le Seigneur décrit les circonstances du jugement dernier.
S. Chrys. (hom. 79.) Cette partie du discours du Sauveur est pleine d’attrait, et nous devons l’avoir sans cesse présente à l’esprit pour la méditer avec empressement et componction ; car Jésus-Christ lui-même traite ce sujet en termes aussi clairs qu’effrayants. Il ne dit plus comme précédemment : " Le royaume de Dieu est semblable, " mais il parle de lui-même ouvertement : " Or, quand le Fils de l’homme viendra, " etc.
S. Jér. Deux jours après, il devait célébrer la Pâque, être livré au suppliée de la croix et aux insultes de ses bourreaux ; c’est donc dans une pensée toute de sagesse qu’il prédit et promet la gloire de son triomphe, pour compenser par la promesse des récompenses à venir le scandale qui devait résulter de sa passion. Et il faut bien remarquer que celui que les hommes contempleront dans sa majesté c’est le Fils de l’homme.
S. Aug. (traité 21 sur S. Jean.) Les impies le verront sous une forme humaine, aussi bien que ceux qui seront placés à la droite ; car au jour du jugement il apparaîtra revêtu de notre nature, mais ensuite il se révélera dans sa nature divine, que tous les fidèles désirent ardemment de contempler. REMI. Le Sauveur détruit ainsi l’erreur de ceux qui prétendent qu’il n’a point conservé la forme d’esclave qu’il a revêtu ; la majesté dont il parle ici, c’est la divinité qui le rend égal au Père et au Saint-Esprit.
Orig. Ou bien, il veut dire par là qu’il reviendra sur la terre avec cette même gloire dont son corps fut entouré au jour de sa transfiguration sur la montagne. Son trône, ce sont les saints les plus parfaits, dont il est écrit : " Là sont établis les siéges de la justice "(Ps 121), ou bien les esprits angéliques, que saint Paul appelle " les Trônes ou les Dominations. " (Col 1)
S. Aug. (Cité de Dieu 20, 24.) Car il descendra avec ses anges qu’il appellera des hauteurs des cieux pour juger les hommes avec lui, c’est pour cela qu’il ajoute : " Et tous ses anges avec lui. "
S. CHRYS. (hom. 79.) Tous les anges l’accompagneront pour attester tous leurs efforts dans l’exercice du ministère qui leur avait été confié par le Seigneur pour le salut des hommes.
S. AUG. Ou bien, sous le nom d’anges, il veut désigner ici les hommes qui jugeront avec Jésus-Christ ; car les anges sont des envoyés, et nous pouvons donner à juste titre ce nom à tous ceux qui ont été envoyés pour annoncer le salut aux hommes. " Et toutes les nations seront rassemblées devant lui, " etc.
Remi. Ces paroles établissent la vérité de la résurrection future.
S. Aug. (Cité de Dieu 20, 21.) Or, ce rassemblement se fera par le ministère des anges à qui s’adressent ces paroles : " Rassemblez ses saints autour de lui. " (Ps 49.)
Orig. (traité 34 sur S. Matth.) Ces paroles peuvent être aussi entendues dans un sens différent d’un rassemblement local, c’est-à-dire que les peuples ne seront plus divisés en une multitude de croyances et d’opinions à l’égard de Jésus-Christ ; car sa divinité éclatera aux yeux de tous les hommes sans exception, aux yeux des pécheurs aussi bien que des justes, et il n’apparaîtra pas dans un endroit à l’exclusion d’un autre, comme il a voulu nous l’apprendre lui-même par la comparaison de l’éclair. Tant que les méchants ne connaissent ni eux-mêmes, ni Jésus-Christ, et tant que les justes ne le voient que comme dans un miroir et sous des images obscures, les justes ne sont pas séparés des méchants ; mais lorsque la manifestation éclatante du Fils de l’homme donnera à tous les hommes cette connaissance, alors le Sauveur séparera les bons des méchants : " Et il séparera les uns d’avec les autres, " etc. Car d’un côté les pécheurs verront distinctement les suites de leurs péchés ; et les justes, les fruits qu’ont produits les semences de leur justice. Le Sauveur donne le nom de brebis à ceux qui sont sauvés, à cause de la douceur qu’ils ont apprise à l’école de celui qui a dit : " Apprenez de moi que je suis doux " (Mt 11), et parce qu’ils ont été disposés à souffrir même la mort, à l’exemple de Jésus-Christ qui a été conduit à la mort comme une brebis. (Is 53.) Les méchants sont appelés des boucs, parce qu’ils gravissent des rochers escarpés et raboteux, et marchent à travers les précipices dont ils sont bordés.
S. Chrys. (hom. 79.) Ou bien encore, il appelle les uns des boucs pour montrer leur stérilité ; car les boucs ne produisent pas, et les autres des brebis, pour exprimer leur fécondité spirituelle ; car les brebis produisent en abondance de la laine, du lait et des agneaux. Mais la brebis, dans les saintes Écritures, signifie plus ordinairement l’innocence et la simplicité. Les brebis sont donc ici une figure touchante des élus.
S. kit. Le boue est un animal lascif, toujours ardent pour s’unir à sa femelle, et il était toujours offert sous la loi comme victime pour le péché (Lv 4, 23 ; 9, 3 ; 23, 19 ; Nb 7, 82 ; 15, 24 ; 28, 22 ; 29, 38, etc.). Il n’est point ici question des chèvres qui peuvent avoir des petits, et qui sortent pures du lavoir après avoir été tondues. S. Chrys. (hom. 79.) il les sépare encore en leur donnant une place différente.
Orig. Car les saints, dont les oeuvres ont été conformes à la droiture, recevront pour récompense de ces oeuvres d’être placés à la droite du Roi, au sein du repos et de la gloire, tandis que les méchants, en punition de leurs oeuvres mauvaises et sans droiture, sont tombés à la gauche, c’est-à-dire dans les plus tristes tourments : " Alors le roi dira à ceux qui sont à sa droite : Venez, " etc., afin de recevoir en vertu de leur union parfaite avec Jésus-Christ, tout ce qui pouvait leur manquer. Il ajoute : " Les bénis de mon Père, " et il fait ainsi ressortir l’excellence de cette bénédiction qu’ils ont reçue auparavant du Dieu qui a fait le ciel et la terre.
RAB. Ou bien il les appelle bénis, parce qu’ils ont mérité par leurs bonnes oeuvres l’éternelle bénédiction. Il dit : " Le royaume de mon Père, " parce qu’il rapporte la puissance royale à celui qui la lui a transmise par l’éternelle génération, et c’est en vertu de cette puissance royale, qui le couvrira seul de gloire dans ce dernier jour, qu’il prononcera la sentence du jugement. Aussi est-ce d’une manière significative qu’il ajoute : " Alors le roi dira. "
S. CHRYS. (hom. 79.) Remarquez encore qu’il ne dit pas : Recevez, mais : " Possédez, " ou bien : " Héritez, " comme d’un bien de famille, comme d’un patrimoine, ou. de biens qui vous sont acquis depuis longtemps : " Possédez ce royaume qui vous est préparé depuis le commencement du monde. "
S. Jér. Il faut entendre ces paroles d’après les règles de la prescience de Dieu pour qui l’avenir est comme le passé. S. Aug. (Cité de Dieu, 20, 1.) indépendamment de ce royaume dont le Sauveur doit dire à la fin du monde : " Prenez possession du royaume qui vous a été préparé, " l’Église de la terre est aussi appelée son royaume, quoique dans un sens bien différent, royaume où il faut encore combattre contre les ennemis jusqu’à ce que nous parvenions à ce royaume de paix où nous régnerons sans plus craindre d’ennemis.
S. Aug. (de la Pén., hom. 50.) Mais peut-être quelques-uns diront : Je n’ai point l’ambition de régner, il me suffit d’être sauvé. Or, ce qui les trompe d’abord, c’est qu’il n’y a point de salut à espérer pour ceux qui persévèrent dans l’iniquité. En supposant ensuite qu’il y ait une différence entre ceux qui règnent et ceux qui ne règnent pas, il faut, toutefois, que tous les élus fassent partie du même royaume, s’ils ne veulent être comptés parmi les ennemis et les étrangers, et condamnés à périr, alors que tous les autres sont couronnés. Est-ce que tous les Romains ne sont pas en possession de l’empire Romain, bien que tous ne soient pas appelés à le gouverner ? S. Chrys. (hom. 79.) Notre-Seigneur fait ensuite connaître les œuvres qui auront mérité aux saints les biens du royaume du ciel : " J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger, " etc.
REMI. Remarquez que le Seigneur fait ici mention de sept oeuvres différentes de miséricorde, et celui qui aura mis tous ses soins à les accomplir, méritera de posséder le royaume qui a été préparé aux élus dès le commencement du monde.
Remi. Dans le sens spirituel, ranimer et nourrir du pain de la parole, ou rafraîchir du breuvage de la sagesse ceux qui ont faim et soif de la justice ; recevoir dans le sein de l’Église notre mère, ceux qui s’égarent dans les sentiers de l’hérésie et du péché ; supporter ceux qui sont faibles dans la foi, c’est observer les prescriptions de la vraie charité.
S. Grég. (Moral., 24, 26.) Ceux qui seront placés à la droite et à qui le souverain juge dira : " J’ai eu faim, " etc., sont ceux qui ont été admis au nombre des élus et appelés à régner éternellement, ceux qui ont lavé dans leurs larmes les taches de leur vie, qui ont racheté leurs péchés passés par toute la suite de leurs oeuvres, et couvert de leurs aumônes, aux yeux du juste juge, toutes les fautes qu’ils avaient commises. Il en est d’autres qui sont appelés à régner sans être soumis au jugement, ce sont ceux qui ont été bien au delà des préceptes de la loi par la perfection de leur vertu. Orig. Par un profond sentiment d’humilité, ils se déclarent indignes des louanges données à leurs bonnes oeuvres, sans toutefois avoir oublié ce qu’ils ont fait, et le Seigneur, par sa réponse, fait éclater toute l’affectIon qu’il porte aux siens " Alors les justes lui répondront Quand est-ce que nous vous avons vu avoir faim ? " etc.
Rab. S’ils parlent ainsi, ce n’est point qu’ils doutent de la vérité des paroles du Seigneur, mais ils s’étonnent d’une si grande élévation, et de la haute dignité dont il couronne leurs oeuvres. Ou bien ils s’expriment de la sorte, parce que le bien qu’ils ont fait leur paraît peu de chose selon ces paroles de l’Apôtre " Les souffrances de la vie présente n’ont aucune proportion avec cette gloire qui doit un jour éclater en nous. " (Rm 8) " Et le Roi leur répondra : Je vous le dis en vérité, autant de fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits d’entre mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. "
S. Jér. Nous étions libres d’entendre que Jésus-Christ était nourri, et que sa soif était étanchée dans la personne de tous les pauvres, et ainsi des autres bonnes oeuvres ; mais ces paroles : " Autant de fois que vous avez agi ainsi à l’égard d’un de mes frères, " etc., ne me paraissent pas devoir s’appliquer à tous les pauvres indistinctement, mais seulement aux pauvres d’esprit qu’il indiquait de la main en disant : " Mes frères sont ceux qui font la volonté de mon Père qui est dans les cieux. " (Mt 12 ; Mc 13.) S. Chrys. (hom. 79.)Mais s’ils sont ses frères, pourquoi les appelle-t-il les plus petits ? Parce qu’ils sont humbles, parce qu’ils sont pauvres, parce qu’ils sont délaissés. Or, il veut parler ici non- seulement des solitaires qui se sont retirés dans les montagnes, mais de tout fidèle, quel qu’il soit, même de celui qui vit dans le monde ; s’il a faim, ou s’il éprouve quelque besoin semblable, il veut que la miséricorde vienne à son secours, car c’est le baptême et la participation aux mêmes mystères qui établissent cette fraternité. " Il dira ensuite à ceux qui seront à la gauche : Retirez-vous, " etc.
Orig. De même qu’il avait dit aux justes : " Venez, " il dit aux méchants : " Retirez-vous ; " car ceux qui gardent les commandements de Dieu sont près du Verbe, et ils sont appelés à s’en rapprocher encore davantage, tandis que ceux qui n’accomplissent pas ses commandements sont loin de lui, bien qu’ils paraissent en être rapprochés, et il leur dit : " Retirez-vous, " pour qu’ils disparaissent entièrement de sa présence. Remarquez aussi que s’il a dit : " Les bénis de mon Père, " il ne dit pas ici : " Les maudits de mon Père ; " car le Père est la source de toute bénédiction, mais chacun devient pour soi-même une cause de malédiction, en faisant des oeuvres dignes de malédiction. Or, ceux qui s’éloignent de Jésus, tombent dans le feu éternel, feu bien différent de celui qui sert à notre usage ; car il n’y a point sur la terre de feu qui soit éternel, ni même qui dure bien longtemps. Considérez aussi qu’il n’a point dit que le royaume fut préparé pour les anges, tandis qu’il déclare que le feu éternel a été préparé pour, le diable et pour ses anges. En effet, Dieu n’a point créé les hommes pour leur perte, mais ce sont les hommes qui, par leurs péchés, unissent leur sort à celui du démon ; et de même que les élus deviennent semblables aux saints anges, ainsi ceux qui persistent pour l’éternité, deviennent semblables aux anges du démon. S. Aug. (Cité de Dieu, 21, 10.) Nous devons conclure de ce passage, que c’est le même feu qui servira au supplice des hommes et à celui des démons. Mais si le feu doit tourmenter les corps avec lesquels il sera en contact, comment pourra-t-il être le supplice des esprits mauvais, à moins de dire avec quelques-uns que les démons ont une certaine espèce de corps, formés de cet air grossier et humide qui nous entoure. Si l’on prétend, au contraire, que les démons ne sont revêtus d’aucun corps, quel qu’il soit, il est inutile de prolonger la discussion sur cette question. Car pourquoi n’admettrions-nous pas que des esprits incorporels, par des moyens aussi vrais qu’ils sont merveilleux, trouvent leur supplice dans la peine d’un feu matériel, puisque les âmes des hommes, qui sont certainement incorporelles, pourront bien alors être unies à leurs corps par des liens indissolubles, de même qu’elles sont comme enchaînées maintenant dans les corps qu’elles animent. Les démons, bien que d’une nature incorporelle, seront donc comme attachés a ce feu matériel, non pour lui donner la vie, mais pour y trouver leur châtiment. Or, le feu sera corporel, et il sera le tourment tout à la fois des corps des hommes réunis à leurs âmes, et des esprits des démons qui n’ont pas de corps. ORIG. Ou bien peut-être, la nature de ce feu est de brûler les substances invisibles, parce qu’il est invisible lui-même, selon ces paroles de l’Apôtre : " Les choses visibles sont passagères, mais les invisibles sont éternelles. " Or, ne soyez pas surpris qu’un feu invisible devienne un instrument de supplice, puisque vous voyez tous les jours les corps eux-mêmes souffrir horriblement d’une chaleur toute intérieure. " J’ai eu soif, et vous ne m’avez pas donné à boire. " Saint Paul écrit aux fidèles de Corinthe : " Vous êtes le corps de jésus-Christ. " (1 Co 12.) De même donc que l’âme, qui est unie au corps, bien qu’elle ne puisse avoir faim dans sa substance incorporelle, éprouve cependant le besoin de la faim pour le corps, parce qu’elle lui est unie ; ainsi le Sauveur ressent toutes les souffrances de l’Église qui est son corps, tout impassible qu’il est lui-même. Remarquez qu’en s’adressant aux justes, il énumère l’un après l’autre toutes leurs bonnes oeuvres, tandis qu’en parlant aux méchants, il abrége cette énumération en réunissant leurs fautes contre la charité. " J’ai été malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité. " Il était digne, en effet, de ce juge miséricordieux, d’énumérer avec complaisance, et de rehausser les bonnes oeuvres des hommes, et d’abréger, au contraire, l’énumération de leurs mauvaises actions. S. Chrys. (hom. 79.) Or, considérez que ce n’est point dans une ou deux circonstances, mais dans toutes absolument, qu’ils ont manqué aux devoirs de la miséricorde ; car non-seulement ils n’ont pas nourri celui qui avait faim, mais ce qui demandait beaucoup moins de peine, ils n’ont pas visité les malades. Voyez, d’ailleurs, quels devoirs faciles il prescrit. Il ne dit pas : J’étais en prison, et vous ne m’en avez pas fait sortir ; j’étais malade, et vous ne m’avez pas guéri, mais : " Vous ne m’avez pas visité, vous n’êtes pas venus à moi. " Il ne demande pas non plus pour apaiser sa faim une nourriture recherchée, mais ce qui est strictement nécessaire. Tout se réunit donc pour légitimer le supplice qu’il leur inflige. Premièrement, la facilité de donner ce qui leur était demandé, c’était du pain ; secondement, la misère de celui qui leur faisait cette demande, et il était pauvre ; troisièmement, la compassion naturelle qu’ils devaient éprouver pour lui, car il était homme ; quatrièmement, le désir d’obtenir la récompense promise, c’était un royaume ; cinquièmement, la dignité de celui qui recevait ces secours, c’était Dieu dans la personne des pauvres ; sixièmement, l’honneur extraordinaire que Dieu leur faisait, en daignant recevoir de leurs mains ; septièmement, la justice de cette aumône, puisqu’il ne reçoit que ce qui lui appartient. Mais l’avarice rend les hommes aveugles sur toutes choses.
S. Grég. (Moral., 26, 20.) Ceux à qui le Sauveur tient ce langage, sont les mauvais chrétiens qui sont jugés avant d’être livrés au supplice, tandis, que les infidèles subissent leur châtiment sans jugement préalable. En effet, on ne discutera pas la cause de ceux qui se présentent devant le tribunal du juge sévère et rigoureux avec la sentence de condamnation que leur a méritée leur infidélité. Ce sont ceux qui ont fait profession de la vraie foi sans en avoir les oeuvres, qui auront à subir le jugement avant d’être punis. Ils entendront le souverain juge prononcer leur sentence, parce qu’ils ont au moins conservé la doctrine de la foi, tandis que les infidèles n’entendront même pas la parole du juge éternel prononçant leur condamnation, parce qu’ils n’ont même pas voulu lui rendre hommage par la confession extérieure de sa parole. C’est ainsi qu’un roi de la terre inflige un châtiment différent au citoyen qui se rend coupable dans l’intérieur du royaume, et à l’ennemi qui l’attaque au dehors ; avant de punir le premier, il examine ses droits, tandis qu’il déclare la guerre au second sans s’occuper de ce que la loi renferme sur le châtiment qu’il mérite. S. Chrys. (hom. 79.) Ainsi convaincus par cette accusation du juste juge, ils lui répondent avec douceur : " Mais, Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu avoir faim ou soif, et que nous avons manqué à vous assister ? "
Orig. Remarquez que les justes s’arrêtent à chaque parole du Sauveur, tandis que les méchants les effleurent comme en courant ; car un des caractères des justes lorsqu’on déroule sous leurs yeux le tableau de leurs bonnes oeuvres, c’est de repousser ces éloges et de les réfuter en détail par un profond sentiment d’humilité ; les méchants, au contraire, qui ne cherchent qu’à s’excuser, nient effrontément leurs crimes, ou en atténuent le nombre et l’énormité. La réponse de Jésus-Christ vient confirmer cette vérité : " Mais il leur répondra : Je vous le dis en vérité, autant de fois que vous avez manqué de le faire à l’un de ces plus petits, " etc. Il veut rehausser la grandeur des bonnes oeuvres des justes, et dissimuler, au contraire, l’énormité des crimes des méchants, il dit aux justes : " Autant de fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, " tandis qu’en parlant aux méchants, il supprime le mot de frères. Les frères de Jésus sont les chrétiens parfaits, et il est plus agréable à Dieu que nous fassions du bien à ceux qui sont plus avancés dans la perfection qu’à ceux qui le sont moins, de même que nous sommes moins coupables de ne pas assister ceux qui sont d’une sainteté moins éminente. S. Aug. (Cité de Dieu, 20, 1.) Il s’agit donc maintenant du jugement dernier, alors que Jésus-Christ descendra du ciel pour juger les vivants et les morts ; nous appelons ce jour du jugement, le dernier jour, c’est-à-dire le dernier temps ; car nous ignorons quelle sera la durée de ce jugement, le mot jour étant pris ici pour le temps selon l’habitude des saintes Écritures. Or, nous appelons ce jugement le dernier jugement, parce que Dieu juge dès maintenant, et il a jugé dès le commencement du monde en éloignant nos premiers parents de l’arbre de vie (Gn 3), et en punissant les anges prévaricateurs. Mais dans ce jugement final, les anges seront juges aussi bien que les hommes Par un effet de la puissance divine, toutes les oeuvres bonnes ou mauvaises que les hommes ont faites, seront rappelées au souvenir de chacun d’eux, elles viendront se placer sous les yeux de leur âme avec une étonnante rapidité, pour que leur conscience y trouve le principe de leur condamnation ou de leur justification.
Et ceux-ci s’en iront à l’éternel supplice, et les justes à la vie éternelle. »
Commentaire — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
S. Aug. (de la foi et des oeuvres, chap. 15.) Il en est qui cherchent a se tromper eux-mêmes, en soutenant que c’est le feu et non pas le supplice, que Notre-Seigneur déclare être éternel, et c’est en prévision de cette erreur qu’il conclut en ces termes : " Et ceux-ci iront dans le supplice éternel, et les justes dans la vie éternelle. " Remarquez que précédemment ce n’est qu’après avoir dit aux élus : " Venez les bénis de mon Père, " qu’il adresse aux réprouvés ces terribles paroles : " Retirez- vous maudits, " parce qu’il est dans la nature d’un Dieu bon de se rappeler les bonnes oeuvres des justes avant les crimes des méchants ; ici, au contraire, il prédit le supplice des méchants avant la récompense des bons, pour nous faire éviter les malheurs qui doivent nous inspirer d’abord une crainte salutaire avant que nous désirions les biens qui doivent nous combler d’honneur et de gloire.
S. GREG. (Moral., 15, 9). Si le châtiment de celui qui est accusé de n’avoir pas donné son bien est si grand, que sera le supplice infligé à celui qui sera convaincu d’avoir pris le bien des autres ? S. Aug. (Cité de Dieu, 19, 11.) Or, la vie éternelle est notre souverain bien, et la fin de la Cité de Dieu, dont l’Apôtre a dit : " La fin, c’est la vie éternelle. " (Rm 6.) Mais comme ceux qui ne sont pas familiarisés avec le langage des saintes Écritures pourraient aussi entendre la vie éternelle de la vie des méchants, parce que leur âme est immortelle, ou à cause des supplices sans fin dont leur impiété est punie, on doit, pour être compris de tous, dire que la fin de cette cité dans laquelle on jouira du souverain bien, est la paix dans la vie éternelle, ou la vie éternelle dans la paix.
S. Aug. (de la Trin., 9.) Ce que Dieu disait de lui-même à son serviteur Moïse : " Je suis celui qui suis " (Ex 3), c’est ce que nous contemplerons en vivant éternellement, comme Notre-Seigneur lui-même le déclare : " La vie éternelle, c’est de vous connaître, vous le seul Dieu véritable ; " car cette vue de Dieu nous est promise comme la fin de toutes nos oeuvres, et le complément éternel de toutes nos joies, et c’est d’elle que saint Jean a voulu parler, lorsqu’il disait : " Nous le verrons tel qu’il est. " (1 Jn 3.) S. Jér. Remarquez, sage lecteur, que les supplices sont éternels, et que la vie éternelle n’a plus à craindre désormais d’épreuves fâcheuses.
S. Grég. (Moral., 34, 16.) Mais, dit-on, c’est une simple menace que Dieu fait aux pécheurs pour les arrêter dans le chemin du vice. Si Dieu, répondronsnous, a menacé de châtiments imaginaires pour retirer les pécheurs de l’iniquité, il a promis également des récompenses mensongères pour exciter à la pratique de la vertu ; et c’est ainsi qu’en s’efforçant de défendre la miséricorde de Dieu, ils ne craignent pas de détruire ouvertement sa vérité. Mais, dira-t-on encore, une faute finie ne peut-être punie par un supplice infini ? Nous répondrons que ce raisonnement serait juste, si le juste juge examinait et pesait seulement les actions des hommes, et non pas leurs cœurs et leurs intentions. La justice fait donc un devoir à ce juge équitable de ne laisser jamais sans supplice des âmes qui, en ce monde, n’ont voulu rester aucunement sans péché.
S. Aug. (Cité de Dieu, chap. 11) Sous aucune législation, la justice ne s’attache à proportionner la durée du châtiment à la durée du crime. Jamais personne n’a soutenu, par exemple, que la peine qui punit l’homicide ou l’adultère, ne dût pas se prolonger au delà du temps qu’ont duré ces crimes. Lorsqu’un homme est condamné à mort pour quelque grand crime, est-ce que les lois mesurent sa punition sur le temps que dure son supplice ? et n’est-ce pas plutôt parce que la mort le retranche pour toujours de la société humaine ? Et d’ailleurs, la confiscation, la flétrissure, l’exil, l’esclavage, lorsque toutes ces peines sont appliquées dans toute leur rigueur et sans aucun adoucissement, ne sont-elles pas semblables aux peines éternelles, autant qu’elles peuvent l’être en cette vie ? si elles ne sont pas éternelles, c’est que la vie elle-même qu’elles atteignent ne dure pas éternellement. Mais, ajoute-t-on, où est la vérité de cette parole de JésusChrist : " Vous serez mesurés avec la même mesure dont vous vous serez servis à l’égard des autres. " (Mt 7.) Si un péché qui n’a duré qu’un instant est puni par un supplice éternel ? Nous répondons qu’en parlant de la sorte, on ne fait pas attention que cette même mesure, dont parle le Sauveur, doit s’entendre non pas d’une peine égale en durée à la faute, mais de la peine ellemême qui, par une juste réciprocité, sera le châtiment du mai qu’on aura fait aux autres. Or, l’homme s’est rendu digne d’un mal éternel pour avoir détruit en lui-même un bien qui le pouvait être. S. GREG. (Moral., 34, 46.) On fait une nouvelle objection : il n’y a pas d’homme juste qui puisse se complaire dans des cruautés gratuites, et si un maître qui est juste, fait battre de verges son serviteur coupable, c’est pour le corriger de ses vices, mais quel sera le but de ces feux éternels dans lesquels les méchants seront éternellement consumés ? Nous répondons que le Dieu toutpuissant ne peut se repaître des tourments des malheureux, parce qu’il est miséricordieux, ni être apaisé par le supplice des coupables, parce qu’il est juste ; mais une des fins pour lesquelles les méchants seront brûlés éternellement, c’est afin que les justes se reconnaissent éternellement d’autant plus redevables à la grâce divine, en voyant punies pour l’éternité des fautes que le secours de la grâce leur a fait éviter.
S. Aug. (Cité de Dieu, 21, 3.) Mais, ajoute-t-on encore, Dieu n’a créé aucun corps qui soit sujet à la souffrance, sans être sujet à la mort. Nous répondons qu’il est nécessaire qu’il vive pour souffrir, mais qu’il n’est pas nécessaire que la souffrance lui ôte la vie. Est-ce que toute souffrance donne actuellement la mort à nos corps qui sont cependant mortels ? Il est en effet des douleurs qui produisent cet effet, mais la cause en est que l’union actuelle de l’âme avec le corps ne peut résister, et cède devant des souffrances excessives. Mais alors, la nature du corps auquel l’âme sera unie, et les liens eux-mêmes qui établiront cette union seront à l’épreuve de toutes les douleurs. On ne peut pas dire qu’il n’y aura plus alors de mort ; mais la mort sera éternelle, parce que l’âme ne pourra vivre privée de Dieu, et qu’elle ne pourra échapper par la mort aux douleurs du corps. Parmi ceux qui ont nié l’éternité des peines de l’enfer, le plus miséricordieux est Origène qui a cru que le démon lui-même et ses anges, après de rigoureux et longs supplices proportionnés à leurs fautes, obtiendraient leur délivrance, et rentreraient dans la société des saints anges. Mais l’Église l’a condamné avec raison pour cette erreur et d’autres encore ; et il perdit jusqu’à ces faux dehors de miséricorde en créant aux saints de véritables souffrances, qui seraient pour eux des châtiments expiatoires, et une félicité mensongère, où leur joie n’aurait aucune sécurité, parce qu’elle ne serait point éternelle. Mais une erreur bien différente, et qui part toujours d’un faux sentiment de compassion, est celle qui prétend que les souffrances des hommes condamnés dans ce jugement n’auront qu’un temps, et qu’après avoir été délivrés tôt ou tard, ils jouiront d’un bonheur éternel. Mais pourquoi cette miséricorde, qui se répand sur toute la nature humaine, se tarit-elle aussitôt qu’elle arrive à la nature angélique ?
S. Grég. (comme précédemment.) Mais comment, objecte-t-on encore, peut-on croire à la sainteté de ceux qui ne prieront point pour leurs ennemis qu’ils verront alors la proie des flammes ? Les saints prient pour leurs ennemis, tant que leurs prières peuvent amener leurs cœurs à un repentir utile et salutaire, mais pourquoi prieraient-ils pour ceux qui ne peuvent plus en aucune façon être séparés de l’iniquité ? S. Aug. (Cité de Dieu, 19.) Il en est d’autres encore qui promettent la délivrance des peines éternelles, non pas à tous les hommes indistinctement, mais seulement à ceux qui ont été justifiés par le baptême de Jésus-Christ, et qui participent à son corps, quelle qu’ait été d’ailleurs leur vie ; et ils se fondent sur les paroles du Seigneur : " Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. " Il en est d’autres qui font cette promesse, non pas à tous ceux qui ont participé au sacrement du Christ, mais aux seuls catholiques, bien que leur vie soit répréhensible, et cela parce qu’ils ont mangé en réalité le corps de Jésus-Christ, en faisant partie de son corps mystique qui est l’Église ; et ils leur garantissent ce bonheur quand même ils seraient tombés plus tard dans l’hérésie ou dans l’idolâtrie. heu est encore qui s’appuient sur ces paroles du Sauveur : " Celui qui aura persévéré jusqu’à la fin, sera sauvé " (Mt 23-24), pour promettre exclusivement le bonheur éternel à ceux qui persévéreront dans 1’Église catholique, quoiqu’ils y vivent d’une manière déréglée, parce que, disent-ils, en vertu du fondement de la foi qu’ils auront conservée, ils seront sauvés par le feu (1 Co 3) qui doit devenir le supplice des méchants au dernier jour. Mais l’Apôtre condamne toutes ces erreurs par ces paroles : " Il est aisé de connaître les oeuvres de la chair qui sont l’impureté, la fornication, et autres crimes semblables, et je déclare que ceux qui les commettent, ne posséderont pas le royaume de Dieu. " (Ga 5.) Si quelqu’un, en effet, préfère les choses de la terre à Jésus-Christ, bien qu’il paraisse avoir la foi de Jésus-Christ, Jésus-Christ n’est cependant pas le fondement (1 Co 3, 11) de ses oeuvres, puisqu’il lui préfère des biens périssables ; mais s’il fait plus, et qu’il commette l’iniquité, ce n’est plus seulement le second rang, mais le dernier, qu’il donne à Jésus-Christ. J’en ai rencontré aussi qui pensent que la peine des flammes éternelles n’atteindra que ceux qui auront omis d’expier leurs péchés par de dignes aumônes ; c’est pour cela, disent-ils, que le souverain juge n’a voulu rappeler au jugement dernier que les aumônes qui ont été faites ou omises. Mais celui qui expie ses péchés par des aumônes proportionnées à ses fautes, devrait commencer par se faire l’aumône à lui-même ; car c’est une indignité que de se refuser à soi-même ce qu’il accorde à son prochain, lorsqu’il entend le Seigneur lui dire : " Vous aimerez votre prochain comme vous-même, " et encore : " Ayez pitié de votre âme, en vous efforçant de plaire à Dieu. " Or, comment peut-on dire qu’il expie dignement ses péchés par ses aumônes, lui qui ne fait point à son âme l’aumône de plaire à Dieu ? Il faut donc faire des aumônes pour nous rendre Dieu favorable lorsque nous le prions de nous pardonner nos péchés passés, mais non pas dans la pensée que nous pouvons persévérer dans ces mêmes péchés, et que nous achetons par nos aumônes la liberté de faire le mal. Et si le Seigneur promet qu’il placera à sa droite ceux qui ont fait l’aumône, et à sa gauche ceux qui ont négligé ce devoir de charité, c’est qu’il veut nous apprendre toute la puissance de l’aumône pour effacer les péchés passés, mais non pas assurer à jamais l’impunité de ceux que l’on pourrait commettre. ORIG. Ou bien, l’on peut dire que le Seigneur ne récompense pas ici une seule espèce de justice, comme plusieurs le pensent ; car quelque soit le précepte de Jésus-Christ qu’on accomplisse, on apaise la faim et la soif de Jésus-Christ, qui se nourrit et s’abreuve de la justice, et de la vérité des fidèles De même nous couvrons de vêtements les membres glacés de Jésus-Christ, lorsque nous prenons le tissu de la sagesse, pour enseigner aux antres la saine doctrine et les revêtir des entrailles de la miséricorde. Lorsque nous ornons notre cœur des différentes vertus chrétiennes pour recevoir Jésus-Christ ou ceux qui lui appartiennent, c’est Jésus-Christ voyageur que nous recevons dans la demeure de notre âme. Lorsque nous visitons un frère infirme dans la foi ou dans les bonnes oeuvres, soit par la parole qui enseigne, soit par la réprimande, soit parla consolation, c’est Jésus-Christ lui-même que nous visitons. Enfin toute la terre est une véritable prison pour Jésus-Christ et pour ceux qui lui appartiennent, et qui, pendant cette vie, sont comme des prisonniers enchaînés dans les nécessités de la nature humaine. Toutes les fois donc que nous faisons du bien à nos frères, nous les visitons dans leur prison, et Jésus-Christ dans leur personne.
Commentaire (versets 1 à 13) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 1 à 13 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
S. Chrys. (hom. 78 sur S. Matth.) Dans la parabole précédente, Notre-Seigneur nous a fait connaître quel serait le châtiment du serviteur qui frappait ses compagnons, s’enivrait et dissipait les biens de son maître. Dans celle-ci, il nous apprend quelle sera la punition de celui dont la vie s’écoule sans bonnes oeuvres, et qui n’amasse pas en abondance les provisions spirituelles dont il aurait besoin, car les vierges folles avaient de l’huile, mais pas en quantité suffisante : " Alors le royaume des cieux sera semblable à dix vierges. "
S. Hil. (can. 28.) Le Sauveur dit : " Alors, " car toute cette parabole se rapporte au grand jour du Seigneur (Soph 1, 14 ; Ml 4, 5 ; Jude 6), dont il vient de parler.
S. GREG. (hom. 12 sur les Evang.) L’Église de la terre est appelée le royaume des cieux, comme dans cet autre passage : " Le Fils de l’homme enverra ses anges, et ils arracheront les scandales de son royaume " (Mt 13).
S. Jér. Il en est qui appliquent exclusivement aux vierges cette parabole des vierges folles et des vierges prudentes ; les unes, d’après l’Apôtre, sont vierges d’esprit et de corps (1 Co 7) ; les autres n’ont en partage que la virginité du corps, sans les oeuvres de la virginité ; ou bien, tout en demeurant sous la garde de leurs parents, elles ne laissent pas d’être mariées par les désirs de leur cœur. Mais, d’après les antécédents, cette parabole me paraît avoir une signification différente et se rapporter, non pas seulement à ceux qui sont vierges de corps, mais à tout le genre humain.
S. GREG. (hom. 12.) Tout homme possède en double chacun des cinq sens, et le nombre cinq étant doublé donne le nombre dix. Or, comme les deux sexes concourent à former la multitude des fidèles, la sainte Église nous est représentée sous la figure de ces dix vierges, et, comme les bons s’y trouvent mêlés aux méchants, et les réprouvés avec les élus, elle est comparée avec raison aux vierges sages et aux vierges folles.
S. Chrys. (hom. 78.) Notre-Seigneur choisit des vierges pour en faire le sujet de cette parabole, afin de nous apprendre que la virginité est sans doute une chose excellente, mais que cependant, si elle est dépourvue des oeuvres de miséricorde, elle sera jetée dehors avec les adultères.
ORIG. (traité 32 sur S. Matth.) Ou bien, ces vierges sont les sens de tous ceux qui ont reçu la parole de Dieu, car cette parole, par sa pureté, se prête et s’accommode à tous ceux que ses enseignements ont détachés du culte des idoles, pour les consacrer au culte du vrai Dieu par Jésus-Christ : " Et ayant pris leurs lampes, elles s’en allèrent, " etc. Ceux dont ces vierges sont la figure prennent leurs lampes, c’est-à-dire leurs sens extérieurs, sortent du monde et de ses erreurs, pour venir au-devant du Sauveur, qui est toujours prêt à entrer dans la maison de son épouse, la sainte Église, avec ceux qui sont dignes de l’accompagner.
S. Hil. Ou bien, l’époux et l’épouse, c’est Notre-Seigneur Dieu, uni à un corps semblable au nôtre, car la chair est comme l’épouse de l’esprit. Ces lampes, que les vierges ont prises, sont la lumière de ces âmes en qui brille la blancheur éclatante du baptême.
S. Aug. (Serm. 22 sur les paroles du Seig.) Ou bien, les lampes qu’on porte à la main représentent les oeuvres, car il est écrit (Mt 5) : " Que vos oeuvres brillent aux yeux des hommes. " S. Grég. (hom. 12). Ceux dont la foi est droite et la vie pure sont semblables aux cinq vierges sages ; mais ceux qui font profession de la foi chrétienne, sans chercher à assurer leur salut par les bonnes oeuvres, ressemblent aux cinq vierges folles : " Il y en avait cinq d’entre elles qui étaient folles et cinq qui étaient sages. "
S. JER. Il y a en nous cinq sens qui aspirent aux choses célestes et qui désirent les biens du ciel. Il a été dit en particulier du sens de la vue, de l’ouïe et du toucher : " Ce que nous avons vu, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, et ce que nos mains ont touché " (1 Jn 1) ; du sens du goût : " Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux " (Ps 33) ; du sens de l’odorat : " Nous courrons sur tes pas à l’odeur de tes parfums " (Cant. 1). Mais il y aussi cinq autres sens qui soupirent avec ardeur après les plaisirs fangeux de la terre.
S. Aug. (Serm. 22 sur les paroles du Seig.) Ou bien, les cinq vierges sages représentent la continence que nous devons pratiquer dans les cinq sens du corps, en les séparant des attraits de la chair, car nous devons interdire aux désirs de notre âme les plaisirs de la vue, de l’ouïe, de l’odorat, du goût et du toucher. Mais comme les uns observent cette continence sous les yeux de Dieu, dans le but unique de lui plaire par la joie intérieure de la conscience, et les autres, devant les hommes, pour mériter leur estime, cinq d’entre ces vierges sont sages et cinq sont folles ; toutes cependant sont vierges, parce que toutes gardent la continence, quoiqu’elles aient un foyer d’action différent.
Orig. (Traité 32.) Les vertus s’attirent et se suivent les unes les autres, de manière que celui qui en possède une a toutes les autres ; ainsi, tous les sens marchent à la suite les uns des autres, et, par conséquent, tous les cinq sens sont nécessairement, ou doués de la sagesse, ou livrés à la folie.
S. Hil. Ou bien, cette distinction des cinq vierges sages et des cinq vierges folles établit la séparation qui existe entre les fidèles et les infidèles. S. GREG. (hom. 12.) Il est à remarquer que toutes ces vierges portent des lampes, mais qu’elles n’ont pas toutes de l’huile : " Mais les cinq vierges folles ayant pris leurs lampes, ne prirent pas d’huile avec elles. "
S. Hil. L’huile, c’est le fruit des bonnes oeuvres ; les vases, sont les corps dans les entrailles desquels il faut cacher le trésor d’une bonne conscience. Les vierges qui ont pris de l’huile avec elles sont celles dont la foi est relevée par les oeuvres, et les vierges qui n’en ont pas sont celles qui paraissent professer la même foi, mais ne se mettent pas en peine de pratiquer les oeuvres des vertus.
S. Aug. (Serm. 22 sur les paroles du Seig.) Ou bien, l’huile, à mon avis, figure la joie elle-même, d’après ces paroles du Roi-prophète : " Votre Dieu vous a sacré d’une huile de joie " (Ps 44). Celui donc dont la joie n’a point pour motif qu’il plaît intérieurement à Dieu, n’a pas d’huile avec lui, car il ne possède point la véritable joie, puisqu’il ne pratique la continence que pour obtenir les louanges des hommes. Les vierges sages, au contraire, prennent avec leurs lampes de l’huile dans leurs vases, c’est-à-dire qu’elles portent dans leur cœur et dans leur conscience la joie des bonnes oeuvres, selon le conseil de l’Apôtre " Que l’homme examine ses propres actions, et alors il aura seulement de quoi se glorifier en lui-même et non dans un autre " (Ga 6).
S. Chrys. (hom. 78.) Ou bien l’huile, dans la pensée du Sauveur, c’est la charité, c’est l’aumône et tout autre secours donné aux indigents ; les lampes, sont les grâces de la virginité, et il appelle folles ces vierges qui, après avoir pratiqué ce qu’il y a de plus pénible, ont perdu tout le fruit de leurs efforts dans des épreuves beaucoup moins importantes, car il est bien plus difficile de vaincre la concupiscence de la chair que l’amour des richesses.
Orig. Ou bien, l’huile, c’est la parole de la doctrine, qui remplit les âmes comme autant de vases. Rien, en effet, ne donne autant de force à l’âme qu’un discours moral sur une vertu quelconque, et qui est ici figuré par l’huile de la lampe. Or, les vierges sages ont pris avec elles autant de cette huile qu’il leur en fallait, même en supposant que leur mort fût éloignée, et que le Verbe dût tarder à venir pour consommer leur salut. Les vierges folles ont pris aussi avec elles leurs lampes, qui étaient d’abord allumées ; mais elles n’ont pas pris assez d’huile pour les entretenir jusqu’à la fin, parce qu’elles n’ont eu que de la négligence pour recueillir la parole divine qui fortifie la foi et entretient la lumière des bonnes oeuvres. " Et, comme l’époux tardait à venir, elles s’assoupirent toutes et s’endormirent. "
S. Aug. (comme précéd.) Les bons comme les mauvais parmi les hommes meurent dans l’intervalle du temps qui s’écoule jusqu’à la résurrection des morts, laquelle aura lieu à l’avènement du Seigneur.
S. Grég. (hom. 12.) Ce sommeil, c’est la mort et l’assoupissement qui précède le sommeil, c’est, avant la mort, la langueur pour tout ce qui concerne le salut, car cet assoupissement conduit directement à la mort.
S. Jér. Ou bien, elles s’assoupirent, c’est-à-dire qu’elles moururent ; et il dit ensuite qu’elles s’endormirent, parce qu’elles devaient ressusciter. Ces paroles : " Et comme l’époux tardait à venir, " nous indiquent qu’il devait s’écouler un assez long espace de temps entre le premier et le second avènement du Seigneur.
Orig. Ou bien, l’époux tardant à venir, et le Verbe ne venant pas aussitôt mettre un terme à notre vie, les sens, par suite de la faiblesse qui leur est naturelle, s’assoupissent comme ensevelis dans la nuit du monde. Elles s’endormirent ensuite, en négligeant de suivre les mouvements de l’esprit de vie ; cependant elles ne perdirent pas leurs lampes, et les vierges sages ne désespérèrent pas de conserver leur huile : " Mais, sur le minuit, on entendit un grand cri, " etc.
S. Jér. Suivant la tradition des Juifs, le Christ doit venir au milieu de la nuit comme au temps de la délivrance de la servitude d’Egypte, alors que la Pâque fut célébrée, que l’ange exterminateur fut envoyé, que le Seigneur passa au-dessus des tentes, et que le seuil de nos portes fut consacré par le sang de l’agneau. Je pense que c’est de là qu’est venue cette tradition apostolique, qui subsiste encore, de ne point permettre aux fidèles, la veille de Pâques, de quitter l’Église avant le milieu de la nuit, pour leur faire attendre l’arrivée et la résurrection de Jésus-Christ, afin que, après l’accomplissement de cet heureux événement, ils puissent célébrer en toute sécurité ce grand jour de fête. C’est en vue de cette nuit solennelle que le Psalmiste disait : " Je me levais au milieu de la nuit pour chanter vos louanges " (Ps 118).
S. Aug. (comme précéd.) Ou bien, au milieu de la nuit, c’est-à-dire au moment où personne ne soupçonnera l’arrivée de l’époux et ne s’y attendra. S. JER. Ce sera donc tout d’un coup, au milieu du calme de la nuit, alors que tous se livrent paisiblement au repos et que le sommeil est le plus profond, que le cri des anges, et les trompettes des puissances qui précéderont le Christ, annonceront son avènement, comme il le dit lui-même : " Voici l’époux qui vient, allez au-devant de lui. "
S. Hil. (can. 27.) L’épouse seule, réveillée par le son de la trompette, va au devant de l’époux, car l’époux et l’épouse, c’est-à-dire Dieu et la chair, ne feront plus qu’un, parce que l’humilité de la chair sera revêtue d’une gloire toute spirituelle.
S. Aug. (comme précéd.) Je pense que ce qui est dit ici, que les vierges seules vont au-devant de l’époux, doit s’entendre en ce sens que ce sont les vierges elles-mêmes qui sont l’épouse. C’est ainsi que, lorsque tous les chrétiens se rendent dans le sein de l’Église, nous disons que ce sont des enfants qui accourent à leur mère, quoique cette mère n’est autre que la réunion des enfants euxmêmes. Or, maintenant, l’Église est une vierge fiancée, et qui doit être unie à son époux, et elle célébrera ces noces divines au jour où, dépouillée de tout ce qu’elle avait de périssable et de mortel, Dieu l’appellera aux joies d’une nouvelle union.
Orig. Ou bien, c’est au milieu de la nuit, alors que le sommeil est le plus profond, qu’on entendra un grand cri, le cri des anges venant tirer tous les hommes de leur sommeil, car ce sont les ministres du Seigneur (He 1) qui viendront faire entendre à l’oreille de tous ceux qui dorment ce cri : " Voici l’époux qui vient ; allez au-devant de lui. " Tous ont entendu cet appel et tous se sont levés ; mais tous n’ont pas préparé convenablement leurs lampes : " Aussitôt toutes ces vierges se levèrent et préparèrent leurs lampes. " L’ornement de ces lampes spirituelles, conformément à l’esprit de 1’Évangile, c’est le bon et légitime usage des sens ; quant à ceux qui font un mauvais usage de leurs sens, ils ne peuvent les relever par aucun ornement.
S. Grég. Ou bien, toutes les vierges se lèvent, parce que les élus et les réprouvés sont réveillés du sommeil de la mort, et ils préparent leurs lampes, parce qu’ils font en eux-mêmes le dénombrement des oeuvres qui peuvent leur permettre d’espérer l’éternelle félicité.
S. Aug. (comme précéd.) Elles préparèrent leurs lampes, c’est-à-dire le compte qu’elles devaient rendre de leurs oeuvres.
S. Hil. (can. 27.) Ou bien, l’action de reprendre leurs lampes, c’est le retour des âmes dans les corps, et leur lumière, c’est la conscience des bonnes oeuvres qui brille dans notre corps comme dans le vase qui la contient. S. Grég. (hom. 12.) Mais les lampes des vierges folles s’éteignent, parce que leurs oeuvres, qui avaient paru briller d’un certain éclat extérieur aux yeux des hommes, s’obscurcissent intérieurement à l’approche du juste Juge : " Mais les folles dirent aux sages : Donnez-nous de votre huile, " etc. Elles demandent de l’huile aux vierges prudentes, c’est-à-dire que, sentant et comprenant leur indigence intérieure, elles cherchent au dehors des témoignages favorables. Leur trop grande confiance les a trompées, et, sous l’empire de cette déception, elles disent à leurs compagnes : Puisque vous nous voyez rejetées à cause du défaut de bonnes oeuvres, rendez témoignage à ce que vous avez vu de notre vie.
S. Aug. (comme précéd.) Ces vierges folles, selon leur habitude, recherchent toujours ce qui fait le sujet ordinaire de leur joie. C’est pour cela qu’elles veulent porter devant Dieu, qui pénètre le fond des cœurs, le témoignage des hommes pour qui les secrets des cœurs sont invisibles ; mais toutes ces actions, qui n’ont d’autre soutien que les louanges des hommes, tombent et disparaissent dès que ce soutien vient à leur manquer, et voilà pourquoi leurs lampes s’éteignent.
S. Jér. Ou bien, ces vierges qui se plaignent de voir leurs lampes éteintes, montrent qu’elles ont encore quelque lumière ; mais cette lumière n’est pas persévérante, et leurs oeuvres n’ont aucun caractère de durée. Celui donc qui a le bonheur d’avoir une âme virginale et d’aimer la pureté ne doit point placer sa joie dans les choses vaines et futiles qui passent et qui se dessèchent si vite aux premières ardeurs du soleil, et il s’attache à la pratique des vertus parfaites, pour jouir d’une lumière éternelle.
S. Chrys. (hom. 78.) Ou bien, dans un autre sens, non-seulement ces vierges étaient folles, parce qu’elles ont quitté la terre sans avoir avec elle l’huile de la miséricorde, mais parce qu’elles espéraient qu’on leur donnerait de cette huile là où elles se sont adressées mal à propos pour en obtenir. Car bien que personne ne soit plus miséricordieux que ces vierges sages, qui ont surtout brillé par la pratique de la miséricorde, cependant elles n’ont pu accéder à la demande des vierges folles : " Les sages leur répondirent Non, de peur que ce que nous en avons ne suffise pas pour vous et pour nous. " Apprenons de là qu’aucun d’entre nous ne peut espérer de soutien que des oeuvres au milieu desquelles la mort le surprendra.
S. Jér. Car ce n’est point par avarice, mais par un sentiment de crainte que les vierges sages font cette réponse. Donc chacun de nous recevra la récompense due à ses oeuvres, et, au jour du jugement, ni les vertus ni les vices des autres ne nous seront d’aucune utilité. Les vierges sages donnent le conseil de ne point aller au-devant de l’époux sans avoir de l’huile dans les lampes : " Allez plutôt à ceux qui en vendent, et achetez-en ce qu’il vous en faut. "
S. Hil. Les marchands sont ceux qui, ayant besoin de la charité des fidèles, se prêtent au commerce qu’on leur demande, et qui, pour prix des secours donnés à leur indigence, nous vendent la conscience d’avoir fait une bonne oeuvre, car c’est là une source abondante de lumière qui ne s’éteint pas, qu’il faut acheter par les oeuvres de miséricorde et conserver avec soin.
S. Chrys. (hom. 78.) Vous voyez donc quel riche commerce nous pouvons faire avec les pauvres, et ce n’est pas dans l’autre vie que nous trouverons les pauvres, mais ici-bas ; c’est donc pendant cette vie qu’il nous faut faire provision de cette huile, pour alimenter notre lampe lorsque Jésus-Christ nous appellera.
S. Jér. Cette huile se vend, elle s’achète à grand prix, et ne s’acquiert que par de pénibles travaux, c’est-à-dire non-seulement par les aumônes, mais par la pratique de toutes les vertus et des conseils enseignés par les maîtres spirituels.
ORIG. Ou bien, dans un autre sens, quoique folles, les vierges comprenaient qu’elles ne pouvaient aller au-devant de l’époux sans lumière, et qu’il fallait tenir allumées les lampes de leurs sens ; mais elles s’apercevaient en même temps qu’ayant une très petite quantité de cette huile spirituelle, leurs lampes allaient s’éteindre au milieu des ténèbres qui approchaient. Or, les vierges sages renvoient les folles à ceux qui vendent de l’huile, parce qu’elles voient que la provision qu’elles ont faite de cette huile (c’est-à-dire de la doctrine) ne peut suffire pour entretenir en elles la vie, et pour enseigner les autres ; c’est pour cela qu’elles leur disent : " Allez plutôt trouver ceux qui en vendent, " c’est-à-dire les docteurs, " et achetez-en pour vous, " c’est-à-dire recevez-en de leurs mains. Or, le prix auquel s’achète cette huile, c’est la persévérance, l’amour de la doctrine, le zèle et les efforts qu’inspire le désir d’apprendre.
S. Aug. (comme précéd.) Ou bien, ce n’est pas un conseil qu’elles donnent, mais un reproche indirect qu’elles font aux vierges folles de leur négligence ; car ceux qui vendent de l’huile sont les flatteurs, qui, en donnant des éloges aux fausses vertus ou aux actions qu’ils ignorent, jettent les âmes dans l’erreur, et qui, pour prix de la vaine joie qu’ils leur ont inspirée comme à des insensées, reçoivent des avantages temporels. Les vierges sages leur disent : " Allez à ceux qui en vendent, et achetez-en ce qu’il vous faut, " c’est-à-dire voyons quelle utilité vous retirerez de ceux qui s’étaient fait une habitude de vous vendre leurs louanges. Elles ajoutent : " De peur que ce que nous en avons ne suffise pas pour nous et pour vous, " car un témoignage étranger n’a aucune valeur auprès de Dieu, pour qui les secrets du cœur sont à découvert, et c’est à peine si le témoignage que la conscience rend à chacun de nous peut suffire devant lui. S. Jér. Mais le temps d’acheter était passé, le jour du jugement étant arrivé, il n’y avait plus lieu de faire pénitence, et on les force, non pas de faire de nouvelles oeuvres, mais de rendre compte des anciennes. " Or, pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux vint, et celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui aux noces. "
S. Hil. Ces noces, c’est le jour où nous revêtirons l’immortalité, c’est l’union qui s’établira par une nouvelle société entre la corruption et l’incorruptibilité.
S. Chrys. (hom. 78.) Ces paroles : " Pendant qu’elles allaient en acheter ", nous apprennent qu’il ne nous servira de rien, pour échapper à la colère divine, d’être miséricordieux après notre mort, pas plus qu’il ne servit alors au mauvais riche de se montrer plein de tendresse et de sollicitude pour ses parents.
Orig. Ces mêmes paroles : " Pendant qu’elles allaient etc., " ont encore un autre sens, c’est-à-dire qu’il en est qui, après avoir négligé toutes les occasions d’apprendre ce qui pouvait leur être utile, cherchent à réparer cette négligence à la fin de leur vie, et sont prévenus par la mort.
S. Aug. (comme précéd.) Ou bien encore, pendant qu’elles allaient en acheter, c’est- à-dire pendant qu’elles se répandaient au dehors, pour y trouver le sujet ordinaire de leur joie, parce qu’elles ne connaissaient pas les joies intérieures, le juge vint, et celles qui étaient prêtes, c’est-à-dire celles à qui leur conscience rendait témoignage devant Dieu, entrèrent avec lui aux noces, où l’âme pure s’unit, pour en être fécondée, au Verbe de Dieu, source de toute pureté et de toute perfection.
S. Jér. Après le jour du jugement, il n’y a plus d’occasion de pratiquer la justice et de faire de bonnes oeuvres, c’est pour cela qu’il ajoute : " Et la porte fut fermée. "
S. Aug. (comme précéd.) Après qu’on a reçu ceux qui, par une bienheureuse transformation, sont appelés à la vie des anges, la porte du royaume des cieux est fermée, car, après le jugement, il n’y a plus de place, ni pour les prières, ni pour les mérites.
S. Hil. Et cependant, bien que le temps de la pénitence soit passé, les vierges folles arrivent et demandent qu’on leur ouvre la porte : " Enfin les autres vierges vinrent aussi et dirent : Seigneur, " etc.
S. Jér. Elles invoquent l’époux comme leur Seigneur, c’est une confession admirable et un témoignage redoublé de leur foi ; mais que sert d’invoquer de bouche celui que vous niez par vos oeuvres ?
La Glose. Sous le coup de la douleur qu’elles éprouvent de se voir repoussées, elles l’appellent par deux fois : Seigneur, Seigneur, car elles n’osent donner le nom de père à celui dont elles ont méprisé la miséricorde pendant toute leur vie. S. Aug. (comme précéd.) Il n’est point dit qu’elles achetèrent de l’huile, il faut donc supposer qu’ayant perdu toute la joie que leur donnaient les louanges des hommes, elles en sont réduites à implorer la bonté divine au milieu de leurs angoisses et de leurs afflictions. Mais, après le jugement, la sévérité de Dieu est égale à la miséricorde ineffable qui l’a précédé, comme l’indiquent les paroles qui suivent : " Mais il leur répondit : Je vous le dis en vérité, je ne vous connais point. " Telle est en effet la règle du plan divin, ou plutôt de la sagesse divine, de ne point laisser entrer dans sa joie éternelle ceux qui, dans les efforts qu’ils ont faits pour accomplir ses commandements, n’ont eu pour but que de plaire aux hommes et non pas à Dieu.
S. Jér. Car Dieu connaît ceux qui sont à lui, et celui qui a voulu ignorer sera lui-même ignoré (1 Co 14). Et bien que ces vierges folles soient vierges par la pureté du corps, et par la profession de la vraie foi, cependant elles ne seront pas reconnues par l’époux, parce qu’elles n’ont pas d’huile dans leurs lampes. Ces paroles : " Veillez donc, parce que vous ne savez ni le jour ni l’heure, " nous apprennent que tout ce qui précède a pour but de nous exciter à préparer avec soin la lumière de nos bonnes oeuvres, parce que nous ignorons le jour du jugement.
S. Aug. (comme précéd.) Non seulement nous ignorons le temps où doit venir l’époux, mais encore chacun de nous ignore le jour et l’heure de sa mort, et celui qui s’y tient toujours préparé le sera aussi lorsque retentira cette voix qui doit réveiller tous les morts dans leurs tombeaux.
S. Aug. (Lettre à Hesych.) Il en est qui ont voulu expliquer cette parabole des cinq vierges sages et des cinq vierges folles, en la rapportant à l’avènement qui s’accomplit tous les jours par le moyen de l’Église ; mais il ne faut pas adopter témérairement cette explication, de peur de rencontrer, dans la parabole, quelques circonstances qui la contredisent formellement.