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Matthieu 27
LE matin étant venu, tous les princes des prêtres et les sénateurs du peuple juif, tinrent conseil contre Jésus pour le faire mourir.
Et l’ayant lié, ils l’emmenèrent, et le mirent entre les mains de Ponce Pilate, leur gouverneur.
Cependant Judas qui l’avait livré, voyant qu’il était condamné, se repentit de ce qu’il avait fait ; et reportant les trente pièces d’argent aux princes des prêtres et aux sénateurs,
il leur dit : J’ai péché en livrant le sang innocent. Ils lui répondirent : Que nous importe ? c’est votre affaire.
Alors il jeta cet argent dans le temple, et s’étant retiré, il alla se pendre.
Mais les princes des prêtres ayant pris l’argent, dirent : Il ne nous est pas permis de le mettre dans le trésor, parce que c’est le prix du sang.
Et ayant délibéré là-dessus, ils en achetèrent le champ d’un potier, pour la sépulture des étrangers.
C’est pour cela que ce champ est appelé encore aujourd’hui Haceldama, c’est-à-dire, le champ du sang.
Ainsi fut accomplie cette parole du prophète Jérémie : Ils ont reçu les trente pièces d’argent, qui étaient le prix de celui qui avait été mis à prix, et dont ils avaient fait le marché avec les enfants d’Israël ;
et ils les ont données pour en acheter le champ d’un potier, comme le Seigneur me l’a ordonné.
Or Jésus fut présenté devant le gouverneur ; et le gouverneur l’interrogea en ces termes : Êtes-vous le Roi des Juifs ? Jésus lui répondit : Vous le dites.
Et étant accusé par les princes des prêtres et les sénateurs, il ne répondit rien.
Alors Pilate lui dit : N’entendez-vous pas de combien de choses ces personnes vous accusent ?
Mais il ne répondit rien à tout ce qu’il put lui dire ; de sorte que le gouverneur en était tout étonné.
Commentaire (versets 11 à 14) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 11 à 14 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
S. Aug. (de l’accord des Evang., 7 et 8.) Après avoir achevé de raconter ce qui concerne le traître Judas, saint Matthieu reprend la suite de son récit : " Or, Jésus comparut devant le gouverneur. "
ORIG. Considérez combien celui que Dieu le Père a établi le juge de toute créature, s’est humilié en consentant à comparaître devant un homme qui était alors un simple juge de la terre de Judée, et à s’entendre adresser une question que Pilate lui fait pour se moquer de lui, ou sans croire à la vérité qu’elle contient. " Et le gouverneur l’interrogea en ces termes : Êtes-vous le roi des Juifs ? "
S. Chrys. (hom. 86.) Pilate interroge Jésus sur ce qui était le sujet continuel des récriminations de ses ennemis ; car comme ils savaient que Pilate n’avait nul souci des questions purement légales, ils formulent contre lui une accusation en matière politique.
Orig. Ou bien, la proposition de Pilate est affirmative, et c’est ce qui lui fit écrire au-dessus de sa croix : " Roi des Juifs. " (Jn 18) Or, en répondant au prince des prêtres, Jésus avait condamné indirectement le doute exprimé par sa question, tandis qu’il se contente de confirmer la proposition de Pilate par ces paroles : " Vous le dites. "
S. Chrys. (hom. 86.) Jésus confesse qu’il est roi, mais roi du ciel, comme nous le lisons plus clairement dans un autre évangile : " Mon royaume, dit-il, n’est pas de ce monde " (Jn 18), afin que Pilate et les Juifs soient inexcusables d’insister sur ce chef d’accusation.
S. Hil. Ou bien, lorsque le grand-prêtre lui a demandé s’il était le Christ, il lui a répondu " Vous l’avez dit, " parce qu’il avait dû apprendre de la loi, que le Christ demeurait éternellement (Jn 12, 34 ; Ps 109 ; 116 ; Is 10, 9), mais ici que cette même question : " Êtes-vous le roi des Juifs ? " lui est faite par un homme qui ne connaît pas la loi, il lui répond : " Vous le dites, " parce que c’est par la foi de leur confession actuelle que les Gentils obtiennent le salut.
S. Jér. Remarquez que Jésus satisfait en partie à la question de Pilate qui le jugeait malgré lui, tandis qu’il garde un silence absolu devant les anciens et les princes des prêtres qu’il regarde comme indignes de toute réponse : " Et comme les princes des prêtres et les anciens l’accusaient, il ne répondit rien. "
S. Aug. (de l’accord des Evang., 2, 8.) Saint Luc nous apprend quels sont les crimes dont ils l’accusèrent. " Et ils commencèrent à l’accuser en disant : " Nous avons trouvé cet homme qui pervertissait le peuple, qui empêchait de payer le tribut à César, et qui se disait le Christ roi. Il importe peu à la vérité des faits qu’ils soient rapportés dans un ordre plutôt que dans un autre, ou qu’un Évangéliste passe sous silence ce que l’autre raconte.
Orig. A ces nouvelles accusations, Jésus ne répond pas plus qu’il n’a fait à la première ; car la parole de Dieu ne devait plus se faire entendre aux Juifs comme elle s’était autrefois révélée par le moyen des prophètes. D’ailleurs, Pilate lui-même n’était pas digne de réponse, lui qui n’avait point d’opinion constante et arrêtée sur la personne de Jésus-Christ, mais qui se laissait entraîner aux idées les plus opposées. " Alors Pilate lui dit : Vous n’entendez pas de combien de choses ils vous accusent. "
S. Jér. Celui qui méprise ainsi Jésus-Christ est un païen, mais il en fait retomber la responsabilité sur le peuple juif.
S. Chrys. (hom. 86.) Or, il parlait de la sorte, parce qu’il voulait le délivrer, en profitant d’une réponse qui l’aurait justifié. " Mais Jésus ne répondit à aucun de ces griefs, de sorte que le gouverneur en était dans l’étonnement. " Malgré tant d’épreuves évidentes qu’ils avaient de sa puissance, de sa douceur et de son humilité, ils ne laissent pas de conspirer contre lui, et de l’accabler sous le poids de leurs injustes accusations. C’est pour cela qu’il ne leur répond rien, ou s’il leur répond quelquefois, c’est en peu de mots, et pour qu’on ne put qualifier d’opiniâtreté son silence absolu. Ou bien, Jésus ne voulut rien répondre, dans la crainte qu’en se justifiant, il ne fût mis hors de cause par le gouverneur, et que les biens immenses que la croix devait produire, ne fussent ainsi différés.
ORIG. Or, le gouverneur s’étonne de la constance de Jésus, lui qui savait, peut-être, qu’il avait le pouvoir de le condamner à mort, et qui le voyait tranquille, calme dans la sagesse, et d’une dignité que rien ne pouvait troubler. Voilà ce qui l’étonne grandement, car il regardait comme un prodige surprenant que Jésus, sous le coup d’une sentence capitale, fût sans crainte et sans trouble devant la mort, qui inspire à tous les hommes une si grande terreur.
Or le gouverneur avait accoutumé au jour de la fête de Pâque, de délivrer celui des prisonniers que le peuple lui demandait ;
et il y en avait alors un insigne, nommé Barabbas.
Lorsqu’ils étaient donc tous assemblés, Pilate leur dit : Lequel voulez-vous que je vous délivre, de Barabbas, ou de Jésus, qui est appelé Christ ?
Car il savait bien que c’était par envie qu’on l’avait livré entre ses mains.
Cependant, lorsqu’il était assis dans son siège de justice, sa femme lui envoya dire : Ne vous embarrassez point dans l’affaire de ce juste : car j’ai été aujourd’hui étrangement tourmentée dans un songe à cause de lui.
Mais les princes des prêtres et les sénateurs persuadèrent au peuple de demander Barabbas, et de faire périr Jésus.
Le gouverneur leur ayant donc dit, Lequel des deux voulez-vous que je vous délivre ? ils lui répondirent : Barabbas.
Pilate leur dit : Que ferai-je donc de Jésus, qui est appelé Christ ?
Ils répondirent tous : Qu’il soit crucifié. Le gouverneur leur dit : Mais quel mal a-t-il fait ? Et ils se mirent à crier encore plus fort, en disant : Qu’il soit crucifié.
Pilate voyant qu’il n’y gagnait rien, mais que le tumulte s’excitait toujours de plus en plus, se fit apporter de l’eau, et se lavant les mains devant le peuple, il leur dit : Je suis innocent du sang de ce juste : ce sera à vous à en répondre.
Et tout le peuple lui répondit : Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants.
Commentaire (versets 15 à 25) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 15 à 25 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
S. Chrys. (hom. 86.) Comme Jésus n’avait répondu aux accusations des Juifs rien qui permit à Pilate de le renvoyer déchargé des crimes qu’on lui reprochait, il a recours à un autre expédient pour le délivrer. " Or, le gouverneur avait coutume au jour de la fête de Pâques d’accorder au peuple la délivrance de celui des prisonniers qu’il demandait. "
Orig. C’est ainsi que les gouvernements accordent quelques grâces aux nations qu’ils ont conquises, jusqu’à ce qu’ils les aient complètement assujetties à leur joug. Cependant cette coutume existait autrefois chez les Juifs ; car nous voyons Saül acquiescer è la demande qui lui est faite par tout le peuple, de ne pas faire mettre à mort son fils Jonathas.
S. Chrys. (hom. 86.) Pilate voulut profiter de cette coutume pour essayer de délivrer Jésus-Christ, et pour ne pas laisser aux Juifs l’ombre même d’excuse, il met en parallèle de Jésus un homicide déclaré. " Il y avait alors un criminel fameux, nommé Barrabas. " L’Évangéliste ne se contente pas de le qualifier de voleur, mais il l’appelle un voleur insigne, c’est-à- dire connu par sa scélératesse.
S. Jér. Barrabas, d’après l’Évangile, selon les Hébreux, veut dire le fils de leur maître, et il avait été condamné pour cause d’homicide et de sédition. Or, Pilate leur offre de délivrer, à leur choix, Barrabas ou Jésus, ne doutant pas qu’ils ne choisissent Jésus. " Les ayant donc assemblés, Pilate leur dit : Lequel voulez-vous que je vous délivre de Barrabas ou de Jésus qui est appelé Christ ? "
S. Chrys. (hom. 86). C’est comme s’il leur disait : Si vous ne voulez pas l’absoudre comme innocent, du moins graciez-le comme coupable à l’occasion de cette grande fête ; en effet, ils auraient dû le délivrer malgré des crimes manifestes, à combien plus forte raison devant des accusations aussi peu fondées. Mais voyez comme les choses sont renversées ; c’est le peuple qui ordinairement demande la grâce des condamnés, et le pouvoir qui la leur accorde ; ici, c’est le contraire qui arrive ; l’autorité fait cette demande au peuple, et le peuple n’en devient que plus acharné à sa proie. La Glose. L’Évangéliste nous apprend pourquoi Pilate travaillait à délivrer le Sauveur : " Car il savait que c’était par envie qu’ils l’avaient livré. "
REMI. Saint Jean nous fait connaître la cause de cette envie, en nous racontant ce qu’ils se disaient entre eux : " Voici que tout le monde le suit, et si nous le laissons ainsi, tous finiront par croire eu lui. " (Jn 11.) Il faut remarquer qu’au lieu de ce que nous lisons dans saint Matthieu : " Ou Jésus qui est appelé Christ ? " Saint Marc dit : " Voulez-vous que je vous délivre le roi des Juifs ? " Car les rois des Juifs seuls recevaient l’onction, et le nom de christ à cause de cette onction. S. Chrys. (hom. 86.) L’Évangéliste ajoute une autre circonstance qui aurait dû les rappeler tous à des sentiments plus modérés : " Et pendant qu’il siégeait sur son tribunal, sa femme lui envoya dire : Ne vous embarrassez pas dans l’affaire de ce juste, " et le songe de cette femme vient ajouter un grand poids aux preuves de faits déjà si imposants.
Rab. Remarquons que le tribunal est le siège des juges, le trône, celui des rois, et la chaire celui des docteurs. Or, la femme d’un païen comprit dans un songe et dans une vision, ce que les Juifs ne voulurent ni croire ni comprendre en plein jour.
S. JÉR. Il faut observer aussi que Dieu s’est souvent servi de songes pour révéler la vérité aux Gentils, et que Pilate et sa femme, confessant l’innocence du Seigneur, personnifient en eux le témoignage rendu à Jésus-Christ par les Gentils.
S. Chrys. (hom. 86.) Mais pourquoi n’était-ce point à Pilate lui-même que ce songe fut envoyé ? Parce que sa femme en était plus digne que lui, ou bien, parce qu’on aurait cru moins facilement Pilate, ou bien enfin, parce qu’il n’en aurait point parlé. C’est donc par un dessein particulier de Dieu qu’une femme a eu cette vision dans un songe, pour qu’elle arrivât à la connaissance de tous. Et non-seulement elle a cette vision, mais elle en est étrangement tourmentée : " J’ai beaucoup souffert dans un songe à cause de lui. " Dieu le permet ainsi, afin que l’affection de Pilate pour sa femme le détournât de consentir à la condamnation de Jésus. L’heure même où cette vision avait eu lieu venait encore à l’appui, car c’était cette nuit là même.
S. Aug. C’est ainsi que Dieu épouvante le juge dans la personne de sa femme, et afin qu’il ne se rende point, par sa sentence, complice du crime des Juifs, il trouve son propre jugement dans la vision et dans les inquiétudes de sa femme ; il est jugé, lui qui a le pouvoir de juger, et il souffre le premier avant qu’il en fasse souffrir un autre.
Rab. Ou bien dans un autre sens, le démon comprend enfin que Jésus-Christ va lui arracher ses dépouilles, il reprend donc le plan qu’il avait suivi dès le commencement, en introduisant la mort dans le monde par une femme, et il veut encore, par l’entremise d’une autre femme, arracher Jésus des mains des Juifs pour ne point perdre, par sa mort, l’empire de la mort qu’il avait sur tous les hommes. S. Chrys. (hom. 86.) Tant de motifs réunis ne peuvent fléchir les ennemis du Sauveur, parce que l’envie les avait complètement aveuglés. Aussi cherchent-ils à corrompre le peuple en le rendant complice de leur noire méchanceté " Mais les princes des prêtres et les anciens persuadèrent au peuple de demander Barrabas, et de faire périr Jésus.
Orig. Voyons donc maintenant comment le peuple juif se laisse persuader par les anciens et par les docteurs de la loi, et entraîner à concourir à la mort de Jésus. " Le gouverneur donc, reprenant la parole, leur dit : Lequel des deux voulez-vous que je vous délivre ? "
La Glose. L’Évangéliste dit ici que Pilate répondit, parce qu’il a pu répondre, en effet, soit à l’avertissement que sa femme lui avait donné, soit à la demande du peuple qui voulait, selon l’usage, qu’on lui délivrât quelqu’un dans ce jour de fête.
Orig. Or, la foule, comme une troupe de bêtes féroces qui suivent la voie large, demanda. qu’on lui délivrât Barrabas : " Et ils répondirent : Barrabas. " Voilà pourquoi cette nation est déchirée par des séditions, des homicides, des brigandages, crimes que plusieurs de ses enfants commettent extérieurement, et dont tous se rendent coupables dans leur âme. Car là où Jésus n’est pas, il n’y a que disputes et combats ; là, au contraire, où il est, se trouvent tous les biens et la paix. Tous ceux encore qui sont semblables aux Juifs, ou dans leur croyance ou dans leur vie, veulent la délivrance de Barrabas ; car tout homme qui fait le mal, délivre en lui-même Barrabas, et y tient Jésus captif ; celui au contraire qui fait le bien, a dans son âme Jésus-Christ libre de tout lien, et y tient Barrabas enchaîné. Pilate, cependant, voulut leur inspirer la honte d’une si flagrante injustice : " Et il leur dit : Que ferai-je donc de Jésus qui est appelé Christ ? " Ce n’est pas pour ce seul motif qu’il leur fait cette question, mais pour voir jusqu’où irait leur cruelle impiété. Or, ils ne rougissent pas d’entendre Pilate proclamer que Jésus est le Christ, et ils ne mettent plus de bornes à leur sacrilège : " Ils s’écrièrent tous : Qu’il soit crucifié. " Ils comblent ainsi la mesure de leurs crimes, non-seulement en demandant la vie d’un homicide, mais encore en demandant la mort d’un juste et la mort ignominieuse de la croix (Sg 2, 20).
Rab. Les crucifiés, attachés au bois de la croix par des clous qui leur traversaient les pieds et les mains, mouraient d’une mort prolongée, et vivaient-longtemps encore sur cet instrument de supplice. Ce n’était pas, toutefois, pour prolonger leur vie, mais pour retarder leur mort, afin de prolonger leurs souffrances, qu’on leur infligeait ce supplice. Mais tandis que. les Juifs ne pensaient qu’à faire souffrir à Jésus la mort la plus honteuse, ils lui préparaient, sans le comprendre, le genre de mort que le Seigneur avait lui-même choisie ; car il devait placer la croix elle-même sur le front des fidèles comme le trophée de sa victoire sur le démon. S. Jér. Pilate ne se rend pas encore à cette cruelle réponse des Juifs, mais sous l’impression de l’avertissement que sa femme lui a donné : " Ne vous mêlez pas de l’affaire de ce juste, " il insiste de nouveau. " Le gouverneur lui dit : Mais quel mal a-t-il fait ? " Pilate décharge ainsi Jésus de toute accusation. " Mais ils se mirent à crier encore plus fort : Qu’il soit crucifié, " accomplissant ainsi cette prédiction du Roi-prophète. " Un grand nombre de chiens m’ont environné ; l’assemblée des méchants m’a assiégé (Ps 20), " et cette autre de Jérémie : " Ceux qui étaient mon héritage, sont devenus pour moi comme le lion dans la forêt, ils ont élevé leur voix contre moi. " (Jr 12.)
S. Aug. (de l’accord des Evang., 3, 8.) Pilate discuta longtemps avec les Juifs, dans le désir de délivrer Jésus, ce que saint Matthieu nous indique en ces quelques mots : " Pilate, voyant qu’il ne gagnait rien, mais que le tumulte ne faisait qu’augmenter, " réflexion qui prouve que Pilate avait fait les plus grands efforts (bien que l’Évangéliste n’entre pas dans le détail) pour arracher Jésus à leur fureur. " Il prit de l’eau, et se lava les mains devant le peuple en disant : Je suis innocent du sang de ce juste, " etc.
Remi. C’était la coutume chez les anciens, quand un homme voulait prouver son innocence, qu’il se fit apporter de l’eau et se lavât les mains devant le peuple. S. Jér. Pilate se fit apporter de l’eau conformément à ces autres paroles du Roi-prophète : " Je laverai mes mains parmi les innocents, " et il semble dire par là à haute voix " Pour moi, j’ai voulu délivrer l’innocent, mais comme une sédition est prête d’éclater, et qu’on veut m’accuser du crime de haute trahison contre César, je suis innocent du sang de ce juste. " Ainsi ce juge, que l’on force de rendre une sentence de mort contre le Seigneur, ne condamne point celui qui lui est présenté, mais il confond ceux qui l’amènent devant son tribunal, en proclamant l’innocence de celui qu’ils veulent crucifier. Il ajoute : " A vous d’en répondre, " c’est-à-dire : Je suis l’exécuteur des lois, mais c’est votre voix qui répand le sang innocent : " Et tout le peuple répondit : Que son sang soit sur nous, " etc. Cette imprécation pèse encore aujourd’hui sur les Juifs, et le sang du Seigneur s’attache à eux jusqu’à ce jour. S. Chrys. (hom. 86.) Considérez d’ailleurs jusqu’où va leur fureur aveugle et insensée ; leur impiété, et la funeste passion de l’envie qui les domine, ne leur permet plus de voir leurs plus chers intérêts, ils se dévouent eux-mêmes à la malédiction en s’écriant : " Que son sang soit sur nous, " et ils appellent cette malédiction jusque sur leurs enfants : " Et sur nos enfants. " Cependant le Dieu plein de miséricorde n’a pas ratifié entièrement leur jugement ; car il en a choisi parmi eux et parmi leurs enfants qui ont fait pénitence, un Paul par exemple, et ces milliers de Juifs qui embrassèrent la foi dans la ville de Jérusalem (Ac 2, 41 ; 4, 4). S. LÉON. (serm. 8 sur la passion.) Le crime des Juifs surpasse de beaucoup la faute de Pilate, mais il ne laisse pas toutefois d’être coupable, lui qui sacrifie ses convictions personnelles pour se rendre complice du crime d’autrui : " Alors il leur accorda la délivrance de Barrabas, et après avoir fait flageller Jésus, il le leur livra pour être crucifié. "
S. Jér. Pilate ne fit en cela qu’exécuter la loi romaine, qui ordonnait de flageller d’abord celui qui devait être crucifié. Jésus fut donc livré aux soldats pour être flagellé, et les coups de fouets déchirèrent le corps si saint, et cette poitrine où Dieu reposait.
S. Aug. Voici qu’on s’apprête à flageller le Seigneur, voici qu’on le frappe, sa peau se déchire sous la violence des coups de fouets, et ces coups, que la cruauté multiplie, laissent sur ses épaules leurs traces sanglantes. O douleur ! Un Dieu est là étendu devant l’homme, et il souffre le châtiment des vils criminels, lui en qui on n’a pu trouver aucune trace de péché.
S. Jér. Or, tout cela s’est fait, parce qu’il est écrit : " De nombreux coups de fouets sont réservés aux pécheurs "(Ps 31), et que cette flagellation nous en délivre. Pilate, en se lavant les mains, proclame que les oeuvres des Gentils sont purifiées, et que nous devenons étrangers à l’impiété des Juifs. S. Hil. (can. 33.) A l’instigation des prêtres, le peuple choisit Barrabas, dont le nom signifie le fils du père. Ce nom est une prophétie de la future infidélité des Juifs, qui préféreront à Jésus-Christ, l’antéchrist le fils du péché.
S. Jér. Barrabas, l’homme qui excitait des séditions, et qui est délivré à la demande des Juifs, est la figure du démon qui règne jusqu’à présent sur eux, et leur rend ainsi toute paix impossible.
Alors il leur délivra Barabbas ; et ayant fait fouetter Jésus, il le remit entre leurs mains pour être crucifié.
Les soldats du gouverneur menèrent ensuite Jésus dans le prétoire ; et là ayant assemblé autour de lui toute la cohorte,
ils lui ôtèrent ses habits, et le revêtirent d’un manteau d’écarlate ;
puis ayant fait une couronne d’épines entrelacées, ils la lui mirent sur la tête, avec un roseau dans la main droite : et se mettant à genoux devant lui, ils se moquaient de lui, en disant : Salut au Roi des Juifs !
Et lui crachant au visage, ils prenaient le roseau qu’il tenait, et lui en frappaient la tête.
Commentaire (versets 27 à 30) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 27 à 30 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
S. Aug. (De l’harm. des Evang., 3, 9.) Après les accusations portées contre Jésus-Christ nous arrivons, par une suite naturelle, au récit de la passion proprement dite que saint Matthieu commence ainsi : " Alors les soldats du gouverneur amenèrent Jésus dans le prétoire, et rassemblèrent autour de lui toute la cohorte. "
S. Jér. Comme Jésus avait été appelé roi des Juifs, et que les scribes et les prêtres lui avaient fait un crime d’avoir voulu usurper le pouvoir sur le peuple d’Israël, les soldats, pour se moquer de lui, le dépouillent de ses vêtements et le couvrent d’un manteau d’écarlate, pour figurer le manteau bordé de rouge que portaient les anciens rois. Pour diadème, ils lui placent sur la tête une couronne d’épines ; pour sceptre royal, ils lui donnent un roseau, et ils se prosternent devant lui comme devant un roi, ce que l’Évangéliste nous raconte en ces termes : " Et après lui avoir ôté ses habits, ils le couvrirent d’un manteau d’écarlate, " etc.
S. AUG. (De l’harmonie des Evang., 3, 9.) Ainsi s’explique ce que dit saint Marc, qu’on le revêtit de pourpre, car c’est en place du manteau de pourpre qu’ils le couvrirent de ce manteau d’écarlate pour se moquer de lui ; et il y a en effet une certaine pourpre, dont la couleur se rapproche tout à fait de l’écarlate. Il peut se faire aussi que saint Marc veuille parler de la pourpre qui se trouvait dans ce manteau, quoiqu’il fût de couleur écarlate. S. Chrys. (hom. 87.) Comment pourrons-nous encore être sensibles aux outrages que nous pourrions recevoir, après que Jésus-Christ s’est soumis à d’aussi indignes traitements ? C’était bien là le dernier degré de l’outrage, car ce n’était pas une petite partie de lui-même, mais tout son corps, qui était exposé à ces indignités : la tête, par la couronne d’épines, par le roseau et les soufflets ; le visage, par les crachats dont on le couvrait ; les joues, par les soufflets qu’ils y déchargeaient, tout le corps, par la flagellation et la nudité à laquelle il fut exposé ; les mains, par le roseau qu’ils lui donnèrent pour sceptre, comme s’ils eussent craint d’omettre la moindre partie de ce que l’audace la plus effrontée peut suggérer S. Aug. (De l’harm. des Evang., 3, 9.) Il est certain que saint Matthieu a rapporté ces tristes détails, comme par récapitulation, et non comme ayant eu lieu après que Pilate eut livré Jésus aux Juifs pour être crucifié, car saint Jean les place avant que Jésus fût abandonné aux Juifs par Pilate. S. JER. Quant à nous, nous donnons à toutes ces circonstances une signification spirituelle. De même que Caïphe fit cette prophétie sans savoir ce qu’il disait " Il faut qu’un seul homme meure pour tous, " de même les Juifs, dans tout ce qu’ils entreprirent contre Jésus, nous offrent a nous, qui avons la foi, bien qu’ils aient eu une intention toute différente, de mystérieux symboles. Jésus, dans ce manteau d’écarlate, porte toutes les oeuvres sanguinaires des Gentils ; par sa couronne d’épines, il détruit l’antique malédiction ; par son roseau, il tue toutes les bêtes venimeuses ; ou bien, il tient ce roseau à la main, pour écrire l’action sacrilège des Juifs.
S. Hil. (can. 33.) Le Seigneur, ayant pris sur lui toutes les infirmités de notre corps, se présente à nous, sous ce manteau d’écarlate, couvert du sang de tous les martyrs qui ont mérité de régner avec lui. Il est aussi couronné d’épines, c’est-à-dire de tous les péchés des peuples qui le transpercent, et lui forment une couronne de victoire ; ce roseau représente la faiblesse et l’infirmité des nations, à qui le Sauveur communique, en les prenant par la main, une force toute divine. On le frappe à la tête avec ce roseau, c’est-à-dire que les nations faibles et infirmes, soulevées par la main de JésusChrist, se reposent en Dieu le Père, qui. est la tête du Christ.
Orig. Ou bien, ce roseau est un symbole mystérieux de la confiance que nous avions dans le roseau de l’Egypte (4 R 18, 21) ou de quelque autre puissance contraire à Dieu, avant que nous ayons embrassé la foi. Jésus-Christ prend ce roseau pour en triompher sur le bois de la croix ; c’est avec ce roseau qu’ils frappent la tête du Seigneur Jésus, car la puissance ennemie dirige toujours ses coups contre Dieu le Père, qui est la tête du Sauveur.
Remi. Ou bien, dans un autre sens, ce manteau d’écarlate figure la chair du Seigneur, qui nous apparaît comme rouge, à cause du sang qu’il a répandu, et, la couronne d’épines, nos péchés, qu’il a pris sur lui, parce qu’il s’est revêtu d’une chair semblable à celle du péché.
Rab. Ceux-là donc frappent la tête de Jésus-Christ avec un roseau, qui, osant s’élever contre sa divinité, s’efforcent d’appuyer leur erreur sur l’autorité des Saintes Écritures écrites avec un roseau ; ceux qui lui crachent au visage sont ceux qui repoussent, avec des paroles de blasphèmes, la présence de sa grâce, et nient que Jésus soit venu revêtu d’une chair mortelle. Enfin, ceux-là lui rendent des honneurs mensongers, qui croient en lui, et ne témoignent que du mépris pour lui par la perversité de leur conduite.
S. Aug. (Quest. Evang., 3, vers la fin.) Ils ont dépouillé le Sauveur dans sa passion, de ses vêtements, et l’ont revêtu d’un manteau de couleur, et, en cela, ils figurent les hérétiques, qui soutiennent que le corps de Jésus-Christ n’est point véritable, mais purement fantastique.
Après s’être ainsi joués de lui, ils lui ôtèrent ce manteau d’écarlate ; et lui ayant remis ses habits, ils l’emmenèrent pour le crucifier.
Lorsqu’ils sortaient, ils rencontrèrent un homme de Cyrène, nommé Simon, qu’ils contraignirent de porter la croix de Jésus.
Et étant arrivés au lieu appelé Golgotha, c’est-à-dire, le lieu du Calvaire,
ils lui donnèrent à boire du vin mêlé de fiel ; mais en ayant goûté, il ne voulut point en boire.
Commentaire (versets 31 à 34) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 31 à 34 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
La Glose. Après avoir rapporté toutes les railleries et les insultes dont Jésus-Christ fut l’objet, l’Évangéliste en vient aux circonstances de son crucifiement : " Et après s’être ainsi moqués de lui, ils lui ôtèrent le manteau, " etc.
S. Aug. (De l’harm. des Evang., 3, 9.) Tout ceci s’est passé vers la fin, lorsque Jésus-Christ était emmené pour être crucifié, c’est-à-dire après que Pilate l’eut livré aux Juifs. S. Jér. Il faut remarquer que, lorsque Jésus est frappé de verges, et couvert de crachats, il n’a pas les vêtements qui lui appartiennent, mais ceux dont il s’est revêtu pour expier nos péchés ; mais lorsqu’il est crucifié, et que cette scène de moqueries est passée, il reprend ses premiers vêtements et l’habillement qui lui est propre, et aussitôt les éléments se troublent et la créature rend témoignage au Créateur.
ORIG. Il est dit du manteau qu’ils l’en dépouillèrent, tandis qu’aucun des évangélistes ne dit rien de semblable de la couronne d’épines, pour nous apprendre qu’il ne nous reste plus rien de nos anciennes épines, depuis que Jésus-Christ les a prises pour les placer sur sa tête vénérable. S. Chrys. (serm. sur la Pass.) Or, le Seigneur ne voulut souffrir ni dans l’intérieur d’une habitation, ni dans le temple juif, pour ne pas vous laisser croire qu’il n’était mort que pour ce peuple ; mais c’est en dehors de la ville et au delà des murs qu’il est crucifié, pour vous apprendre qu’il offre en sacrifice universel la victime de toute la terre, et qui doit purifier tout le genre humain. C’est ce que l’Évangéliste veut exprimer en ajoutant : " Comme ils sortaient de la ville, ils trouvèrent un homme de Cyrène, nommé Simon, qu’ils contraignirent de porter la croix de Jésus. "
S. Jér. Il ne faut pas croire que le récit de saint Jean est ici contraire à celui de saint Mathieu, parce que saint Jean raconte que Jésus, sortant du prétoire, porta lui-même sa croix, tandis que, d’après saint Mathieu, ils rencontrèrent un homme de Cyrène, qu’ils contraignirent de porter la croix de Jésus ; mais il faut entendre qu’en sortant du prétoire, Jésus porta lui-même sa croix, et qu’ayant ensuite rencontré Simon, les soldats le contraignirent de partager ce fardeau avec Jésus.
ORIG. Ou bien, c’est en sortant qu’ils contraignirent Simon (Jn 19, 17), et c’est en approchant du lieu du crucifiement qu’ils chargèrent Jésus de la croix, pour qu’il la portât lui-même jusqu’au lieu de son supplice. Or, ce n’est point par hasard que Simon fut ainsi contraint ; mais, par une disposition particulière de Dieu, il fut amené à ce point d’être trouvé digne de voir son nom écrit dans les saints Évangiles, et d’être associé au précieux fardeau de la croix de Jésus-Christ, Ce n’était pas seulement le Sauveur qui devait porter sa croix, nous devions aussi la porter nous-mêmes, en obéissant à cette salutaire contrainte, et cependant nous ne pouvions retirer, en la portant, un avantage égal à celui que Jésus nous procure en la portant lui-même. S. Jér. Dans le sens mystique, nous voyons ici les nations se charger de la croix, et l’obéissance de l’étranger porter l’ignominie du Sauveur.
S. Hil. (can. 33.) Le Juif était indigne de porter la croix, et il était réservé à la foi des nations de prendre la croix et de compatir aux souffrances du divin crucifié.
Remi. Ce Simon n’était pas de Jérusalem, mais il était étranger et voyageur ; il était de Cyrène, qui est une ville de Libye. Or, le nom de Simon veut dire obéissant, et celui de cyrénéen, héritier, et il est une belle figure du peuple des Gentils, qui était étranger aux alliances et aux testaments de Dieu, mais qui est devenu, par sa foi, le concitoyen des saints, et l’héritier de la maison de Dieu.
S. GREG. (hom. 32.) Ou bien, dans un autre sens, Simon, qui porte la croix du Seigneur, parce qu’il y est contraint, est la figure de ceux qui sont à la fois mortifiés et pleins d’orgueil ; ils affligent leur chair par les privations extérieures, mais n’ont aucun souci du fruit intérieur de la mortification. C’est ainsi que Simon porte la croix, mais sans mourir sur la croix, et il représente les chrétiens mortifiés et superbes, qui châtient leur corps par les oeuvres de la mortification, mais qui vivent encore au monde par le désir de la vaine gloire. " Et ils arrivèrent au lieu appelé Golgotha, c’est-à-dire le lieu du Calvaire. "
Rab. Golgotha est un nom syriaque, qui signifie Calvaire.
S. JER. J’ai entendu donner cette explication que le Calvaire était le lieu de la sépulture d’Adam, et que ce lieu avait reçu le nom de Calvaire, parce que la tête du premier homme s’y trouvait ensevelie. C’est une interprétation qui peut obtenir de la vogue et flatte agréablement l’esprit du peuple, mais qui n’est pas fondée, car en dehors de la ville, et au delà des portes, se trouve le lieu où l’on tranche la tête aux condamnés, et c’est de là que lui est venue le nom de Calvaire, ou lieu des décapités. Or Jésus fut crucifié en ce lieu, pour ériger l’étendard du martyre dans l’endroit même où les condamnés souffraient le dernier supplice. Quant au premier homme, il fut enterré, comme nous le lisons dans le livre de Josué (Jos 14, 15), près d’Hébron et d’Arbé.
S. Hil. (can. 33.) Le lieu du crucifiement fut choisi de manière que, placé au milieu de la terre, il se présentât également à tous les peuples de la terre, pour leur donner la connaissance de Dieu. " Et ils lui donnèrent à boire du vin mêlé avec du fiel. "
S. Aug. (De l’harm. des Evang., 3, 11.) Saint Marc dit : " Ils lui donnaient à boire du vin mêlé avec de la myrrhe. " Saint Mathieu se sert du mot fiel, pour exprimer l’amertume de ce vin, car le vin mêlé à la myrrhe est fort amer. Il n’est pas impossible non plus que ce fut le fiel et la myrrhe réunis qui rendirent ce vin fort amer.
S. Jér. C’est la vigne amère qui produit le vin amer, dont ils abreuvent le Seigneur Jésus, pour accomplir cette prophétie : " ils ont mêlé le fiel à ma nourriture " (Ps 68), et ces autres paroles de Dieu à Jérusalem : " Je vous ai plantée comme une vigne où je n’avais mis que de bon plants, et comment, vigne étrangère, vous êtes-vous changée en amertume ? " (Jr 2) : " Et, lorsqu’il en eût goûté, il ne voulut pas en boire. " Saint Marc dit : " Il n’en prit point, " c’est-à-dire : il n’en prit point pour le boire ; il en goûta seulement, comme le rapporte saint Matthieu, et cette expression : " Il ne voulut pas le boire, " est la même que celle de saint Marc : " Il n’en prit point, " excepté que cet Évangéliste passe sous silence que le Sauveur en a goûté. Après l’avoir goûté, il ne veut pas en boire, pour nous apprendre qu’il a goûté pour nous l’amertume de la mort, mais qu’il est ressuscité le troisième jour.
S. Hil. (can. 33.) Ou bien, il a refusé de boire ce vin mêlé de fiel, parce que l’amertume des péchés ne doit point se mêler à l’incorruptibilité de la gloire éternelle.
Après qu’ils l’eurent crucifié, ils partagèrent entre eux ses vêtements, les jetant au sort : afin que cette parole du prophète fût accomplie : Ils ont partagé entre eux mes vêtements, et ont jeté ma robe au sort.
Et s’étant assis, ils le gardaient.
Ils mirent aussi au-dessus de sa tête le sujet de sa condamnation, écrit en ces termes : C’est Jésus, le Roi des Juifs.
En même temps on crucifia avec lui deux voleurs, l’un à sa droite et l’autre à sa gauche.
Commentaire (versets 35 à 38) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 35 à 38 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
La Glose. L’Évangéliste vient de nous raconter comment Jésus-Christ fut conduit au lieu de son crucifiement ; il poursuit le récit de sa douloureuse passion, et nous décrit son genre de mort : " Après qu’ils l’eurent crucifié, " etc.
S. Aug. (Livre des 83 Quest., quest. 25.) La sagesse de Dieu s’est revêtue de notre humanité, pour nous donner l’exemple d’une vie irréprochable. Or, un homme d’une vie irrépréhensible ne doit pas redouter ce qui n’est pas à craindre, Il y a cependant des hommes qui, sans craindre la mort elle-même, redoutent certain genre de mort. Il a donc été nécessaire de leur montrer, par l’exemple de cet homme-Dieu, qu’il n’y a aucun genre de mort redoutable pour un homme juste et vertueux, car la mort sur la croix était de toutes les morts la plus horrible et la plus effroyable.
S. Aug. (serm. sur la Pass.) Que votre sainteté considère, mes frères, quelle a été la grande puissance de la croix. Adam n’a tenu aucun cas du commandement de Dieu, en mangeant du fruit de l’arbre ; mais tout ce qu’Adam a perdu, Jésus-Christ l’a retrouvé sur la croix. Une arche de bois a sauvé le genre humain des eaux du déluge ; Moïse a divisé les eaux de la mer avec sa verge devant les Hébreux qui sortaient de l’Egypte, et, avec cette même verge, il terrassa Pharaon et délivra le peuple de Dieu. Moïse jeta encore du bois dans l’eau et changea ainsi son amertume en douceur ; c’est encore en frappant avec une verge de bois le rocher spirituel et figuratif qu’il en fit jaillir une eau salutaire, et, pour obtenir la défaite d’Amalech, c’est autour de la verge que Moïse étend les bras. Enfin, la loi de Dieu est confiée à l’arche d’alliance qui est de bois, et c’est par toutes ces figures que nous arrivons, comme par autant de degrés, jusqu’au bois de la croix.
S. Chrys. (hom. sur la croix et le bon larron.) Jésus-Christ a voulu souffrir sur un arbre élevé, entre le ciel et la terre, comme pour purifier la nature de l’air ; mais la terre elle-même éprouvait un bienfait semblable, purifiée qu’elle était par le sang qui découlait du côté du Sauveur. La Glose. L’arbre de la croix peut aussi représenter l’Église répandue dans les quatre parties du monde.
Rab. Ou bien, dans le sens moral, la largeur de la croix signifié la joie qui accompagne les bonnes oeuvres, car la tristesse resserre le cœur ; la largeur de la croix, c’est la barre transversale où les mains de Jésus sont clouées, et, par les mains, il faut entendre les oeuvres. Le haut de la croix, où la tête repose, représente l’attente de la récompense que nous réserve la justice sublime de Dieu. La longueur de la croix, sur laquelle le reste du corps est étendu, figure la patience, et de là vient qu’on dit de ceux qui sont patients, qu’ils ont de la longanimité. La partie de la croix qui s’enfonce dans la terre est le symbole des profondeurs que renferme ce mystère. S. HIL. C’est ainsi que, sur le bois de la croix, nous voyons suspendu la vie et le salut de tous les hommes. " Après qu’ils l’eurent crucifié, " etc.
S. Aug. (De l’accord des Evang., 3, 12.) Saint Mathieu raconte sommairement la scène du crucifiement ; saint Jean entre dans de plus grands détails : " Les soldats, dit-il, après l’avoir crucifié, prirent ses vêtements et en firent quatre parts, une pour chaque soldat ; " ils prirent aussi sa tunique ; or cette tunique était sans couture. S. Chrys. (hom. 87.) Considérez quelle grande humiliation pour Jésus-Christ. Ils le traitent à l’égal du plus vil scélérat, tandis qu’ils ne font rien de semblable à l’égard des voleurs, car on ne partageait les vêtements que des criminels de la condition la plus vile et la plus abjecte, et qui ne possédaient rien autre chose.
S. Jér. Or, cette circonstance avait été prédite par le Roi-prophète, et c’est pour cela que l’Evangéliste ajoute : " Afin que cette parole de l’Écriture fût accomplie : Ils ont partagé entre eux mes vêtements, et ils ont tiré ma robe au sort. " (Ps 21) " Et s’étant assis, ils le gardaient, " c’est-à-dire les soldats. Le soin que prirent les soldats et les prêtres de garder Jésus nous a grandement servi, en rendant plus certaine et plus évidente la puissance de sa résurrection : " Et ils mirent au-dessus de sa tête le sujet de sa condamnation écrit en ces termes : Celui-ci est Jésus, le roi des Juifs. " Je ne puis assez admirer ce fait vraiment extraordinaire, qu’après avoir acheté des faux témoins, et cherché à soulever de toute manière, contre JésusChrist, ce peuple infortuné, ils n’aient pu trouver d’autre cause de sa mort, si ce n’est qu’il était le roi des Juifs. Peut-être aussi mirent-ils cette inscription par dérision et pour se moquer de lui.
Remi. C’est par l’effet d’un conseil tout divin que cette inscription fut placée au-dessus de la tête de Jésus, afin que les Juifs fussent forcés de reconnaître que, même en le mettant à mort, ils n’avaient pu faire qu’il ne fût pas leur roi, car, loin de perdre sa royauté, il l’a bien plutôt consolidée par la mort ignominieuse de la croix.
Orig. Le grand prêtre devait, d’après le texte de la loi, porter écrit sur son front le saint nom de Dieu (Ex 28, 36) ; mais le véritable prince des prêtres et le vrai roi Jésus porte écrit au haut de sa croix : " Celui-ci est le roi des Juifs. " En montant vers son Père, au lieu des lettres dont se compose ce nom, et du nom qui lui est donné, il a son Père lui-même.
Rab. Comme il est tout à la fois prêtre et roi, en même temps qu’il offre sur l’autel de la croix sa chair comme victime, l’inscription de cette croix établit sa dignité royale. Cette inscription n’est pas placée au bas, mais au haut de la croix, car, quoique l’infirmité de la chair du Sauveur souffrait sur la croix, l’éclat de la majesté royale ne laissait pas de briller au-dessus de la croix, et loin de la lui faire perdre, sa croix l’affermit d’une manière plus parfaite. " En même temps, on crucifia avec lui deux voleurs, l’un à sa droite et l’autre à sa gauche. "
S. Jér. De même que Jésus s’est rendu malédiction pour nous sur la croix, il consent à être crucifié comme un criminel entre deux criminels.
S. Léon. (serm. 4 sur la Pass.) Deux voleurs sont crucifiés, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche, pour nous montrer dans ces supplices figuratifs le discernement et la séparation que Jésus-Christ doit faire de tous les hommes au jugement dernier. La passion de Jésus-Christ renferme donc le mystère de notre salut, et la puissance du Rédempteur s’est fait un degré, pour monter dans la gloire, de cet instrument, que l’iniquité des Juifs avait préparé pour son supplice.
S. Hil. (can. 33.) Ou bien, dans un autre sens, les deux larrons qui sont crucifiés, l’un à sa gauche, l’autre à sa droite, figurent que l’universalité des hommes est appelée à profiter du bienfait de la passion du Sauveur ; mais, comme la différence qui existe entre les fidèles et les infidèles établit entre eux une séparation marquée par la gauche et par la droite, l’un des deux placé à la droite de Jésus est sauvé par la justification qui vient de la foi.
Remi. Ou bien, ces deux voleurs représentent tous ceux qui embrassent la pratique sévère d’une vie mortifiée, ceux qui entrent dans cette vie par le seul désir de plaire à Dieu sont figurés par le voleur qui est crucifié à droite ; et ceux qui n’agissent que pour obtenir la gloire qui vient des hommes, ou pour un autre motif aussi peu digne, le voleur qui est crucifié à gauche.
Et ceux qui passaient par là le blasphémaient en branlant la tête,
et lui disant : Toi qui détruis le temple de Dieu, et qui le rebâtis en trois jours, que ne te sauves-tu toi-même ? Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix.
Les princes des prêtres se moquaient aussi de lui, avec les scribes et les sénateurs, en disant :
Il a sauvé les autres, et il ne peut se sauver lui-même. S’il est le Roi d’Israël, qu’il descende présentement de la croix, et nous croirons en lui.
Il met sa confiance en Dieu ; si donc Dieu l’aime, qu’il le délivre maintenant, puisqu’il a dit : Je suis le Fils de Dieu.
Les voleurs qui étaient crucifiés avec lui, lui faisaient aussi les mêmes reproches.
Commentaire (versets 39 à 44) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 39 à 44 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
S. Chrys. (hom. 87.) Les ennemis du Sauveur ne se contentent pas de le dépouiller de ses vêtements et de le crucifier, ils vont plus loin, et, en le voyant attaché à la croix, ils osent encore le couvrir d’outrages. " Or, les passants le blasphémaient en branlant la tête, " etc.
S. Jér. Ils le blasphémaient, parce qu’ils marchaient en dehors de la voie, et qu’ils ne voulaient pas entrer dans le véritable chemin des Écritures ; ils branlaient la tête, parce que leurs pieds chancelaient depuis longtemps et ne s’appuyaient plus sur la pierre (Ps 72, 2 ; 39, 3). Le peuple insensé se joint à eux pour l’insulter, en répétant les inventions des faux témoins : " Et ils lui disaient : Vah ! Toi qui détruit le temple de Dieu, " etc.
Remi. Vah ! est une interjection qui exprime l’insulte et la moquerie.
S. Hil. (can. 33.) Quel pardon pourront-ils espérer lorsqu’après trois jours ils verront le temple de Dieu rebâti dans la résurrection du Sauveur.
S. Chrys. (hom. 87.) Ils semblent même vouloir rabaisser ses anciens miracles : " Que ne te sauves-tu toi-même ? Situ es le Fils de Dieu, descends de la croix. "
S. Chrys. (hom. 87.) Mais, au contraire, c’est justement parce qu’il est le Fils de Dieu qu’il ne descend pas de la croix, car il n’est venu sur la terre qu’afin d’être crucifié pour notre salut. " Les princes des prêtres se moquaient aussi de lui en disant : Il a sauvé les autres, " etc.
S. Jér. Les scribes et les pharisiens sont forcés de confesser qu’il a sauvé les autres. Vous êtes donc condamnés par vos propres paroles, car celui qui a sauvé les autres pourrait se sauver lui-même s’il le voulait.
Suite. " S’il est roi d’Israël, qu’il descende maintenant de la croix, et nous croirons en lui. "
S. Chrys. (serm. sur la Pass.) Écoutez cette voix des enfants, quelle fidèle imitation de celle du Père. Le démon disait : " Jettes-toi en bas, si tu es le Fils de Dieu, " et les Juifs : " Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix. "
S. Léon. (serm. sur la Pass.) A quelle source d’erreurs, ô Juifs, avez-vous puisé ces blasphèmes empoisonnés ? Quel maître vous a enseigné, quelle doctrine vous a persuadé que vous ne deviez reconnaître pour roi d’Israël et pour Fils de Dieu que celui qui ne permettrait pas qu’on le crucifie, ou qui détacherait son corps des clous qui perçaient ses pieds et ses mains sur la croix ? Ce n’est pas ce que vous ont annoncé les oracles prophétiques, car vous y avez vraiment lu : " Je n’ai point détourné mon visage des crachats ignominieux, " et encore : " Ils ont percé mes pieds et mes mains, et ils ont compté tous mes os. " (Ps 21.) Est-ce que vous avez lu quelque part : Le Seigneur est descendu de la croix ? N’avez-vous pas lu au contraire : " C’est par le bois que le Seigneur a régné ? "
RAB. S’il eût cédé à cette injurieuse invitation, il ne nous eût pas fait voir toute l’étendue de sa patience ; mais il attendit quelque temps, supporta toutes ces railleries, et, après avoir refusé de descendre de la croix, il sortit du tombeau glorieusement ressuscité.
S. Jér. Ils ajoutent : " Et nous croirons en lui, " promesse pleine de mensonge, car qui exige plus de puissance, de descendre vivant de la croix, ou de s’arracher aux bras de la mort dans le tombeau ? Or, il est ressuscité et vous n’avez pas cru en lui ; donc, s’il descendait de la croix, vous ne croiriez pas davantage. Mais, en tenant ce langage, ils obéirent à l’inspiration des démons, car, aussitôt que le Seigneur fut crucifié, ils éprouvèrent la vertu de sa croix ; ils comprirent que leur puissance était brisée, et ils font tous leurs efforts pour que le Sauveur descende de la croix. Mais Notre-Seigneur, qui connaissait les ruses de ses ennemis, reste attaché sur la croix, pour détruire la puissance du démon. " Il met sa confiance en Dieu ; si donc Dieu l’aime, qu’il le délivre maintenant. "
S. Chrys. (hom. 87.) O hommes profondément corrompus, est-ce que les prophètes et les justes avaient cessé d’être prophètes et justes, parce que Dieu ne les a pas délivrés du danger ? Or, si les épreuves et les souffrances, que vous avez accumulées sur leur tête, n’ont pu en rien obscurcir leur gloire, combien moins les souffrances de cet homme devaient-elles vous scandaliser, car toutes ses paroles tendaient à éloigner ces doutes de votre esprit. " lia dit : Je suis le Fils de Dieu. " Ils veulent persuader par là qu’il a été condamné pour avoir voulu séduire et tromper, et comme un homme plein d’orgueil qui se glorifie dans ses vaines prétentions. Or, non- seulement les Juifs et les soldats, qui étaient au bas de la croix, en faisaient l’objet de leurs risées, mais aussi, à ses côtés, les voleurs qui étaient crucifiés avec lui : " Les voleurs qui étaient crucifiés avec lui lui faisaient les mêmes reproches. " S. Aug. (De l’harm. des Evang.) Au premier abord, il semblerait que saint Luc est ici en contradiction avec saint Matthieu, puisqu’il rapporte que l’un des voleurs blasphémait contre Jésus, ce que l’autre reprochait à son compagnon. Mais il faut nous rappeler que saint Matthieu, abrégeant singulièrement son récit, a mis le pluriel pour le singulier, comme nous le voyons dans ce passage de l’Epître aux Hébreux : " ils ont fermé la gueule des lions, " alors qu’il ne s’agissait que du seul Daniel (Jg 14, et 1 R 17 ; Dn 16). Quelle expression plus ordinaire que celle-ci Ces rustres m’insultent, bien qu’on ne veuille parler que d’un seul ? Il y aurait contradiction, si saint Matthieu avait dit que les deux voleurs outrageaient le Seigneur ; mais comme il dit simplement : " Les voleurs, " sans ajouter : les deux, il faut en conclure que, selon l’usage ordinaire, il s’est servi du pluriel pour le singulier.
S. Jér. Ou bien, on peut dire encore que tous deux commencèrent par blasphémer ; mais, qu’après avoir vu le soleil s’obscurcir, la terre trembler, les rochers se fendre ou se renverser, les ténèbres se répandre sur la terre, l’un d’eux crut en Jésus et racheta son incrédulité et ses premiers blasphèmes par la confession qu’il fit ensuite de la divinité du Sauveur. S. Chrys. (hom. 87.) Et ne pensez pas que tout cela soit l’effet d’un arrangement concerté à l’avance, et que celui qui passait pour un voleur ne le fût pas en effet ; les outrages dont il ne craint pas de couvrir Jésus-Christ prouvent que, jusque sur la croix, il avait les sentiments d’un voleur et d’un ennemi de Jésus-Christ, et cependant il fut changé en un seul instant.
S. Hil. (can. 33.) Ces deux voleurs, qui-lui reprochent les humiliations de sa passion, sont un signe que la croix sera aussi un sujet de scandale pour tous les fidèles (1 Co 1, 23).
S. Jér. Ou bien, ces deux voleurs représentent les deux peuples, Juif et Gentil, qui, tous deux, ont d’abord blasphémé le Seigneur ; mais ensuite l’un d’eux, effrayé par la multitude des miracles dont il était témoin, fit pénitence, et, jusqu’à ce jour, il reproche aux Juifs leurs blasphèmes.
ORIG. Le larron qui a été sauvé est encore le symbole de ceux qui, après une vie pleine d’iniquités, ont embrassé la foi en Jésus-Christ.
Or, depuis la sixième heure du jour jusqu’à la neuvième, toute la terre fut couverte de ténèbres.
Et sur la neuvième heure Jésus jeta un grand cri, en disant : Éli ! Éli ! lamma sabacthani ? c’est-à-dire, Mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi m’avez-vous abandonné ?
Quelques-uns de ceux qui étaient présents, l’ayant entendu crier de la sorte, disaient : Il appelle Élie.
Et aussitôt l’un d’eux courut emplir une éponge de vinaigre ; et l’ayant mise au bout d’un roseau, il lui présenta à boire.
Les autres disaient : Attendez, voyons si Élie viendra le délivrer.
Mais Jésus jetant encore un grand cri, rendit l’esprit.
Commentaire (versets 45 à 50) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 45 à 50 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
S. Chrys. (serm. sur la passion.) La créature ne pouvait supporter la vue des outrages faits au Créateur ; aussi le soleil retira-t-il ses rayons pour ne pas être témoin des forfaits de ces impies : " Depuis la sixième heure, les ténèbres couvrirent toute la terre. "
Orig. Il en est qui argumentent de ce texte pour attaquer la vérité de l’Evangile ; car depuis le commencement du monde, les éclipses de soleil ont toujours eu lieu dans les temps prévus et marqués. Or, ces phénomènes qui arrivent périodiquement à des époques prévues d’avance, n’ont jamais lieu que lorsque le soleil se rencontre avec la lune, et que la lune, s’interposant entre le soleil et la terre, empêche ses rayons de parvenir jusqu’à nous. Or, à l’époque de l’année où la passion de Jésus-Christ eut lieu, il est évident qu’il ne pouvait y avoir de conjonction du soleil et de la lune, puisqu’on était au temps de Pâque, qui se célèbre à l’époque de la pleine lune. Des chrétiens, pour résoudre cette difficulté, ont avancé que cet obscurcissement du soleil avait été un miracle, comme tant d’autres faits qui se produisirent alors en dehors des lois ordinaires de la nature.
S. DENIS (lettre à Polyc.) Nous vîmes tout d’un coup et sans y être préparés, la lune s’interposer entre le soleil et la terre (car ce n’était pas le temps de la rencontre naturelle de ces deux astres), nous la vîmes de nouveau depuis la neuvième heure jusqu’au soir, couvrir contrairement aux lois de la nature le diamètre du soleil. Nous vîmes cette éclipse commencer à l’Orient, s’avancer vers le couchant, et puis revenir pour ainsi dire sur ses pas. Nous fûmes encore témoins de ce fait extraordinaire, que ce ne fut pas du même côté du soleil que la lune s’avança sur cet astre, et se retira ensuite, mais dans un sens diamétralement opposé.
S. Chrys. (hom. 87.) Les ténèbres durèrent trois heures, tandis qu’une éclipse de soleil ne dure qu’un instant, et n’a point de temps d’arrêt, comme le savent les astronomes. Orig. Mais les enfants du siècle nous font cette objection : Comment se fait-il qu’aucun écrivain grec ou étranger n’ait rapporté un fait aussi étonnant, alors qu’ils nous ont transmis avec soin le souvenir de tous les événements extraordinaires dont ils ont été témoins ? Il est vrai que Phlégon, dans ses chroniques, rapporte qu’une éclipse eut lieu sous l’empire de Tibère César, mais il ne dit pas que ce fut à l’époque de la pleine lune. C’est ce qui me porte à croire que ce prodige, aussi bien que tous les autres qui eurent lieu pendant la passion du Sauveur, tels que le tremblement de terre et le voile du temple déchiré, furent restreints à la ville de Jérusalem. Ou si l’on veut l’étendre à toute la Judée, il faudra donner à ces paroles le sens qu’elles ont dans ce passage du livre des Rois, où Abdias dit à Elie : " Vive le Seigneur votre Dieu, il n’y à point de nation ni de royaume où mon Seigneur n’ait envoyé vous chercher " (3 R 18), c’est-à-dire qu’il l’avait cherché dans les contrées voisines de la Judée. Nous devons donc admettre que d’épaisses et profondes ténèbres s’étendirent sur toute la ville de Jérusalem et sur toute la terre de Judée. La terre fut couverte d’épaisses ténèbres depuis la sixième heure jusqu’à la neuvième heure. Car nous lisons que deux espèces différentes d’êtres ont été créés le sixième jour, les animaux avant la sixième heure, et l’homme à cette heure là même. Il convenait donc que celui qui mourait pour le salut du genre humain fût attaché sur la croix à la sixième heure, et que par suite, les ténèbres se répandissent sur toute la terre de la sixième heure à la neuvième. Lorsque Moïse leva ses mains vers le ciel (Ex 10), les ténèbres se répandirent sur les Egyptiens qui tenaient le peuple de Dieu en servitude ; de même à la sixième heure, alors que le Christ étendait ses mains sur la croix et les levait vers le ciel, les ténèbres enveloppèrent ce peuple qui avait crié : " Crucifiez-le, " et il se trouva privé de toute lumière, en signe des ténèbres qui devaient envelopper toute la nation juive. Sous Moïse encore, les ténèbres couvrirent pendant trois jours toute la terre d’Egypte, tandis que tous les enfants d’Israël étaient dans la plus vive lumière ; c’est ainsi que pendant la passion de Jésus-Christ, les ténèbres se répandirent pendant trois heures sur toute la Judée, parce qu’elle était privée, en punition de ses péchés, de la lumière de Dieu le Père, de la splendeur du Christ, et de la clarté de l’Esprit saint, tandis que la lumière éclairait tout le reste de la terre, figure de cette lumière qui éclaire dans tous les lieux l’Église de Dieu en Jésus-Christ. Et si les ténèbres couvrirent toute la Judée, jusqu’à la neuvième heure, il s’ensuit que la lumière a dû de nouveau briller à leurs yeux : " Car lorsque la plénitude des nations sera entrée, alors tout Israël sera sauvé. " (Rm 11) S. Chrys. (hom. 87.) Ou bien suivant une autre explication, ce qu’il y avait d’admirable, c’est que ces ténèbres étaient répandues sur toute la face de la terre, ce qui n’était jamais arrivé auparavant. Car les ténèbres ne couvrirent que l’Egypte seule, au moment de la célébration de la Pâque, ténèbres qui étaient la figure de celles qui eurent lieu à la mort de Jésus-Christ. Et remarquez que ces ténèbres se répandent au milieu du jour, au moment où la lumière inonde toute la terre de sa clarté, afin que tous les habitants de la terre en fussent témoins. C’est là ce signe que Jésus promettait de donner aux Juifs qui lui en faisaient la demande, lorsqu’il disait : " Cette génération adultère et perverse demande un signe, et il ne lui en sera pas donné d’autre que celui du prophète Jonas, " figure de sa croix et de sa résurrection ; car il était bien plus étonnant qu’il opérât ce prodige, étant attaché sur la croix, que pendant le cours de sa vie. Ce miracle suffisait certainement pour les convertir, non seulement par la grandeur du fait considéré en lui-même, mais encore parce que le Sauveur l’opéra après qu’ils eurent épuisé contre lui toutes les insultes, tous les outrages que la haine put leur suggérer. Mais comment purent-ils se défendre d’un sentiment d’admiration, et reconnaître qu’il était Dieu ? C’est que le genre humain tout entier était livré à une malice prodigieuse, et plongé dans une torpeur inexprimable ; que ce miracle fut de courte durée et qu’ils en ignoraient la cause. Aussi Jésus fait entendre ensuite sa voix, pour leur montrer qu’il est encore vivant et qu’il est l’auteur de ce miracle : " Et sur la neuvième heure, Jésus jeta un grand cri en disant : Eli ! Eli ! lamma sabacthani ? " c’est-à-dire " Mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi m’avez-vous abandonné ? "
S. Jér. Notre-Seigneur a cité le commencement du psaume vingt et unième. Ces paroles qui se trouvent au milieu du verset : " Jetez les yeux sur moi, " ont été surajoutées, car le texte hébreu porte seulement : " Mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi m’avez-vous abandonné ? " Il n’y a donc que des impies qui puissent prétendre que ce psaume a pour objet la personne d’Esther et de Mardochée, puisque les Évangélistes lui ont emprunté d’autres témoignages qu’ils appliquent au Sauveur, celui-ci en particulier : " Ils se sont partagé mes vêtements, et ils ont percé mes mains. "
S. CHRYS. (hom. 88.) Or, Jésus cite ces paroles du prophète, pour rendre hommage jusqu’au dernier moment, à l’Ancien Testament, et pour faire voir qu’il honore son Père, et ne lui est pas opposé, et il prononce ces paroles en hébreu, pour être compris des Juifs qui l’entendent. ORIG. Examinons pourquoi Jésus-Christ a été abandonné de Dieu. Quelques-uns, dans l’impossibilité d’expliquer comment le Christ peut être délaissé de Dieu, disent que c’est par humilité qu’il s’est ainsi exprimé ; mais vous pourrez comprendre facilement le sens de ces paroles, en comparant la gloire dont le Fils de Dieu jouit dans le sein de son Père avec la honte et l’ignominie qu’il méprise en souffrant la mort de la croix. S. Hil. (Liv. 10 sur la Trinité.) De ces paroles, les hérétiques veulent conclure ou que le Verbe de Dieu s’est comme anéanti en prenant la place de l’âme unie au corps, et en lui donnant la vie qu’il reçoit de l’âme, ou bien que Jésus-Christ n’était pas un homme véritable, parce que le Verbe de Dieu n’habitait en lui que comme il était autrefois dans l’esprit des prophètes. Il semble, d’après ces hérétiques, que Jésus-Christ ne soit qu’un homme ordinaire, composé d’un corps et d’une âme comme nous, et qu’il ne date son existence que du jour où il a été fait homme, lui qui, dépouillé de la protection de Dieu qui se retire de lui, s’écrie : " Mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi m’avez-vous abandonné. " Ou bien encore, ajoutent-ils, la nature humaine s’étant comme confondue avec l’âme du Verbe, Jésus-Christ a été secouru en tout par la puissance de son Père, et maintenant qu’il est privé de ce secours, et abandonné à la mort, il se plaint de cet abandon, et en appelle à celui qui l’a délaissé. Mais au milieu de ces opinions aussi faibles qu’impies, la foi de l’Église, toute pénétrée de la doctrine des Apôtres, ne divise point Jésus-Christ, et ne laisse point à penser qu’il ne soit pas à la fois Fils de Dieu et Fils de l’homme. En effet, la plainte qu’il fait entendre dans son délaissement, c’est la faiblesse de l’homme qui va mourir, et la promesse qu’il fait du paradis au bon larron, c’est le royaume du Dieu vivant. En se plaignant d’être abandonné au moment de sa mort, il vous prouve qu’il est homme, mais tout en mourant, il assure qu’il règne dans le paradis, et vous montre ainsi qu’il est Dieu. Ne soyez donc pas surpris de l’humilité de ses paroles et des plaintes qu’il fait entendre dans son délaissement, lorsque sachant bien qu’il a revêtu la forme d’esclave, vous êtes témoin du scandale de la croix.
La Glose. On dit que Dieu a délaissé son Fils au moment de sa mort, parce qu’il l’a exposé au pouvoir de ses persécuteurs, il lui a retiré sa protection, mais n’a point brisé les liens qui l’unissaient à lui. Orig. Lorsqu’il vit les ténèbres couvrir toute la terre de Judée, Jésus prononça ces paroles dont voici le sens : Vous m’avez abandonné, mon Père, c’est-à-dire vous m’avez livré comme anéanti sous le poids de telles calamités, afin que ce peuple que vous avez comblé d’honneur, reçoive le châtiment de tout ce qu’il a osé entreprendre contre moi, et qu’il soit privé de la lumière de vos regards. Vous m’avez aussi abandonné pour le salut des nations. Mais quel si grand bien ont pu faire les hommes qui ont embrassé la foi parmi les Gentils, pour mériter d’être racheté de l’enfer par tout mon sang répandu sur la croix ? Ou comment les hommes pourront-ils reconnaître dignement les supplices que je souffre pour eux ? Peut-être que jetant les regards sur les péchés des hommes qu’il expiait sur la croix, il dit à Dieu : " Pourquoi m’avez-vous abandonné ? " Pour que je devinsse comme celui qui ramasse les épis qui restent après la moisson et les grains échappés à la main du vendangeur. (Mi 7) Ne pensez pas cependant que ce soit sous l’impression d’un sentiment purement humain et comme vaincu par la douleur, qu’il endure sur la croix que le Sauveur s’exprime de la sorte ; si vous l’entendiez ainsi, vous ne comprendriez pas ce grand cri qu’il jette, et qui nous annonce un grand mystère caché.
Rab. Ou bien le Sauveur jette ce cri, parce qu’il s’était comme revêtu de nos sentiments, et que lorsque nous sommes dans le danger, nous nous croyons abandonnés de Dieu. En effet, Dieu avait abandonné la nature humaine par suite du péché, mais comme le Fils de Dieu est devenu notre avocat, il pleure la misère de ceux dont il a pris sur lui les fautes, et il nous apprend par là combien les pécheurs doivent verser de larmes, en voyant ainsi pleurer celui qui n’a jamais commis le péché. " Quelques-uns de ceux qui étaient présents, entendant cela, disaient : Il appelle Elie. "
S. Jér. Ce n’est pas tous, mais quelques-uns, sans doute les soldats romains qui ne comprenaient pas l’hébreu, et qui pensaient qu’il appelait Elie, parce qu’il s’était écrié : Eh ! Eh ! Si l’on attribue cette réflexion aux Juifs, il faudra dire que suivant leur habitude, ils accusent le Seigneur de faiblesse, parce qu’il demande le secours d’Elie. " Et aussitôt l’un d’eux courut prendre une éponge qu’il emplit de vinaigre, " etc.
S. Aug. (de la passion.) Ainsi celui qui alimente les fontaines est abreuvé de vinaigre ; celui qui nous donne le miel est nourri de fiel ; la miséricorde est flagellée ; celui qui accorde le pardon est condamné ; la majesté est insultée ; la vertu tournée en dérision, et celui qui répand les pluies fécondantes est couvert de crachats.
S. Hil. (can. 33.) Le vinaigre est un vin qui s’est aigri ou par sa mauvaise qualité, ou par le mauvais état du vase qui le contient, ou par négligence. Le vin représente l’honneur de l’immortalité et de la vertu. Or, lorsque le vin se fut aigri en Adam, le Sauveur en prit et en fut abreuvé par les nations. Ce vin est présenté au moyen d’une éponge placée au bout d’un bâton ; c’est-à-dire que le Sauveur reçut du corps des nations les faiblesses qui avaient corrompu en nous le principe de l’immortalité, et qu’il les fit pour ainsi dire passer en lui-même, pour communiquer l’immortalité à tout ce qui avait été altéré et corrompu.
Remi. Ou bien, les Juifs eux-mêmes étaient ce vinaigre, eux qui étaient comme un vin dégénéré des patriarches et des prophètes, et qui avaient des cœurs creusés par la fraude, comme l’est une éponge par les cavités profond es et tortueuses qu’elle renferme. Le roseau figure la sainte Écriture qui. recevait ainsi son accomplissement ; car de même qu’on appelle langue grecque ou hébraïque le langage que ces langues servent à former, ainsi on peut donner le nom de roseau aux lettres où à l’écriture qui sont tracées au moyen d’un roseau.
ORIG. Peut-être aussi peut-on dire que tous ceux qui ont la science de la doctrine ecclésiastique, mais dont la vie est mauvaise, donnent à boire à Jésus-Christ du vin mélangé de fiel. Ceux, au contraire, qui appliquent à Jésus-Christ des maximes qui sont opposées la vérité, comme s’il en était l’auteur, ceux-là placent au bout du roseau de l’Écriture une éponge remplie de vinaigre, et la présentent aux lèvres du Sauveur. " Les autres disaient : Attendez, voyons si Elie viendra le délivrer. "
Rab. Les soldats ne comprenaient pas le sens des paroles du Sauveur, aussi ils attendaient, mais bien inutilement, l’arrivée d’Elie. Quant à Notre-Seigneur, il était uni d’une manière indissoluble avec le Dieu qu’il invoquait en langue hébraïque.
S. Aug. (serm. sur la Pâque.) Après que Jésus-Christ eut épuisé toutes les peines, la mort s’arrête, car elle sent qu’il n’y a rien en lui qui lui appartienne. La nouveauté est suspecte à la vétusté ; c’est le premier, c’est le seul homme qu’elle voit sans péché, pur de tout crime, et n’étant soumis en aucune manière à ses lois. Mais la mort ne laisse pas de s’associer à la fureur des Juifs, et elle se jette en désespérée sur l’auteur de la vie : " Or, Jésus, jetant encore un grand cri, rendit l’esprit. " Qu’y a-t-il donc qui puisse nous déplaire, en ce que Jésus-Christ ait quitté le sein de son Père, pour venir nous délivrer de notre servitude et nous faire partager sa liberté ; qu’il se soit soumis à notre mort pour nous en affranchir par sa propre mort, alors qu’en nous inspirant le mépris de la mort, il nous a placés, simples mortels, au rang des dieux, et malgré notre origine terrestre, nous a égalés aux esprits célestes ? Car autant sa puissance divine brille dans le spectacle de ses oeuvres, autant il nous donne une preuve éclatante de son immense charité, en consentant à souffrir pour ses sujets, et à mourir pour ses serviteurs. Telle fut la première raison de la passion du Seigneur, il voulut faire connaître combien Dieu aimait l’homme, lui qui veut être bien plus aimé que craint des hommes. La seconde cause, ce fut de détruire avec plus de justice la juste sentence de mort qu’il avait portée contre l’homme. Le premier homme avait au jugement de Dieu, encouru la mort par son péché, et l’avait transmise à ses descendants ; le second (1 Co 15, 47) vint du ciel, pur de tout péché, pour condamner la mort qui, n’ayant reçu de droits que sur les coupables, avait osé s’attaquer à la source même de toute sainteté. Il n’est point surprenant qu’il ait quitté pour nous ce qu’il a reçu de nous, c’est-à-dire son âme, lui qui a fait tant pour nous, et qui nous a comblés de tant de bienfaits.
S. AUG. (contre Félic., chap. 14.) Que les fidèles se gardent bien de penser que Jésus-Christ ait pu ressentir la mort, de manière qu’en ce qui le concerne, la vie ait perdu la vie ; car s’il en était ainsi, comment, pendant ces trois jours, pourrions-nous dire que tout ce qui respire ait conservé la vie, si la source même de la vie avait été desséchée ? La divinité du Christ n’a donc ressenti la mort que par son union à notre humanité, ou par la communion aux faiblesses de notre nature qu’il avait prises volontairement ; mais il n’a point perdu la puissance de sa nature, qui donne la vie à tout ce qui existe. Lorsque nous mourons nous-mêmes, notre corps, privé de la vie, n’en dépouille pas notre âme ; l’âme, en se retirant, ne perd point sa vertu, elle ne fait qu’abandonner le corps qu’elle vivifiait, et c’est elle-même qui est la cause de la mort du corps, loin d’en être la victime. Quant à l’âme du Sauveur, nous dirons que ce n’est ni à cause de la divinité dont elle était le temple, ni par suite de sa pureté extraordinaire, mais d’après les lois ordinaires de la mort, qu’elle a pu abandonner son corps pendant ces trois jours, sans être elle-même exposée aux coups de la mort. Car je crois que le Fils de Dieu est mort, non pour subir la peine due au péché, peine qu’il ne put encourir en aucune façon, mais par une suite de la sentence portée contre tous les hommes, et à laquelle il s’est soumis pour la rédemption du genre humain. S. DAMASE. (de la foi orthodoxe 3, 21.) Quoique Jésus-Christ soit mort comme homme, et que son âme sainte ait été séparée de son corps exempt de toute souillure, cependant la divinité est restée inséparablement unie à l’une et à l’autre, c’est-à-dire à l’âme et au corps, et l’unité de personne n’a souffert aucune division. Le corps et l’âme ont eu, dès le commencement, leur existence dans la personne du Verbe, et l’ont conservée jusque dans la mort ; car ni le corps ni l’âme n’ont eu d’autre personnalité que celle du Verbe. S. JER. C’est pour Jésus-Christ un acte de puissance toute divine que de rendre l’esprit, comme luimême l’avait prédit : " Personne ne peut m’ôter la vie ; mais c’est de moi-même que je la quitte, et j’ai le pouvoir de la reprendre. " L’esprit, dans ce passage, doit être pris pour l’âme, soit parce qu’il donne la vie au corps et le rend pour ainsi dire spirituel, soit parce que l’esprit est l’essence de l’âme, selon ces paroles : " Vous leur ôterez l’esprit, et ils tomberont dans la défaillance. " (Ps 103.)
S. Chrys. (hom. 88.) Il jette un grand cri pour montrer qu’il agit ici en vertu de sa puissance, et en criant ainsi d’une voix forte au moment où il expire, il prouve de la manière la plus évidente, qu’il est le Dieu véritable, puisque les hommes, prêts de rendre le dernier soupir, peuvent à peine faire entendre un souffle de voix.
S. Aug. (de l’accord des Evang., 3, 18) Saint Luc nous apprend quel fut l’objet de ce grand cri : " Et Jésus s’écria d’une voix forte : Mon Père, je remets mon âme entre vos mains. "
S. Hil. (can. 33.) Ou bien, il expire en jetant un grand cri par la douleur qu’il éprouve de ne pouvoir effacer les péchés de tous les hommes (Is 53, 6 ; 1 P 2, 24).
En même temps le voile du temple se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas ; la terre trembla ; les pierres se fendirent ;
les sépulcres s’ouvrirent ; et plusieurs corps des saints, qui étaient dans le sommeil de la mort, ressuscitèrent ;
et sortant de leurs tombeaux après sa résurrection, ils vinrent en la ville sainte, et furent vus de plusieurs personnes.
Le centenier, et ceux qui étaient avec lui pour garder Jésus, ayant vu le tremblement de terre, et tout ce qui se passait, furent saisis d’une extrême crainte, et dirent : Cet homme était vraiment Fils de Dieu.
Il y avait là aussi plusieurs femmes qui se tenaient éloignées, et qui avaient suivi Jésus depuis la Galilée, ayant soin de l’assister ;
entre lesquelles étaient Marie-Magdeleine, Marie, mère de Jacques et de Joseph, et la mère des fils de Zébédée.
Commentaire (versets 51 à 56) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 51 à 56 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
ORIG. De grands événements suivirent ce grand cri jeté par Jésus : " Et voici que le voile du temple se déchira en deux, " etc.
S. Aug. (de l’accord des Evang., 3, 10.) Ces paroles prouvent suffisamment que le voile fut déchiré au moment même où Jésus rendit l’esprit. Si l’Evangéliste n’avait pas dit : " Et voilà, " mais simplement : Le voile du temple se déchira, on ne pourrait dire au juste si saint Matthieu et saint Marc ne font que résumer leurs souvenirs, tandis que saint Luc suit dans son récit l’ordre naturel des faits en disant : " Le soleil s’obscurcit, " et aussitôt après : " Et le voile du temple se déchira ; ou si saint Luc résume ce que les deux premiers rapportent dans l’ordre chronologique. "
ORIG. Il y avait deux voiles, l’un qui fermait le Saint des Saints (Ex 26, 14 ; Nb 4, 4 ; 3 R 3, 50 ; 8, 6), et l’autre, à l’extérieur, devant le temple, ou devant le tabernacle. Au moment où le Sauveur expira, ce voile extérieur fut déchiré de haut en bas, pour signifier que les mystères qui avaient été cachés selon les desseins de la sagesse de Dieu depuis le commencement du monde, jusqu’à l’avènement du Sauveur, allaient être révélés d’une extrémité de la terre à l’autre. Mais lorsque viendra l’état parfait, alors le second voile sera également déchiré, pour que nous puissions voir ce qui est caché à l’intérieur, c’est-à-dire l’arche véritable du Testament, et les chérubins et les autres merveilles du ciel dans leur propre nature.
S. Hil. Ou bien, le voile du temple se déchire, parce que, dès ce moment, le peuple se divise en deux parties, et que la gloire de ce voile disparaît avec l’ange qui le couvrait de sa protection. S. Léon. (serm. 10 sur la passion.) Le bouleversement subit de tous les éléments est un témoignage rendu à cette auguste passion du Fils de Dieu : " Et la terre trembla, et les pierres se fendirent, " etc.
S. Jér. Personne lie peut douter de la signification littérale de tous ces prodiges étonnants, où l’on voit le ciel, la terre et tous les éléments proclamer ainsi que c’est leur Dieu qui vient d’être crucifié.
S. Hil. La terre tremble, parce qu’elle était incapable de recevoir ce mort ; les pierres se fendent, parce que le Verbe de Dieu avait pénétré et forcé tout ce qui était capable de résistance ; les tombeaux furent ouverts ; car les portes des cachots de la mort furent brisées. " Et plusieurs corps des saints, qui étaient dans le sommeil de la mort, ressuscitèrent. "
S. Chrys. (hom. 88.) Les ennemis du Sauveur insultaient et se moquaient de lui, parce qu’il ne descendait pas de la croix : " Il a sauvé les autres, disent-ils, et il ne peut se sauver lui-même. " Mais ce qu’il n’a point voulu faire en lui-même, il l’a fait, bien au delà, dans les corps de ses serviteurs ; car si ce fut un prodige surprenant de voir Lazare sortir du tombeau quatre jours après sa mort, combien fut-il plus extraordinaire de voir tout d’un coup apparaître pleins de vie ceux qui s’étaient endormis depuis si longtemps du sommeil de la mort, ce qui était un présage de la résurrection dernière. Et afin qu’on ne vînt à penser que ces apparitions n’étaient qu’imaginaires, l’Évangéliste ajoute : " Et sortant de leurs tombeaux, ils vinrent dans la ville sainte et apparurent à plusieurs.
S. Jér. Ces corps des saints ressuscitèrent de la même manière que Lazare était ressuscité, pour prouver la résurrection du Seigneur. Et quoique leurs tombeaux fussent ouverts, ils ne ressuscitèrent qu’après la résurrection du Sauveur, afin qu’il fût le premier né de la résurrection d’entre les morts. (Col 1, 18.) La sainte cité, où apparurent ceux qui ressuscitèrent, figure ou la Jérusalem céleste, ou la Jérusalem de la terre, qui fut autrefois la cité sainte ; car Jérusalem était appelée la ville sainte à cause du temple, du Saint des Saints, et de sa séparation d’avec les autres villes livrées au culte des idoles. Ces paroles : " Et ils apparurent à plusieurs, " prouvent que cette résurrection n’eut pas un caractère général qui la rendit visible aux yeux de tous, mais qu’elle fut restreinte à un certain nombre pour en rendre témoins ceux qui méritaient cette faveur. Remi. On demandera peut-être que devinrent ceux qui ressuscitèrent en même temps que le Seigneur ; car nous devons croire qu’ils ressuscitèrent pour être témoins de la résurrection du Sauveur. Il en est qui ont avancé qu’ils étaient morts de nouveau, et retournés en poussière comme Lazare et les autres que Jésus a ressuscités. Mais on ne peut ajouter foi en aucune manière à une semblable opinion, car il eût été bien plus triste pour eux de mourir de nouveau, après leur résurrection, que de ne pas ressusciter du tout. Nous devons donc croire à n’en pouvoir douter, qu’ils ressuscitèrent pour prendre part à la résurrection du Sauveur, et qu’ils montèrent avec lui au ciel le jour de son ascension. Orig. Tous les jours, ces grands prodiges se renouvellent sous nos yeux ; car tous les jours le voile du temple se déchire devant les saints pour leur révéler les secrets mystérieux qu’il renferme ; la terre, c’est-à-dire toute chair est ébranlée en entendant la parole nouvelle et les nouveaux mystères que contient le Nouveau Testament ; les rochers se fendent, parce qu’ils sont la figure des prophètes, pour nous laisser voir à découvert les mystères qui s’y trouvent cachés. Les sépulcres des morts sont les corps des âmes pécheresses, et qui sont mortes aux yeux de Dieu, mais lorsque ces âmes sont ressuscitées par la grâce de Dieu, leurs corps, qui auparavant étaient des tombeaux de morts, deviennent les corps des saints, et ces âmes paraissent sortir d’ellesmêmes, elles suivent celui qui est ressuscité, et elles marchent avec lui dans une sainte nouveauté de vie, et ceux qui sont dignes de la vie du ciel, entrent dans la cité sainte, chacun en son temps, et ils apparaissent aux yeux d’un grand nombre qui sont témoins de leurs bonnes oeuvres. " Le centurion et ceux qui avec lui guidaient Jésus, voyant le tremblement de terre, et tout ce qui se passait, furent épouvantés, et ils dirent : " Cet homme était vraiment le Fils de Dieu. "
S. Aug. (de l’accord des Evang., 3, 20.) Il n’y a point de contradiction entre saint Matthieu qui rapporte qu’en voyant ce tremblement de terre, le centurion et tous ceux qui étaient avec lui furent saisis de frayeur, et saint Luc qui attribue cette frayeur au grand cri que Jésus jeta en mourant ; car saint Matthieu n’ayant pas dit simplement : " A la vue de ce tremblement de terre, " mais ayant ajouté : " Et de tout ce qui se passait, " prouve l’intégrité du récit de saint Luc, où nous lisons, qu’en voyant la mort du Sauveur, le centurion fut saisi de crainte, puisque ce prodige se trouve compris dans les phénomènes extraordinaires qui arrivèrent alors. S. JER. Remarquons ici qu’au milieu de ce scandale de la passion, le centurion confesse que Jésus est Fils de Dieu, tandis qu’au sein de 1’Église, Arius le proclame une simple créature.
Rab. C’est donc avec raison que le centurion est la figure de la foi de l’Église, lui qui, aussitôt que le voile qui couvrait les mystères célestes est déchiré par la mort du Seigneur, le proclame un homme vraiment juste et le vrai Fils de Dieu, alors que la synagogue garde un lâche et honteux silence.
S. LEON. (serm. 13 sur la passion.) Que toute créature terrestre tremble d’effroi à l’exemple du centurion devant le supplice de son Rédempteur, que les rochers des âmes infidèles se brisent, et que ceux qui étaient comme accablés sous le poids des tombeaux de la mortalité, se hâtent d’en sortir en renversant tous les obstacles qui les arrêtent ; qu’ils se montrent aussi dans la cité sainte, c’est-àdire dans l’Église de Dieu comme preuve de la résurrection future, et qu’on voie dès maintenant s’accomplir dans les cœurs, ce qui, d’après la foi chrétienne, doit un jour s’accomplir dans les corps. " Il y avait là aussi, à quelque distance de la croix, plusieurs femmes qui avaient suivi Jésus depuis la Galilée, pour le servir.
S. Jér. C’était, chez les Juifs, une coutume consacrée par les mœurs antiques, et que personne ne songeait à blâmer que les femmes prissent soin de fournir à ceux qui les instruisaient le vêtement et la nourriture. Saint Paul nous rapporte qu’il crut devoir renoncer à cet usage, parce qu’il pouvait être un sujet de scandale pour les Gentils. Or, elles assistaient le Seigneur de leur avoir, et lui permettaient ainsi de moissonner leurs biens matériels, alors qu’elles moissonnaient elles-mêmes ses grâces spirituelles. Ce n’est pas que le Seigneur eût besoin d’être nourri par ses créatures ; mais il voulait ainsi donner l’exemple à ceux qui devaient enseigner l’Évangile, et leur apprendre à se contenter de la nourriture et du vêtement qu’ils recevraient de leurs disciples. Mais voyons quelles étaient ces pieuses femmes : " Parmi elles, étaient Marie- Madeleine, Marie, mère de Jacques et de Joseph, et la mère des fils de Zébédée. "
ORIG. Dans saint Marc, la troisième est appelée Salomé.
S. Chrys. (hom. 88.) Ces femmes considéraient ce qui se passait, conduites par un profond sentiment de compassion. Elles le suivaient pour le servir, pendant son ministère public, lorsqu’il parcourait la Judée et la Galilée pour les évangéliser, car, à cette heure, elles ne pouvaient que compatir à ses souffrances. Et voyez jusqu’où va leur constance ; elles suivaient Jésus, pour avoir soin de son entretien ; elles l’accompagnèrent jusqu’au milieu des dangers, et firent ainsi preuve du plus grand courage, en restant avec lui alors que tous les disciples avaient pris la fuite. S. Jér. (contre Helvid.) Il est donc évident, dit Helvidius, que Jacques et Joseph, que les Juifs appellent les frères de Jésus-Christ, sont les enfants de Marie. L’Évangéliste dit : " de Jacques le mineur, " pour le distinguer de Jacques le Majeur, fils de Zébédée ; et ce serait, ajoute Helvidius, se rendre coupable d’impiété à l’égard de Marie, que de penser qu’elle pût être absente dans cette circonstance où les autres femmes étaient près de Jésus, ou qu’il y eut là on ne sait quelle autre Marie de notre invention, alors surtout que saint Jean atteste qu’elle était présente au pied de la croix. O fureur aveugle, ô âme dont la folie tourne à sa propre ruine, entends ce que dit saint Jean l’Évangéliste : " Or, la mère de Jésus, et la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie- Madeleine étaient debout près de la croix. " Personne ne doute qu’il y ait eu deux apôtres du nom de Jacques : " Jacques, fils de Zébédée, et Jacques, " fils d’Alphée. " Ce je ne sais quel Jacques le Mineur, que l’Écriture appelle fils de Marie, ne peut être que le fils d’Alphée, s’il est apôtre ; et s’il ne l’est pas, mais qu’il soit je ne sais quel troisième disciple du nom de Jacques, comment peut-on le regarder comme le frère du Seigneur ? Et comment, s’il est le troisième du nom de Jacques, peut-il être appelé Jacques le Mineur, par opposition à Jacques le Majeur ? car la distinction de Majeur et de Mineur ne peut exister entre trois, mais entre deux personnes seulement. Et, d’ailleurs, saint Paul l’appelle frère du Seigneur, dans son épître aux Galates : " Je n’ai vu aucun autre apôtre, si ce n’est Jacques, frère du Seigneur. " Et pour vous bien convaincre que saint Paul ne veut point parler de Jacques, fils de Zébédée, lisez les Actes des Apôtres, et vous y verrez qu’à cette époque Hérode l’avait déjà fait mettre à mort, Concluons donc que cette Marie, qui est appelée mère de Jacques le Mineur, était l’épouse d’Alphée et la sœur de Marie, mère du Seigneur, et celle que saint Jean appelle Marie, femme de Cléophas. Si vous croyez qu’il y ait ici deux personnes différentes, parce qu’elle est d’un côté Marie, mère de Jacques le Mineur, et, de l’autre, Marie, femme de Cléophas, rappelez-vous que c’est la coutume des Écritures de donner deux noms différents à la même personne, comme, par exemple, Raguel, qui est aussi appelée Jéthro (Ex 2, 3.) C’est ainsi que la même femme est appelée à la fois Marie de Cléophas, femme d’Alphée, et Marie, mère de Jacques le Mineur ; et si elle était la mère du Seigneur, il lui aurait donné ce nom comme dans tous les autres passages. Mais, quand même Marie de Cléophas serait différente de Marie, mère de Jacques et de Joseph, il n’en serait pas moins vrai que Marie, mère de Jacques et de Joseph, n’est point Marie, mère du Seigneur. S. Aug, (De l’accord des Evang., 13, 21.) Nous pourrions encore dire que les femmes qui se tenaient à distance de la croix ; au rapport des trois Évangélistes, sont différentes de celles qui se tenaient près de la croix, d’après le récit de saint Jean, si saint Luc et saint Matthieu n’avaient placé MarieMadeleine parmi celles qui se tenaient au loin, et saint Jean parmi celles qui étaient debout près de la croix. Comment donc expliquer cette difficulté ? C’est en disant qu’elles étaient tout à la fois près de la croix, parce qu’elles étaient en présence et comme en face, et loin de la croix en comparaison de la foule, qui se tenait plus près, avec le centurion et sa cohorte. Nous pouvons encore admettre que les femmes, qui étaient avec la mère du Sauveur, commencèrent à s’éloigner, lorsque Jésus l’eut confiée à saint Jean, pour se tirer de la foule et considérer de loin ce qui se passait, ce qui explique comment les Évangélistes, qui n’en parlent qu’après la mort du Seigneur, aient pu dire qu’elles se tenaient au loin.
Sur le soir, un homme riche, de la ville d’Arimathie, nommé Joseph, qui était aussi disciple de Jésus,
vint trouver Pilate, et lui ayant demandé le corps de Jésus, Pilate commanda qu’on le lui donnât.
Joseph ayant donc pris le corps, l’enveloppa dans un linceul blanc,
le mit dans son sépulcre, qui n’avait point encore servi, et qu’il avait fait tailler dans le roc ; et après avoir roulé une grande pierre jusqu’à l’entrée du sépulcre, il se retira.
Marie-Magdeleine et l’autre Marie étaient là, se tenant assises auprès du sépulcre.
Commentaire (versets 57 à 61) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 57 à 61 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
La Glose. L’Évangéliste, ayant rapporté toute la suite de la passion et de la mort du Seigneur, raconte maintenant ce qui concerne sa sépulture : " Le soir étant venu, " etc.
Remi. Arimathie est la même ville que Ramatha, patrie de Samuel et d’Helcana (1 R 1), et elle est située dans le pays de Chanaan, près de Diospolis. Ce Joseph avait dans le monde une haute position ; mais l’Évangéliste le loue de ce qu’il jouissait, aux yeux de Dieu, d’une considération plus grande encore, car, nous dit-il, il était juste (Lc 23, 50). Il était convenable que ce fût un homme de ce mérite qui ensevelit le corps de Jésus, et qui, par la grandeur de ses vertus, fût digne de lui rendre ce devoir.
S. Jér. L’auteur sacré nous dit qu’il était riche, non point par vanité, et pour nous apprendre qu’un homme aussi distingué par sa noblesse que par son opulence était disciple de Jésus, mais pour expliquer comment il put obtenir de Pilate le corps du Sauveur : " Il vint trouver Pilate et lui demanda le corps de Jésus. " Des pauvres, des gens du peuple, n’auraient osé venir trouver Pilate, gouverneur, qui représentait la puissance romaine, et lui demander le corps d’un crucifié. Ce Joseph est appelé, par un autre Évangéliste, buleutes, c’est-à-dire conseiller (Mc 15, 42), et plusieurs pensent que c’est à lui que s’applique ce premier psaume : " Heureux l’homme qui n’a pas été dans le conseil des impies, " etc. S. Chrys. (hom. 88.) Considérez le courage de cet homme : il s’expose à perdre la vie, en attirant sur lui la haine de tous les ennemis de Jésus, par l’affection qu’il ne craint pas de lui témoigner, et nonseulement il ose demander le corps de Jésus, mais encore l’ensevelir : " Et Joseph, ayant reçu le corps, l’enveloppa dans un linceul blanc. "
S. Jér. La sépulture si simple du Sauveur condamne les prétentions ambitieuses des riches qui veulent que leurs richesses les suivent jusque dans leurs tombeaux. Nous pouvons aussi entendre, dans un sens spirituel, la sépulture du corps du Seigneur, qui est enseveli, non dans l’or, ni dans les pierres précieuses, ni dans la soie, mais dans un linge blanc, figure de celui qui reçoit Jésus dans un cœur pur et qui l’enveloppe ainsi dans un linceul blanc.
Remi. Ou bien, dans un autre sens, comme le mot sindon, que nous traduisons par linceul, est un tissu de lin, que le lin vient de la terre, et qu’on ne peut lui donner une blancheur éclatante que par beaucoup d’opérations successives, c’est une figure mystérieuse de ce corps qui vient de la terre, c’est-à-dire du sein d’une Vierge, et qui n’est parvenu que par les travaux de sa passion à la gloire éclatante de l’immortalité.
Rab. C’est de là qu’est venu l’usage, dans l’Église, d’offrir le sacrifice de l’autel, non sur la soie, ni sur une étoffe de couleur, mais sur un tissu de lin qui vient de la terre, comme l’a ordonné le bienheureux pape Sylvestre. " Et il le déposa dans le sépulcre neuf qu’il avait fait creuser dans le roc. "
S. Aug. (serm. 2 pour le Samedi saint.) Le Sauveur est déposé dans un sépulcre étranger, parce qu’il mourait pour le salut des autres. Pourquoi aurait-il eu une sépulture en propre, puisque, par lui-même, il n’était pas sujet à la mort ? Qu’avait-il besoin d’un tombeau, lui qui n’avait cessé d’avoir son trône dans le ciel ? A quoi pouvait lui servir un sépulcre qui lui appartint, lui qui n’y resta que trois jours, plutôt comme un homme qui se repose dans un lit que comme un mort étendu dans un tombeau. Le sépulcre, c’est la demeure de la mort, et la demeure de la mort ne pouvait être celle de JésusChrist, qui est la vie, et Celui qui vit éternellement n’avait nul besoin du séjour des morts.
S. Jér. il est déposé dans un sépulcre neuf, car les autres corps restant dans le tombeau après sa résurrection, on aurait pu supposer que c’était un autre qui était ressuscité. Ce sépulcre neuf peut aussi figurer le sein virginal de Marie. Le corps du Sauveur a été enseveli dans un tombeau creusé dans le roc, car si ce tombeau avait été composé de plusieurs pierres, on n’eût pas manqué d’objecter qu’on en avait creusé les fondations, pour dérober secrètement le corps.
S. Aug. Et encore, si ce tombeau avait été préparé dans la terre, ils auraient pu dire : Ils ont creusé sous terre, et ils l’ont enlevé. S’il n’eût été fermé que par une petite pierre, ils n’auraient pas manqué de dire : Ils sont venus le dérober pendant que nous dormions. " Et ayant roulé une grande pierre à l’entrée du tombeau, il s’en alla. "
S. Jér. Cette grande pierre, qui couvre le sépulcre, prouve suffisamment qu’on n’aurait pu l’ouvrir sans le concours d’un grand nombre de personnes. S. Hil. (can. 33.) Dans le sens mystique, Joseph est une figure des Apôtres ; il ensevelit le corps dans un linceul blanc. C’est dans un linge semblable que saint Pierre vit descendre du ciel vers lui toutes sortes d’animaux, ce qui signifie que 1’Église a été ensevelie avec Jésus-Christ. Le corps du Seigneur est donc placé dans ce lieu de repos, creusé tout nouvellement dans la pierre, parce que JésusChrist est déposé, par la prédication des Apôtres, dans le cœur si dur des infidèles, que le travail de la doctrine a creusé, mais qui était jusque-là inaccessible à tout sentiment de crainte de Dieu. Une pierre ferme l’entrée de ce tombeau, pour nous apprendre que nul que le Seigneur ne doit entrer dans nos cœurs, et que, puisqu’avant lui personne n’avait fait pénétrer en nous la connaissance de Dieu, personne ne puisse y être ensuite introduit que par lui.
Orig. Ce n’est point par hasard qu’il est écrit que Joseph enveloppe le corps dans un linceul blanc, qu’il le dépose dans un sépulcre neuf, et qu’il roule une grande pierre à l’entrée, car tout ce qui approche le corps de Jésus doit avoir pour caractère la pureté, la nouveauté, la grandeur. REMI. Après que le corps fut enseveli, tandis que tous les autres retournaient chez eux, les femmes seules qui l’avaient aimé plus tendrement restèrent près de son corps et remarquèrent avec grand soin l’endroit où on venait de l’ensevelir, afin de pouvoir, en temps convenable, lui offrir l’hommage de leur piété : " Or, Marie-Madeleine et l’autre Marie étaient là, se tenant près du tombeau. "
Orig. Nous ne lisons pas dans l’Évangile que la mère des enfants de Zébédée fut ellemême assise près du sépulcre, peut-être n’avait-elle été que jusqu’au pied de la croix ; mais les autres femmes, animées d’une charité plus grande, voulurent être témoins de tout ce qui devait suivre.
S. Hil. Ou bien, alors que tous les autres abandonnent le Seigneur, celles-ci persévèrent dans leur dévouement à Jésus, et attendent l’effet de ses promesses. Aussi elles méritèrent de voir les premières le Sauveur ressuscité, " car celui-là seul qui persévère jusqu’à la fin sera sauvé " (Mt 10, 22 ; 24, 13). C’est ce que continuent de faire, jusqu’à ce jour, les saintes femmes, c’est-à-dire les âmes qui considèrent, avec une pieuse curiosité, comment s’accomplit et se termine la passion du Christ.
Le lendemain, qui était le jour d’après celui qui est appelé la préparation du sabbat, les princes des prêtres et les pharisiens s’étant assemblés, vinrent trouver Pilate,
et lui dirent : Seigneur, nous nous sommes souvenus que cet imposteur a dit, lorsqu’il était encore en vie : Je ressusciterai trois jours après ma mort.
Commandez donc que le sépulcre soit gardé jusqu’au troisième jour, de peur que ses disciples ne viennent dérober son corps, et ne disent au peuple : Il est ressuscité d’entre les morts. Et ainsi la dernière erreur serait pire que la première.
Pilate leur dit : Vous avez des gardes : allez, faites-le garder comme vous l’entendrez.
Commentaire (versets 62 à 65) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 62 à 65 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
S. Jér. Il ne suffisait pas aux princes des prêtres d’avoir crucifié le Dieu Sauveur ; il fallait encore qu’ils gardassent son tombeau, et qu’autant qu’il était en eux ils lui fissent violence pour l’empêcher de ressusciter. " Or, le lendemain, c’est-à-dire le jour d’après la préparation du sabbat, " etc.
RAB. Le mot parasceve veut dire préparation, et ce nom était donné au sixième jour pendant lequel on préparait tout ce qui était nécessaire pour le sabbat, comme il était recommandé pour la manne : " Le sixième jour, vous en recueillerez le double. " C’est le sixième jour que l’homme a été créé, et c’est le septième que Dieu s’est reposé. Ainsi, Jésus est mort le sixième jour, et il s’est reposé le septième dans le tombeau. S. JER. Ce n’est pas assez pour les princes des prêtres d’avoir commis un immense forfait en mettant le Seigneur à mort, il faut encore que leur malice empoisonnée se répande sur lui après sa mort, qu’ils déchirent sa réputation, et qu’ils traitent de séducteurs celui dont ils connaissent l’innocence : Ils disent donc à Pilate : " Seigneur, nous nous sommes rappelé que cet imposteur, lorsqu’il vivait encore, a dit, " etc. Ils agissent ici comme Caïphe, qui avait prophétisé précédemment, sans savoir ce qu’il disait : " Il est avantageux qu’un seul homme périsse pour tout le peuple " (Jn 11). En effet, Jésus-Christ était un séducteur, qui ne faisait point passer de la vérité à l’erreur, mais du mensonge à la vérité, du vice à la vertu, de la mort à la vie. Remi. Ils prétendent qu’il a dit : " Je ressusciterai après trois jours, " parce qu’il avait fait autrefois cette prédiction : " De même que Jonas resta trois jours et trois nuits dans le sein de la baleine, " etc. (Mt 12). Mais il nous faut examiner comment il a ressuscité trois jours après sa mort. Il en est quelques-uns qui ont voulu compter trois heures de nuit pour une nuit, et pour un jour l’aurore qui suivit les ténèbres ; mais ils n’ont point compris la portée du langage figuré. Dans ce langage, le sixième jour où Jésus-Christ a souffert comprend la nuit précédente, vient ensuite la nuit du samedi avec le jour qui la suit, et la nuit du dimanche comprend le jour qui vient après. C’est ainsi qu’il est vrai de dire que le Sauveur est ressuscité trois jours après sa mort.
S. Aug. (Serm. sur la Pass.) Il est ressuscité trois jours après sa mort, pour montrer le consentement que toute la Trinité avait donné à la passion du Fils de Dieu, et ces trois jours sont une figure de la Trinité qui avait créé l’homme au commencement, et qui la répare à la fin par la passion de Jésus-Christ. " Commandez donc que le sépulcre soit gardé jusqu’au troisième jour. "
RAB. Les disciples de Jésus-Christ étaient des voleurs dans un sens spirituel, parce qu’ils faisaient servir à l’usage de 1’Église les écrits de l’Ancien et du Nouveau Testament, qu’ils avaient enlevés aux Juifs coupables d’ingratitude, et qu’ils leur ont enlevé le Sauveur, pendant qu’ils dormaient du sommeil de l’infidélité, pour le transmettre aux Gentils qui devaient croire en lui.
S. Hil. Cette crainte qu’on enlève le corps, cette garde du sépulcre, ce sceau qu’ils y apposent sont un témoignage de leur folie et de leur incrédulité qui les portent à sceller le sépulcre de celui à la voix duquel ils avaient un vu mort sortir plein de vie du tombeau.
Rab. En ajoutant : " Et cette dernière erreur serait pire que la première, " ils disent vrai à leur insu, car le mépris de la grâce de la pénitence fut pour les Juifs pire que l’erreur causée par leur ignorance.
S. Chrys. (hom. 88.) Voyez encore comment, sans le vouloir, ils concourent à la démonstration de la vérité, car cette mesure qu’ils firent prendre devint une preuve péremptoire de la résurrection : car, puisque le tombeau fut gardé, aucune fraude n’a été possible, et s’il n’y a pas eu de fraude, il est donc certain et incontestable que le Seigneur est ressuscité. Or, voici ce que leur répond Pilate : " Pilate leur dit : Vous avez des gardes, allez, gardez-le comme vous l’entendrez. "
RAB. Il semble leur dire : Qu’il vous suffise de m’avoir fait consentir à la mort de l’innocent ; pour le reste, soyez seuls responsables de votre coupable erreur. " Ils s’en allèrent donc, et, pour s’assurer du sépulcre, ils eu scellèrent la pierre et y mirent des gardes. "
S. Chrys. (hom. 89.) Pilate ne voulut pas que le sceau fût mis sur le sépulcre par les soldats seulement, car les Juifs auraient pu dire alors que les soldats avaient laissé les disciples enlever le corps du Seigneur, et détruire ainsi la foi en sa résurrection ; mais ils n’oseraient maintenant l’avancer, puisqu’ils ont eux-mêmes scellé le sépulcre.
Ils s’en allèrent donc, et pour s’assurer du sépulcre, ils en scellèrent la pierre, et y mirent des gardes.
Commentaire (versets 6 à 10) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 6 à 10 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
S. Chrys (hom. 86.) En reconnaissant qu’ils avaient acheté le sang qu’ils voulaient répandre, les princes des prêtres se condamnèrent par le témoignage de leur propre conscience : " Les princes des prêtres, ayant pris l’argent, dirent : Il ne nous est pas permis de le mettre dans le trésor, parce que c’est le prix du sang. "
S. Jér. Voilà bien les gens qui filtrent et rejettent le moucheron, et qui ne craignent pas d’avaler un chameau. (Mt 23.) Car s’ils n’osent mettre l’argent dans le trésor du temple, avec les offrandes faites à Dieu, sous prétexte qu’il est le prix du sang, pourquoi n’ont-ils pas horreur de répandre ce sang lui-même ? Orig. Ils jugèrent que le meilleur emploi qu’ils pussent faire de cet argent était de le consacrer aux morts, parce que c’était le prix du sang. Mais comme il y a différents lieux de sépultures pour les morts, ils employèrent le prix du sang de Jésus pour acheter le champ d’un potier, afin d’y ensevelir les étrangers, qui ne pourraient, suivant leurs désirs, être ensevelis dans les tombeaux de leurs aïeux : " Et ayant délibéré là dessus, ils en achetèrent le champ d’un potier pour la sépulture des étrangers.
S. Aug. (serm. sur la Cène). Je regarde comme un effet particulier de la providence divine, que le prix de la vente du Sauveur n’ait pas tourné au profit des pécheurs, mais ait servi à procurer un lieu de repos aux étrangers, pour montrer que Jésus-Christ rachetait ainsi les vivants par le sang de sa passion, et qu’il sauvait aussi les morts au prix du même sang répandu. Le champ du potier est donc acheté avec le prix du sang du Seigneur. Or, nous lisons dans les Écritures que le genre humain tout entier a été racheté par le sang du Sauveur. Par ce champ, il faut donc entendre le monde enfler, et ce potier, qui doit avoir l’empire sur tout l’univers, est celui qui a formé du limon de la terre les vases de notre corps. C’est le champ de ce potier qui a été acheté avec le prix du sang de Jésus-Christ pour les étrangers sans famille, sans patrie, exilés, et errants sur toute la terre, et à qui le sang du Sauveur prépare un lieu de repos. Ces étrangers sont les chrétiens pleins de dévouement qui, renonçant au siècle, et ne possédant rien dans le monde, trouvent leur repos dans le sang de Jésus-Christ, car la sépulture de Jésus-Christ est le vrai repos du chrétien. " Nous avons été ensevelis avec lui par le baptême pour la mort du péché, dit 1’Apôtre " (Rm 6.) Nous sommes donc des voyageurs en ce monde, et comme des étrangers sur cette terre.
S. Jér. On peut dire aussi que nous étions étrangers à la loi et aux prophètes, et que les mauvaises dispositions des Juifs ont été pour nous une cause de salut.
Orig. Ou bien, nous appelons ici étrangers, ceux qui demeurent séparés de Dieu jusqu’à la fin ; car si les justes ont été ensevelis avec Jésus-Christ dans le sépulcre neuf qui a été taillé dans le roc, ceux qui demeurent jusqu’à la fin étrangers à Dieu, sont ensevelis dans le champ de ce potier qui façonne la boue, champ qui a été acheté avec le prix du sang et qui est appelé pour cela le champ du sang : " C’est pourquoi ce champ est encore aujourd’hui appelé haceldama, c’est-à-dire le champ du sang ".
La Glose. Ce qu’il faut rapporter au temps où l’Évangéliste écrivait. Il apporte ensuite à l’appui de ce fait, le témoignage du prophète : " ils ont reçu les trente pièces d’argent, prix de celui qui a été mis à prix suivant l’appréciation des enfants d’Israël, et ils les ont données pour en acheter le champ d’un potier, ainsi que me l’a prescrit le Seigneur. "
S. Jér. On ne trouve aucune trace de cette prophétie dans Jérémie, mais nous lisons quelque chose de semblable dans Zacharie, le dernier des douze petits prophètes (Za 11, 12) ; c’est-à-dire que le sens est à peu près le même, bien que la contexture de la phrase et les expressions soient différentes.
S. Aug. (de l’accord des Evang., 3, 7.) Si l’on prétendait s’autoriser de cette difficulté pour contester l’autorité de l’Évangéliste, nous rappellerions d’abord qu’on ne lit pas dans tous les exemplaires de l’Évangile, que ces paroles aient été dites " par le prophète Jérémie, " mais simplement " par le prophète. " Toutefois, je ne puis admettre cette solution, car un grand nombré d’exemplaires, et des plus anciens, portent le nom de Jérémie, et il n’y a aucune raison qui ait pu faire ajouter ce nom et altérer ainsi le texte. On explique parfaitement, au contraire, le retranchement de ce nom, en l’attribuant à une ignorance téméraire, que troublait, peut-être, le passage en question. Or, il a. pu arriver, que tandis que saint Matthieu écrivait son Évangile, le nom de Jérémie se soit présenté à son esprit à la place de celui de Zacharie, comme il arrive souvent, erreur qu’il aurait certainement corrigée sur l’observation qui a dû lui en être faite de son vivant par les lecteurs de cet Évangile, s’il n’avait pensé que le nom d’un prophète ne s’était pas présenté à son esprit pour un autre au moment où il écrivait sous l’inspiration de l’Esprit saint, sans que Dieu l’eût ainsi voulu. Quelles sont les raisons de cette conduite ? La première, c’est que Dieu montrait ainsi que tous les prophètes avaient parlé sous l’inspiration du même esprit, et que l’accord le plus admirable régnait entre eux ; prodige bien plus étonnant que si tous les oracles prophétiques avaient été annoncés par un seul homme, et d’où il résulte que l’on doit considérer toutes les paroles que l’Esprit saint a prononcées par leur bouche, comme si chacune d’elles appartenait à tous, et toutes à chacun d’eux. Car, encore aujourd’hui, il peut arriver qu’une personne, qui veut citer les paroles de quelqu’un, les cite sous le nom d’un de ses amis intimes, et que s’apercevant aussitôt de sa méprise, elle se reprenne, en ajoutant toutefois : mais j’ai bien dit, parce qu’elle ne considère que la parfaite union qui existe entre les deux amis. Or, à bien plus forte raison, on doit raisonner ainsi des saints prophètes. Il y a encore une autre raison pour laquelle l’Esprit saint a permis, ou plutôt a voulu positivement que le nom de Jérémie fut conservé à la place de celui de Zacharie. On lit dans Jérémie (Jr 33) qu’il acheta un champ au fils de son frère, et qu’il lui en donna l’argent, mais non pas le même prix des trente pièces d’argent qui se trouve indiqué dans Zacharie (Jr 32, 9). Or, il est évident que l’Évangéliste a voulu appliquer la prophétie des trente pièces d’argent à ce fait qui vient de s’accomplir dans la personne du Seigneur. Mais on peut voir aussi au sens spirituel une preuve que la prophétie de Jérémie, à l’occasion du champ qu’il achète, s’applique au même événement, dans le nom de Jérémie qui parle du champ acheté, mis à la place du nom de Zacharie qui précise les trente pièces d’argent. Le dessein de Dieu en cela, est que celui qui lit l’Évangile, et qui, en voyant cité Jérémie, n’y trouve cependant rien des trente pièces d’argent, mais seulement ce qui concerne le champ qu’il achète, soit amené à comparer les deux prophètes, et à éclaircir le vrai sens de la prophétie en l’appliquant à ce qui s’est accompli dans la personne du Seigneur. Quant à ce que saint Matthieu ajoute à ces paroles " Suivant l’appréciation des enfants d’Israël, et ils les donnèrent pour le champ du potier comme le Seigneur l’a ordonné, " on ne le trouve ni dans Jérémie ni dans Zacharie. D’où nous devons conclure que c’est l’Évangéliste lui-même qui a fait cette addition dans un sens spirituel, parce qu’il connaissait, par une révélation divine, que cette prophétie s’appliquait au prix que Jésus-Christ a été vendu. S. JÉR. (de la meilleure méthode d’interp. Lettre 51.) Loin de nous la pensée qu’on puisse accuser d’erreur un fidèle compagnon de Jésus-Christ, qui se préoccupa bien plus du sens dogmatique, que des mots et des syllabes.
S. Jér. (sur S. Matth,) J’ai lu dernièrement dans un texte hébreu apocryphe de Jérémie, qu’un juif de la secte des Nazaréens m’avait procuré, et j’y ai trouvé la reproduction littérale de cette citation. Mais il me paraît plus vraisemblable qu’elle a été empruntée au prophète Zacharie, selon la coutume des Évangélistes et des prophètes qui, sans tenir compte de la suite des paroles, ne citent que le sens de l’Ancien Testament à l’appui des faits qu’ils racontent.