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Jean 6
JÉSUS s’en alla ensuite au delà de la mer de Galilée, qui est le lac de Tibériade ;
et une grande foule de peuple le suivait ; parce qu’ils voyaient les miracles qu’il faisait sur les malades.
Jésus monta donc sur une montagne, et s’y assit avec ses disciples.
Or le jour de Pâque, qui est la grande fête des Juifs, était proche.
Jésus ayant donc levé les yeux, et voyant qu’une grande foule de peuple venait à lui, dit à Philippe : D’où achèterons-nous des pains pour donner à manger à tout ce monde ?
Mais il disait cela pour le tenter : car il savait bien ce qu’il devait faire.
Philippe lui répondit : Quand on aurait pour deux cents deniers de pain, cela ne suffirait pas pour en donner à chacun tant soit peu.
Un de ses disciples, qui était André, frère de Simon-Pierre, lui dit :
Il y a ici un petit garçon qui a cinq pains d’orge et deux poissons ; mais qu’est-ce que cela pour tant de gens ?
Jésus lui dit donc : Faites-les asseoir. Or il y avait beaucoup d’herbe dans ce lieu-là ; et environ cinq mille hommes s’y assirent.
Jésus prit donc les pains ; et ayant rendu grâces, il les distribua à ceux qui étaient assis ; et il leur donna de même des deux poissons autant qu’ils en voulurent.
Après qu’ils furent rassasiés, il dit à ses disciples : Ramassez les morceaux qui sont restés, afin que rien ne se perde.
Ils les ramassèrent donc, et emplirent douze paniers des morceaux qui étaient restés des cinq pains d’orge, après que tous en eurent mangé.
Et ces personnes ayant vu le miracle qu’avait fait Jésus, disaient : C’est là vraiment le prophète qui doit venir dans le monde.
Mais Jésus sachant qu’ils devaient venir l’enlever pour le faire roi, s’enfuit encore sur la montagne, lui seul.
Lorsque le soir fut venu, ses disciples descendirent au bord de la mer,
et étant montés sur une barque, ils s’avancèrent vers Capharnaüm, qui était au delà de la mer. Or il était déjà nuit, et Jésus n’était pas encore venu à eux.
Cependant la mer commençait à s’enfler, à cause d’un grand vent qui soufflait.
Et comme ils eurent fait environ vingt-cinq ou trente stades, ils virent Jésus qui marchait sur la mer, et qui était proche de leur barque : ce qui les remplit de frayeur.
Mais il leur dit : C’est moi ; ne craignez point.
Ils voulurent donc le prendre dans leur barque ; et la barque se trouva aussitôt au lieu où ils allaient.
Commentaire (versets 15 à 21) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 15 à 21 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
BEDE. A la vue d'un si grand miracle, le peuple comprit que Jésus réunissait la puissance à la bonté, et il voulut le faire roi, car les hommes veulent dans les princes qui sont à leur tête la bonté dans le gouvernement, jointe à la puissance pour les défendre. Mais aussitôt que le Sauveur en eut connaissance, il s'enfuit sur la montagne, c'est-à-dire, qu'il se retira promptement ; « Jésus ayant connu qu'ils devaient venir pour l'enlever et le faire roi, s'enfuit de nouveau sur la montagne tout seul ; » on peut conclure de là que Nôtre-Seigneur, qui était d'abord assis avec ses disciples sur la montagne d'où il vit la multitude qui venait à lui, était descendu ensuite de la montagne et avait nourri le peuple dans la plaine, car comment aurait-il pu se retirer de nouveau sur la montagne s'il n'en était d'abord descendu ? S. AUG. (de l'acc. des Evang.) Le récit de saint Jean n'est point ici en contradiction avec celui de saint Matthieu, qui nous dit que : « Jésus monta seul sur la montagne pour prier. » (Mt 4) Car ces deux motifs prier et fuir ne s'excluent pas, bien au contraire, Nôtre-Seigneur nous enseigne que c'est surtout lorsque nous sommes dans la nécessité de fuir qu'il nous faut recourir à la prière.
S. AUG. (Traité 25.) Nôtre-Seigneur était roi, et cependant il craint de devenir roi, parce que sa royauté n'était pas de celle que peuvent donner les hommes, mais bien plutôt une royauté qu'il voulait communiquer aux hommes. En effet, comme Fils de Dieu, il ne cesse de régner avec son Père. Les prophètes ont aussi prédit son règne comme Fils de Dieu fait homme, il a fait chrétiens ceux qui ont cru en lui, et ce sont ceux qui composent son royaume, royaume qui sur la terre se forme et s'achète au prix du sang de Jésus-Christ. Un jour viendra où ce royaume disparaîtra dans toute sa splendeur, lorsqu'après le jugement dernier, la gloire des saints brillera de tout son éclat. Or, ses disciples et la multitude qui croyait en lui, pensaient que sa venue sur la terre avait pour objet l'établissement de ce royaume. S. CHRYS. (hom. 42 et 43.) Voyez quelle est la puissance de la sensualité. Il n'est plus question pour eux de la transgression du sabbat, tout leur zèle pour Dieu s'est évanoui, ils sont rassasiés, tout est oublié ; Jésus est pour eux un prophète et ils veulent le faire roi et le mettre sur le trône. Mais Jésus-Christ se dérobe à leurs désirs, et nous apprend ainsi à mépriser les honneurs du monde. Jésus laisse donc ses disciples et se retire sur la montagne. Les disciples voyant que le Sauveur les avait quittés, descendirent vers la mer, lorsque le soir fut venu, comme le fait remarquer l'Evangéliste. Ils l'attendirent jusqu'au soir, espérant toujours qu'il viendrait les retrouver, mais le soir venu, ils ne peuvent résister davantage au désir de le chercher, tant était grand leur amour pour leur divin Maître ! et cet amour les porte à monter dans une barque pour aller à sa rencontre : « Et étant montés dans une barque, ils naviguèrent vers l'autre bord pour arriver à Capharnaüm, espérant qu'ils l'y trouveraient. S. AUG. (Traité 24.) L'Evangéliste fait connaître d'abord le but de leur voyage, avant d'exposer quels en furent les incidents. Ils traversèrent le lac, et saint Jean raconte comme par récapitulation ce qui arriva pendant la traversée : « Il faisait déjà nuit, et Jésus n'était pas encore venu à eux. » S. CHRYS. (hom. 42 sur S. Jean.) C'est avec dessein que l’Evangéliste précise le moment de la traversée, il veut faire ressortir la vivacité de leur amour pour Jésus-Christ. Ils ne disent pas : Le soir est venu, la nuit se fait, leur amour les pousse à s'embarquer malgré tous les obstacles qui se présentaient, d'abord le temps : « Il faisait déjà nuit, » puis la tempête : « La mer soulevée par un grand vent s'enflait ; » enfin le lieu où ils se trouvaient, la terre était fort éloignée : « Lorsqu'ils eurent ramé environ vingt-cinq ou trente stades. »
BEDE. Nous employons cette locution lorsque nous sommes dans le doute, à peu près vingt-cinq ou trente.
S. CHRYS. (hom. 43.) Une dernière difficulté, c'est l'apparition inattendue du Sauveur : « Ils virent Jésus marchant sur la mer et s'approchant de la barque, et ils eurent peur. » Il leur apparaît après les avoir quittés, il veut leur apprendre d'un côté ce que c'est que l'abandon et le délaissement, et rendre leur amour plus vif ; et de l'autre, leur manifester sa toute-puissance. Cette apparition est pour eux une cause d'effroi : « Et ils eurent peur, » dit l'Evangéliste. Aussi Notre-Seigneur s'empresse de dissiper leur frayeur et de relever leur courage : « Mais il leur dit : C'est moi, ne craignez point. »
BEDE. Il ne leur dit point : Je suis Jésus, mais simplement : « C'est moi, » parce qu'ils vivaient dans son intimité, et qu'au seul son de sa voix, ils purent facilement reconnaître leur maître ; ou bien, ce qui est plus vraisemblable, il voulut leur apprendre qu'il était celui qui dit à Moïse : « Je suis celui qui suis, » (Ex 3, 14) S. CHRYS. (hom. 43.) Le Sauveur voulut apparaître aux yeux de ses disciples pour les convaincre que c'était lui-même qui allait apaiser la tempête, circonstance que l’Évangéliste nous fait comprendre, en ajoutant : « Ils voulurent le prendre dans leur barque, et aussitôt ils abordèrent au rivage vers lequel ils se dirigeaient. » C'est donc à Jésus qu'ils furent redevables de cette heureuse traversée. Cependant il ne voulut pas monter dans la barque pour faire mieux ressortir la grandeur du miracle et la puissance divine qui l'opérait.
THEOPHYL. Vous voyez ici, en effet, trois miracles réunis : Jésus marche sur la mer, il calme la fureur des flots, et fait aborder aussitôt la barque au rivage dont les disciples étaient encore fort éloignés, lorsque le Seigneur apparut.
S. CHRYS. (hom. 43.) Jésus ne permit pas que la foule le vît marcher sur la mer, parce que ce miracle était audessus de sa portée, il ne voulut pas même qu'il se prolongeât longtemps aux yeux de ses disciples, et il disparut presque aussitôt de leurs regards. S. AUG. (de l'accord des Evang., 1, 47) D'après saint Matthieu, Jésus ordonna d'abord à ses disciples de monter dans une barque, de le devancer au delà du lac, et d'attendre là qu'il eût congédié la foule ; et après l'avoir congédiée, il se retire seul sur la montagne pour prier. Saint Jean, au contraire, rapporte que le Sauveur s'enfuit aussitôt sur la montagne, et il ajoute : « Le soir étant venu, ses disciples descendirent vers la mer, et lorsqu'ils furent montés dans une barque, » etc. Mais il n'y a ici aucune contradiction, car qui ne voit que saint Jean raconte par récapitulation, comme ayant été fait par les disciples, ce que Jésus leur avait ordonné avant de se retirer sur la montagne ?
S. CHRYS. (hom. 43.) On peut dire encore que ce miracle est différent de celui qui est rapporté par saint Matthieu. Dans le récit de saint Matthieu, les disciples ne reçurent pas aussitôt Nôtre-Seigneur, ici au contraire, ils s'empressent de le recevoir sans aucun retard. Dans le premier évangéliste encore, la tempête continuait de battre les flancs du navire, ici d'une seule parole, Jésus fait revenir le calme, on peut donc admettre deux miracles différents, ce qui n'a rien de surprenant, car Nôtre-Seigneur a pu faire plusieurs fois les mêmes miracles pour les rendre plus faciles à croire. S. AUG. (Traité 25 sur S. Jean.) Dans le sens mystique, Nôtre-Seigneur commence par nourrir la multitude et se retire ensuite sur la montagne, selon ce qui était prédit de lui : « L'assemblée des peuples vous entourera, et à cause d'elle remontez dans les hauteurs. » (Ps 7) C'est-à-dire, remontez dans les hauteurs, afin que l'assemblée des peuples vous entoure. Mais pourquoi l'Evangéliste dit-il que le Sauveur s'enfuit ? car on n'aurait pu le retenir malgré lui. Cette fuite a donc une signification mystérieuse, et nous apprend que la hauteur de ces mystères ne pouvait être comprise ; en effet, vous dites de tout ce que vous ne comprenez pas : « Cela me fuit. » NôtreSeigneur fuit donc seul sur une montagne lorsqu'il monte au-dessus de tous les cieux. Tandis qu'il est dans les hauteurs des cieux, ses disciples qui sont restés dans la barque sont exposés à la violence de la tempête. Cette barque était la figure de l'Eglise, il faisait déjà nuit, et il n'y avait rien d'étonnant, la vraie lumière ne brillait pas encore, Jésus n'était pas encore venu les trouver. Plus approche la fin du monde, et plus aussi on voit croître les erreurs et augmenter l'iniquité. En effet, la charité est lumière, suivant les paroles de saint Jean : « Celui qui hait son frère demeure dans les ténèbres. » (1 Jn 2, 9.) Les flots qui agitent le navire, la tempête, les vents sont les clameurs des réprouvés. La charité se refroidit, les flots ne cessent de monter et de battre les flancs du navire, et cependant ni les vents, ni la tempête, ni les flots, ni les ténèbres ne peuvent briser la barque et l'engloutir, ni même l'empêcher d'avancer, car celui qui aura persévéré jusqu'à la fin sera sauvé. Le nombre cinq est l'emblème de la loi, renfermée dans les cinq livres de Moïse ; le nombre vingt-cinq est donc aussi la figure de la loi, puisqu'il est le produit du nombre cinq multiplié par cinq. Mais la perfection qui est signifiée par le nombre six, manquait à la loi avant l'Evangile, et en multipliant cinq par six, on obtient le nombre trente, figure de la loi accomplie par l'Evangile. Nôtre-Seigneur vient donc trouver ceux qui accomplissent la loi, en marchant sur les flots, c'est-à-dire, en foulant aux pieds toutes les vaines enflures de l'orgueil et toutes les hauteurs du monde, et cependant les tribulations sont si grandes, que ceux mêmes qui croient en Jésus tremblent d'y succomber. THEOPHYL. Lorsque les hommes ou les démons s'efforcent de nous ébranler par la crainte, écoutons Jésus-Christ qui nous dit : « C'est moi, ne craignez point, » c'est-à-dire je suis toujours près de vous, je demeure avec vous comme Dieu, et ne passe jamais, ne vous laissez donc point enlever par de vaines terreurs la foi que vous avez en moi. Voyez encore comment Nôtre-Seigneur ne vient pas au secours de ses disciples au commencement du danger, mais longtemps après. C'est ainsi que Dieu permet que nous soyons au milieu des dangers, pour éprouver notre courage parce combat contre les tribulations, et nous enseigner à recourir à celui-là seul qui peut nous sauver alors même que tout espoir est perdu. En effet c'est que lorsque l'intelligence de l'homme est à bout de ressources et déclare son impuissance, que le secours de Dieu arrive. Si nous voulons nous aussi recevoir Jésus-Christ dans notre barque, c'est-à-dire lui offrir une habitation dans nos cœurs, nous arriverons aussitôt au rivage où nous voulons aborder, c'est-à-dire au ciel. Bède le Vénérable. Mais cette barque ne porte pas d'hommes indolents et paresseux, elle veut des rameurs vigoureux ; c'est ainsi que dans l’Église ce ne sont pas les âmes molles et nonchalantes mais les âmes fortes et qui persévèrent dans la pratique des bonnes œuvres qui parviennent au port du salut éternel.
Le lendemain le peuple, qui était demeuré de l’autre côté de la mer, remarqua qu’il n’y avait point eu là d’autre barque, et que Jésus n’y était point entré avec ses disciples, mais que les disciples seuls s’en étaient allés ;
et comme il était depuis arrivé d’autres barques de Tibériade près le lieu où le Seigneur, après avoir rendu grâces, les avait nourris de cinq pains ;
et qu’ils connurent enfin que Jésus n’était point là non plus que ses disciples, ils entrèrent dans ces barques, et vinrent à Capharnaüm chercher Jésus.
Et l’ayant trouvé au delà de la mer, ils lui dirent : Maître ! quand êtes-vous venu ici ?
Jésus leur répondit : En vérité, en vérité je vous le dis : vous me cherchez, non à cause des miracles que vous avez vus, mais parce que je vous ai donné du pain à manger, et que vous avez été rassasiés.
Travaillez pour avoir, non la nourriture qui périt, mais celle qui demeure pour la vie éternelle, et que le Fils de l’homme vous donnera ; parce que c’est en lui que Dieu le Père a imprimé son sceau et son caractère.
Commentaire (versets 22 à 27) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 22 à 27 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
S. CHRYS. (hom. 43 sur S. Jean.) Nôtre-Seigneur n'a pas fait connaître clairement au peuple comment il avait marché sur la mer, mais il le lui a laissé soupçonner à en juger par ces paroles de l'Evangéliste : « Le lendemain, le peuple qui était demeuré de l'autre côté de la mer, vit que Jésus n'était point entré dans la seule barque qui était près du rivage, » etc. Cette manière de parler indique que le peuple pouvait présumer que le Sauveur avait traversé la mer à pied. Et on ne peut dire ici qu'il était monté dans une autre barque puisqu'il n'y en avait qu'une seule dans laquelle ses disciples étaient montés, sans que Jésus fût monté avec eux. S. AUG. (Traité 25 sur S. Jean.) Nôtre-Seigneur leur suggère donc l'idée de ce grand miracle. D'autres barques arrivèrent près du lieu où ils avaient mangé le pain que le Sauveur leur avait donné, et le peuple monta dans ces barques pour aller à la recherche de Jésus : « D'autres barques suivirent, etc., et ils se dirigèrent vers Capharnaüm pour chercher Jésus. »
S. CHRYS. (hom. 42.) Et cependant après un si grand miracle, ils ne lui demandent pas comment il a traversé la mer, ni la manière dont s'est opéré ce prodige extraordinaire : « Et l'ayant trouvé au-delà de la mer, ils lui dirent : Maître, quand êtes-vous venu ici ? » A moins qu'on ne prenne ici le mot quand dans le sens de comment. Ils font ici preuve d'une habileté remarquable ; ils proclamaient précédemment que c'était un prophète, ils s'étaient concertés pour le faire roi, ils le trouvent aujourd'hui et ne lui découvrent rien de ce dessein.
S. AUG. Voici celui qui s'était enfui sur la montagne, dans la crainte que le peuple ne le fît roi, qui s'entretient maintenant avec le peuple, ils peuvent se saisir de sa personne et le proclamer roi. Mais Jésus, après le miracle plein de mystère qu'il a opéré, leur adresse ses enseignements, afin de nourrir de sa doctrine divine l'âme de ceux dont il a nourri miraculeusement le corps. ALCUIN. Celui qui nous a enseigné par son exemple à fuir la louange et les honneurs de la terre, apprend également aux docteurs comment ils doivent remplir le ministère de la prédication. S. CHRYS. (hom. 44.) La mansuétude et la douceur ne sont pas toujours utiles, lorsque vous avez affaire à un disciple d'un esprit lent et peu ouvert encore, il faut le presser avec l'aiguillon ; c'est ce que fait ici le Fils de Dieu. La multitude accourt à lui et cherche à le flatter en lui disant : « Maître, quand donc êtes-vous venu ici ? » et il ne répond à cette question que par un reproche pour montrer qu'il ne désire nullement l'honneur qui vient des hommes, mais qu'il ne cherche que leur salut, aussi il ne se contente pas de blâmer leur conduite, il dévoile les pensées les plus secrètes de leur cœur : « Jésus leur répondit : En vérité, en vérité, je vous le dis, vous me cherchez non parce que vous avez vu des miracles, » etc.
S. AUG. C'est-à-dire : En me cherchant, vous obéissez aux instincts de la chair, et non aux désirs de l'esprit. S. CHRYS. (hom. 44.) Aux reproches Nôtre-Seigneur ajoute l'enseignement de la doctrine : « Travaillez pour avoir, non la nourriture qui périt, mais celle qui demeure pour la vie éternelle. » C'est-à-dire : Vous cherchez la vie matérielle et périssable, mais mon intention en nourrissant vos corps a été de vous inspirer le désir de cette nourriture qui donne non point la vie du temps, mais la vie éternelle.
ALCUIN. La nourriture matérielle n'alimente et n'entretient que le corps, et encore n'atteint-elle ce but qu'à la condition d'être renouvelée tous les jours, mais la nourriture spirituelle demeure éternellement et nous donne une satiété perpétuelle et une vie qui n'a d'autre terme que l'éternité. S. AUG. (Traité 25.) Il fait pressentir qu'il est lui-même cette nourriture comme il le déclarera plus ouvertement dans la suite de son discours, et il semble leur dire : Vous me cherchez pour toute autre chose que moi, cherchez-moi donc pour moi-même. S. CHRYS. (hom. 44.) Mais comme il en est qui voudraient s'autoriser de ces paroles pour mener une vie toute de paresse et d'oisiveté, il est nécessaire de leur rappeler ce que dit saint Paul : « Que celui qui dérobait ne dérobe plus, mais qu'il s'occupe en travaillant des mains à quelque ouvrage bon et utile, pour avoir de quoi donner à ceux qui sont dans l'indigence. » (Ep 4, 28.) Et lui-même lorsqu'il vint à Corinthe, demeurait chez Aquila et Priscille et travaillait de ses mains. (Ac 18) Ces paroles : « Ne travaillez pas pour avoir la nourriture qui périt, » n'autorisent en aucune façon la paresse et l'oisiveté, mais nous font un devoir de travailler et de distribuer le fruit de notre travail. C'est là en effet la nourriture qui ne périt pas, tandis que travailler pour la nourriture qui périt, c'est être dominé par l'amour des choses de la terre. Jésus leur tient ce langage parce qu'ils n'avaient aucun souci de la foi, et qu'ils ne songeaient qu'à se rassasier sans travailler, c'est ce qu'il appelle la nourriture qui périt.
S. AUG. De même qu'il avait dit précédemment à la Samaritaine : « Si vous saviez quel est celui qui vous demande à boire, vous lui en auriez demandé vous-même et il vous eût donné une eau vive. » Il ajoute ici : « Cette nourriture que le Fils de l'homme donnera. » ALCUIN. Lorsque vous recevez le corps de Jésus-Christ des mains du prêtre, faites attention non au prêtre que vous voyez, mais à celui que vous ne voyez pas. Le prêtre n'est que le dispensateur de cette nourriture, il n'en est pas l'auteur. Or le Fils de l'homme se donne à nous, afin qu'il demeure en nous, et que nous demeurions en lui. Ne considérez pas ce Fils de l'homme comme un des enfants ordinaires des hommes, il en a été séparé par une grâce toute particulière qui l'a placé en dehors de tous les autres ; ce Fils de l'homme est tout ensemble le Fils de Dieu, comme il le déclare dans ce qui suit : « Car c'est lui que le Père a marqué de son sceau. » Marquer d'un sceau, c'est appliquer un signe, et Nôtre-Seigneur semble dire : Gardez-vous de me mépriser, parce que je suis le Fils de l'homme, car je suis le Fils de l'homme marqué du sceau de Dieu le Père, c'est-à-dire qu'il a imprimé sur moi un signe qui me distingue de tout le reste du genre humain, et qui me constitue son libérateur. S. HIL. (de la Trin., 8) Les sceaux ont cette propriété de reproduire parfaitement la figure dont ils portent l'empreinte, et de la conserver néanmoins tout entière. Ils reçoivent cette empreinte gravée à leur surface, et la reproduisent dans toute son intégrité. Cette comparaison ne peut donc être appliquée à la génération divine, car dans les sceaux il y a la matière, la différence entre l'original et l'empreinte et l'impression qui reproduit sur une matière plus molle l'empreinte gravée sur un métal plus dur. Mais lorsque le Fils de Dieu qui est devenu le Fils de l'homme pour opérer le mystère de notre salut, dit qu'il a été marqué du sceau de Dieu, il veut nous faire comprendre qu'il reproduit en lui la nature du Père, et qu'il a le pouvoir de donner la nourriture qui renferme le germe de la vie éternelle, parce qu'il contient la plénitude de la nature divine du Père qui l'a marqué de son sceau.
S. CHRYS. (hom. 44.) Ou bien encore il l'a marqué de son sceau, c'est-àdire il l'a comme désigné pour nous apporter cette nourriture ; ou enfin il l'a marqué de son sceau, c'est-à-dire il nous l'a fait connaître par son témoignage. ALCUIN. Dans le sens mystique, c'est le lendemain, c'est-à-dire après l'ascension de Jésus-Christ, que la multitude, qui s'applique à la pratique des bonnes œuvres, et qui cesse d'être esclave des plaisirs des sens, attend l'arrivée de Jésus. Cette seule barque qui est sur le rivage, c'est l'Eglise qui est une ; les autres barques qui surviennent sont les conventicules des hérétiques, qui recherchent leurs propres intérêts, et non ceux de Jésus-Christ (Ph 2) ; et c'est avec raison qu'il leur dit : « Vous me cherchez, parce que vous avez mangé des pains. » S. AUG. (Traité 25 sur S. Jean.) Combien en est-il encore qui ne cherchent Jésus que pour en obtenir des faveurs temporelles ? L'un a une affaire, il vient réclamer l'appui du clergé, un autre est opprimé par un homme puissant, il s'empresse de venir réclamer le secours de l'Eglise ; à peine s'en trouvent-ils qui cherchent Jésus pour lui seul. S. GREG. (Moral., 23, 17 ou 20.) Cette multitude représente encore ceux qui, au sein même de la sainte Eglise, s'attirent la haine de Dieu en recevant les ordres sacrés qui les rapprochent de Dieu, sans s'occuper des vertus qu'exigent les saints ordres, et en n'y cherchant qu'un moyen de subvenir aux besoins de la vie présente. On suit le Seigneur pour le pain dont on a été rassasié, lorsqu'on ne demande à la sainte Eglise que les biens et les aliments temporels ; on le cherche à cause des pains, et non pour ses miracles, lorsqu'on aspire au ministère sacré, non pour y pratiquer la vertu dans un degré plus excellent, mais pour un intérêt tout matériel.
BEDE. Ceux encore qui demandent dans leurs prières les biens temporels plutôt que les biens de l'éternité, cherchent Jésus, non pour Jésus, mais pour toute autre chose. Nous voyons ici, en figure, que les conciliabules des hérétiques ne peuvent avoir pour hôtes ni Jésus-Christ, ni ses disciples ; ces autres barques qui surviennent, ce sont les hérésies que l'on voit surgir tout d'un coup. Cette foule qui reconnaît que ni Jésus ni ses disciples n'étaient là, représente ceux qui, reconnaissant les erreurs des hérétiques, les abandonnent pour venir embrasser la vraie foi.
Ils lui dirent : Que ferons-nous pour faire des œuvres de Dieu ?
Jésus leur répondit : L’œuvre de Dieu est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé.
Ils lui dirent : Quel miracle donc faites-vous, afin qu’en le voyant nous vous croyions ? Que faites-vous d’extraordinaire ?
Nos pères ont mangé la manne dans le désert, selon ce qui est écrit : Il leur a donné à manger le pain du ciel.
Jésus leur répondit : En vérité, en vérité je vous le dis : Moïse ne vous a point donné le pain du ciel ; mais c’est mon Père qui vous donne le véritable pain du ciel.
Car le pain de Dieu est celui qui est descendu du ciel, et qui donne la vie au monde.
Ils lui dirent donc : Seigneur ! donnez-nous toujours ce pain.
Commentaire (versets 28 à 34) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 28 à 34 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
ALCUIN. Ils comprirent que cette nourriture, qui demeure pour la vie éternelle, c'était l'œuvre de Dieu, et ils demandent ce qu'ils doivent faire pour travailler à se procurer cette nourriture, c'est-àdire pour opérer l'œuvre de Dieu : « Ils lui dirent donc : Que ferons-nous pour opérer les œuvres de Dieu ? »
BEDE. C'est-à-dire, quels préceptes devrons-nous observer pour accomplir les œuvres de Dieu ?
S. CHRYS. (hom. 45.) Ils lui faisaient cette question, non dans le dessein de s'instruire et d'agir en conséquence, mais pour l'amener à reproduire le miracle de la multiplication des pains.
THEOPHYL. Bien que Jésus-Christ connût parfaitement l'inutilité de ses enseignements pour ce peuple grossier, il ne laisse pas de lui répondre pour l'utilité générale ; et il lui apprend ainsi qu'à tous les hommes quelle est cette œuvre de Dieu : « Jésus répondit : L'œuvre de Dieu, c'est que vous croyiez en celui qu'il a envoyé. » —S. AUG. (Traité 25.) Il ne dit pas : C'est que vous croyiez à lui, mais : « C'est que vous croyiez en lui. » On peut croire à Jésus-Christ, sans croire immédiatement en lui ; ainsi les démons croyaient à Jésus-Christ, sans cependant croire en lui ; ainsi nous croyons à Paul, sans pour cela croire en Paul. Croire en Jésus-Christ, c'est donc l'aimer en croyant, c'est unir la foi à l'amour, c'est s'unir à lui par la foi et faire partie du corps dont il est le chef. C'est la foi que Dieu exige de nous, et qui opère par la charité. (Gal 5) Cependant la foi est distincte des œuvres, selon la doctrine de l'Apôtre : « L'homme est justifié par la foi, sans les œuvres de la loi. » (Rm 3, 28.) Il est des œuvres qui paraissent bonnes, quoique séparées de la foi en Jésus-Christ, mais elles ne le sont pas en réalité, parce qu'elles ne se rapportent pas à la fin qui les rend véritablement bonnes : « Car Jésus-Christ est la un de la loi, pour justifier tout homme qui croit. » (Rm 10) Voilà pourquoi Nôtre-Seigneur n'a pas voulu distinguer la foi des œuvres, mais qu'il a déclaré que la foi est l'ouvrage de Dieu ; car c'est la foi qui opère par la charité. Et il ne dit pas : Votre œuvre, mais : « L'œuvre de Dieu est que vous croyiez en lui, » afin que celui qui se glorifie, ne se glorifie que dans le Seigneur. (2 Co 10, 17.) Croire en lui, c'est donc manger la nourriture qui demeure pour la vie éternelle. Pourquoi préparer vos dents et votre estomac ? Croyez, et vous avez mangé. A cause de cette invitation que le Sauveur leur fait de croire en lui, ils répondent en demandant de nouveaux miracles pour appuyer leur foi ; car c'est le propre des Juifs de demander des miracles : « Ils lui répartirent : Quel miracle faites-vous, pour que, le voyant, nous croyions en vous ? » S. CHRYS. (hom. 45.) Rien de plus déraisonnable à des hommes qui ont pour ainsi dire un miracle entre les mains, que de tenir un pareil langage, comme s'ils n'avaient jamais été les témoins d'aucun miracle. Ils ne laissent même pas au Sauveur le choix du miracle, mais ils veulent le mettre dans la nécessité de n'opérer d'autre prodige que celui qui a été fait en faveur de leurs ancêtres : « Nos pères ont mangé la manne dans le désert. »
ALCUIN. Et pour ne point exposer cette manne au mépris, ils la relèvent par l'autorité du Psalmiste en ajoutant : « Ainsi qu'il est écrit : Il leur a donné à manger le pain du ciel. » (Ps 77)
S. CHRYS. (hom. 45.) Parmi tant de miracles que Dieu opéra dans l'Egypte, dans la mer Rouge, dans le désert, ils rappellent de préférence le souvenir du miracle de la manne, dont leurs instincts sensuels leur faisaient désirer le retour. Remarquez qu'ils n'attribuent point ce miracle à Dieu, pour ne point paraître égaler le Sauveur à Dieu, ils ne présentent point non plus Moïse comme en étant l'auteur, parce qu'ils ne veulent point humilier Jésus-Christ; ils échappent à cette double difficulté en disant : « Nos pères ont mangé la manne dans le désert. » S. AUG. (Traité 25.) Ou bien encore, Nôtre-Seigneur se posait comme supérieur à Moïse, car jamais Moïse n'osa dire de lui qu'il donnait la nourriture qui ne périt point. Au souvenir donc des granas miracles opérés par Moïse, ils en voulaient de plus grands encore, et semblaient dire au Sauveur : Vous promettez la nourriture qui ne périt point, et vous êtes loin de faire des miracles semblables à ceux de Moïse, ce ne sont point des pains d'orge qu'il a donnés au peuple de Dieu, mais la manne qui tombait du ciel. S. CHRYS. (hom. 45.) Nôtre-Seigneur aurait pu leur répondre que Moïse avait fait de plus grands miracles que celui de la manne ; mais ce n'était pas le moment de leur parler de la sorte, il n'avait en vue qu'une seule chose, c'était de leur inspirer le désir de la nourriture spirituelle : « Jésus leur répondit donc : En vérité, en vérité, je vous le dis, Moïse ne vous a point donné le pain du ciel, » etc. La manne ne venait donc point du ciel, et si l'Ecriture dit qu'elle venait du ciel, c'est dans le même sens qu'elle appelle les oiseaux, les oiseaux du ciel (Ps 8), et qu'elle dit ailleurs : « Le Seigneur a tonné du haut du ciel. » (Ps 17 ; Qo 46.) Le Sauveur dit que la manne n'était pas un pain véritable, non pas que la manne ne fût vraiment miraculeuse, mais parce que c'était une figure et non la vérité. Remarquez encore qu'il ne se met pas en opposition avec Moïse, c'est Dieu qu'il oppose à Moïse, et il se met lui-même à la place de la manne.
S. AUG. (Traité 25.) Voici le vrai sens des paroles du Sauveur : La manne était le symbole de la nourriture dont je viens de vous parler, et toutes ces choses étaient des figures de la vérité qui devait s'accomplir en moi ; vous vous attachez aux figures, et vous n'avez que du mépris pour la vérité. C'est Dieu, en effet, qui donne le pain figuré par la manne, c'est-à-dire, Nôtre-Seigneur Jésus-Christ : « Car le pain véritable est celui qui descend du ciel et donne la vie au monde. »
BEDE. Le monde doit s'entendre ici non pas des éléments qui le composent, mais des hommes qui l'habitent.
THEOPHYL. NôtreSeigneur déclare qu'il est le pain véritable, parce que le premier et le principal objet figuré par la manne, c'était le Fils unique de Dieu fait homme. Le mot manne signifie en effet : Qu'est-ce que cela ? Car les Juifs ayant vu la manne tomber du ciel, se disaient l'un à l'autre dans leur étonnement : « Quelle chose est-ce là ? » (Ex 16) Or, le Fils de Dieu fait homme est par-dessus tout cette manne, objet d'étonnement pour les Juifs, qui se demandaient aussi les uns les autres : « Qu'est-ce que cela veut dire ? Comment le Fils de Dieu peut-il être le Fils de l'homme ? Comment deux natures ne forment-elles qu'une seule personne ? »
ALCUIN. Il est descendu des cieux en se revêtant de notre humanité, et c'est la divinité qui s'en est revêtue qui donne la vie au monde. THEOPHYL. Ce pain, qui de sa nature est la vie, parce qu'il est le Fils du Dieu vivant, fait l'œuvre qui lui est propre, en donnant la vie à tout ce qui existe ; de même, en effet, que le pain matériel conserve la vie du corps, ainsi Jésus-Christ donne la vie à l'âme par les secrètes opérations de l'Esprit. Il communique même au corps un principe d'incorruptibilité, qu'il lui assure par sa résurrection, et c'est en ce sens qu'il donne la vie au monde.
S. CHRYS. (hom. 45.) Et ce n'est pas seulement aux Juifs, mais à tous les hommes répandus sur la surface de la terre. Mais ceux qui l'écoutaient ne portaient pas encore leurs pensées si haut : « Ils lui dirent donc : Seigneur, donneznous ce pain. » Il vient de leur déclarer que c'était son Père qui leur donnait ce pain, et ils ne lui disent pas : Priez-le de nous le donner, mais : « Donnez-nous ce pain. » À l'exemple de la Samaritaine, qui avait pris dans un sens matériel ces paroles du Sauveur : « Celui qui boira de cette eau n'aura jamais soif, » et qui lui disait pour se mettre à l'abri du besoin : « Donnez-moi de cette eau ; » les Juifs disent à Jésus : « Donnez-nous toujours ce pain pour nous soutenir. »
Jésus leur répondit : Je suis le pain de vie : celui qui vient à moi, n’aura point faim ; et celui qui croit en moi, n’aura jamais soif.
Mais je vous l’ai déjà dit : vous m’avez vu, et vous ne croyez point.
Tous ceux que mon Père m’a donnés, viendront à moi ; et je ne jetterai point dehors celui qui vient à moi :
car je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté, mais pour faire la volonté de celui qui m’a envoyé.
Or la volonté de mon Père qui m’a envoyé, est que je ne perde aucun de tous ceux qu’il m’a donnés, mais que je les ressuscite tous au dernier jour.
La volonté de mon Père qui m’a envoyé, est que quiconque voit le Fils, et croit en lui, ait la vie éternelle ; et je le ressusciterai au dernier jour.
Les Juifs se mirent donc à murmurer contre lui, parce qu’il avait dit : Je suis le pain vivant, qui suis descendu du ciel.
Et ils disaient : N’est-ce pas là Jésus, fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère ? Comment donc dit-il qu’il est descendu du ciel ?
Mais Jésus leur répondit : Ne murmurez point entre vous.
Personne ne peut venir à moi, si mon Père qui m’a envoyé, ne l’attire ; et je le ressusciterai au dernier jour.
Il est écrit dans les Prophètes : Ils seront tous enseignés de Dieu. Tous ceux donc qui ont entendu la voix du Père, et ont été enseignés de lui, viennent à moi.
Ce n’est pas qu’aucun homme ait vu le Père, si ce n’est celui qui est né de Dieu : car c’est celui-là qui a vu le Père.
En vérité, en vérité je vous le dis : celui qui croit en moi, a la vie éternelle.
Je suis le pain de vie.
Vos pères ont mangé la manne dans le désert, et ils sont morts.
Commentaire (versets 35 à 49) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 35 à 49 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
S. CHRYS. (hom. 45 sur S. Jean.) Nôtre-Seigneur, sur le point d'initier les Juifs à la connaissance de ses mystères, commence par établir sa divinité et leur dit : « Je suis le pain de vie, » paroles qui ne s'appliquent point à son corps, dont il dira plus tard : « Le pain que je donnerai, c'est ma chair. » Il leur parle donc de sa divinité, car c'est par suite de son union avec le Verbe que la chair est un véritable pain qui devient le pain du ciel pour celui qui reçoit l'Esprit lui-même.
THEOPHYL. Il ne dit point : Je suis le pain qui sert d'aliment, mais : « Je suis le pain de vie.» Tout était devenu la proie de la mort, et c'est par lui-même que Jésus-Christ nous a rendu la vie ; et la vie que ce pain soutient et alimente n'est pas cette vie naturelle et passagère, mais la vie sur laquelle la mort n'a aucun empire. C'est pour cela qu'il ajoute : « Celui qui vient à moi, c'est-à-dire, celui qui croit en moi n'aura jamais soif. » Ces paroles : « Il n'aura jamais faim, » doivent être entendues dans le même sens que ces autres : « II n'aura jamais soif, » elles expriment ce rassasiement éternel qui ne laisse place à aucun besoin, à aucun désir. THEOPHYL. Ou bien il n'aura jamais ni faim ni soif, c'est-à-dire, qu'il n'éprouvera jamais aucun dégoût, aucune langueur pour entendre la parole de Dieu, et qu'il ne souffrira jamais de la soif spirituelle, comme ceux qui n'ont point été régénérés dans l'eau du baptême et qui n'ont point été sanctifiés par l'Esprit saint. S. AUG. (Traité 25.) Vous désirez donc le pain du ciel que vous avez devant vous, mais vous ne le mangez pas. « Je vous l'ai dit, vous m'avez vu et vous ne croyez point. »
ALCUIN. Si je m'exprime de la sorte, ce n'est pas que j'espère que vous chercherez à vous rassasier de ce pain, mais c'est bien plutôt pour condamner votre incrédulité qui, tout en me voyant, refuse de croire en moi.
S. CHRYS. (hom. 45.) Ou bien, Nôtre-Seigneur fait ici allusion au témoignage des Ecritures dont il a dit plus haut : « Les Ecritures rendent témoignage de moi ; » et encore à ces antres paroles : « Je suis venu au nom de mon Père, et vous ne m'avez pas reçu, » etc. Quant à ce qu'il leur dit ici : « Parce que vous m'avez vu et vous n'avez pas cru ; » il veut parler en termes couverts des miracles qu'il a opérés sous leurs yeux. S. AUG. (Traité 25.) Cependant je n'ai point perdu le peuple de Dieu tout entier, parce que vous avez vu et que vous n'avez pas cru : « Car tout ce que me donne mon Père viendra à moi, et celui qui vient à moi je ne le rejetterai pas dehors. »
BEDE. Il dit en termes absolus : « Tout ce que me donne mon Père, » c'est-à-dire, la plénitude des fidèles. Ce sont ceux que le Père donné au Fils, lorsque, par une inspiration secrète, il les fait croire au Fils.
ALCUIN. Celui donc que le Père attire à la foi qui le fait croire en moi, viendra à moi par la foi pour entrer en union avec moi, et je ne rejetterai pas dehors celui que les pas de la foi et des bonnes œuvres conduiront jusqu'à moi, c'està-dire, qu'il demeurera avec moi dans le secret d'une conscience pure, et je finirai par le recevoir dans l'éternelle béatitude.
S. AUG. (Traité 25.) Cette retraite intérieure, d'où l'on n'est point chassé dehors, est un sanctuaire profond et une douce solitude sans aucun ennui, sans l'amertume des mauvaises pensées, sans les agitations des tentations et des douleurs, et c'est de cette retraite intérieure que Nôtre-Seigneur a voulu parler lorsqu'il dit : « Entrez dans la joie de votre maître. » (Mt 25) S. CHRYS. (hom. 45.) Ces expressions : « Tout ce que me donne mon Père, » prouvent que la foi en Jésus-Christ n'est point une chose ordinaire et facile, ni qui soit l'œuvre exclusive de notre volonté, elle demande en même temps une révélation supérieure et une âme sincèrement disposée à recevoir cette révélation. Il suit de là que ceux à qui le Père ne donne point cette grâce ne sont pas à l'abri de toute accusation, car nous avons aussi besoin de notre volonté pour croire. NôtreSeigneur condamne en même temps leur incrédulité, en montrant que celui qui ne croit point en lui, va contre la volonté de son Père. Saint Paul dit de son côté, que c'est lui-même qui donne les fidèles à son Père : « Ensuite viendra la fin de toutes choses, lorsqu'il aura remis son royaume à Dieu son Père. » (1 Co 15, 24.) Le Père, lorsqu'il donne, ne se dépouille pas de ce qu'il donne, il en est de même du Fils ; et s'il est dit de lui qu'il nous remet entre les mains de son Père, parce que c'est lui qui nous amène à son Père ; il est aussi écrit du Père : « C'est par lui que nous avons été appelés dans la société de son Fils. » (1 Jn 1) Celui donc qui croit en moi sera sauvé, car c'est pour les hommes que je suis venu sur la terre, et que je me suis incarné : « Je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté, mais pour faire la volonté de celui qui m'a envoyé. » Quoi donc ! est-ce que votre volonté est différente de celle de Dieu ? Nôtre-Seigneur va au-devant de cette pensée, en ajoutant : « Or, la volonté de mon Père, qui m'a envoyé, est que, quiconque voit le Fils et croit en lui, ait la vie éternelle ; » donc c'est aussi la volonté du Fils, puisque le Fils donne la vie à ceux qu'il veut. Tel est donc le sens de ces paroles : Je ne suis point venu faire autre chose que ce que veut le Père, et je n'ai point d'autre volonté que la sienne : « Car tout ce qui est à mon Père, est également à moi ; » ce qu'il réserve de dire à la fin de son discours, car il voile de temps en temps les vérités trop relevées pour l'intelligence de ses auditeurs. S. AUG. (Traité 25.) Ou bien encore, le Sauveur donne ici la raison pour laquelle il ne rejette pas dehors celui qui vient à lui : « C'est parce que je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté, mais pour faire la volonté de celui qui m'a envoyé. » L'âme est sortie de Dieu, parce qu'elle était orgueilleuse, c'est par l'orgueil que nous avons été chassés dehors, c'est par l'humilité seule que nous pouvons rentrer. Lorsqu'un médecin qui entreprend la guérison d'une maladie, guérit la maladie elle-même, sans guérir la cause qui l'a produite, la guérison n'est que momentanée, et le mal revient sous l'action de la cause qui persévère. Or, c'est pour guérir la cause de toutes les maladies ; c'est-à-dire, l'orgueil, que le Fils de Dieu est descendu des cieux, et qu'il s'est profondément humilié. Pourquoi donc vous enorgueillir, ô homme ? C'est pour vous que le Fils de Dieu s'est réduit à cet état d'humiliation. Peut-être rougirez-vous d'imiter l'exemple de l'humilité qui vous serait donné par un homme, imitez-le du moins quand cet exemple vous est donné par un Dieu, qui vous recommande si hautement l'humilité en vous disant : « Je suis venu, non pour faire ma volonté, mais pour faire la volonté de celui qui m'a envoyé. » L'orgueil, en effet, ne veut faire que sa volonté, l'humilité, au contraire, fait la volonté de Dieu. S. HIL. (de la Trin., 3) En s'exprimant de la sorte, le Sauveur ne veut point dire qu'il fait ce qu'il ne veut pas, mais il fait paraître son obéissance dans sa soumission à la volonté de son Père, volonté qu'il veut accomplir dans toute sa perfection.
S. AUG. (Traité 25.) Celui-là donc qui viendra à moi, je ne le rejetterai pas dehors, parce que je ne suis pas venu pour faire ma volonté ; humble moi-même, je suis venu enseigner l'humilité ; celui qui vient à moi s'unit et s'incorpore à moi, parce qu'il ne fait pas sa volonté, mais celle de Dieu, et c'est pour cela qu'il ne sera pas jeté dehors, car l'orgueil seul l'avait chassé dehors. On ne peut venir à moi qu'à la condition d'être humble, et on n'est rejeté dehors que par l'orgueil : celui qui pratique l'humilité ne tombe jamais des hauteurs de la vérité. Mais pour quelle raison ne jette-t-il pas dehors celui qui vient à lui, parce qu'il n'est pas venu faire sa volonté ? La voici : « Car la volonté de mon Père qui m'a envoyé, est que je ne perde aucun de ceux qu'il m'a donnés. » Celui qui est donné à Jésus-Christ est celui qui est resté fidèle à la pratique de l'humilité : « Votre Père qui est dans les cieux ne veut pas qu'il se perde un seul de ces petits. » (Mt 18, 14.) Il en peut périr parmi les orgueilleux, mais aucun de ceux qui sont petits ne périt, car il faut devenir semblable à ce petit pour entrer dans le royaume des cieux. (Mt 18, 3-5.)
S. AUG. (de la correct, et de la grâce, chap. 9) Ceux donc, qui dans les décrets de la providence de Dieu, ont été prévus, prédestinés, appelés, justifiés, glorifiés, sont déjà enfants de Dieu, avant leur seconde naissance et même avant la première, et il est impossible qu'ils périssent, parce qu'ils sont véritablement venus à Jésus-Christ. C'est lui donc qui leur donne la persévérance finale dans le bien, car elle n'est donnée qu'à ceux qui ne doivent point périr. Quant à ceux qui ne persévèrent point, leur perte est certaine. S. CHRYS. (hom. 45 sur S. Jean.) Lorsque Nôtre-Seigneur dit : « Je ne perdrai aucun d'eux ; » ce n'est pas qu'il ait besoin d'eux, mais en s'exprimant de la sorte, il fait voir le désir qu'il a de leur salut. Après avoir dit : « Je n'en perdrai aucun, et je ne le jetterai pas dehors ; » il ajoute : « Mais je le ressusciterai au dernier jour. » C'est qu'en effet, à la résurrection générale, les méchants seront jetés dehors, selon ces paroles du Sauveur : « Prenez-le, et jetez-le dans les ténèbres extérieures. » (Mt 22 et 25) Vérité que confirment ces autres paroles : « Lui qui peut précipiter dans la géhenne l'âme et le corps. » (Mt 10) Il ramène souvent la pensée de la résurrection, pour que les hommes ne jugent pas la conduite de la Providence divine par les seules choses présentes, et pour qu'ils vivent dans l'attente d'une autre vie. S. AUG. (Traités 23 et 25.) Voyez comme il parle ici en termes précis de cette double résurrection : « Celui qui vient à moi ressuscite dès maintenant, en partageant l'humilité de mes membres ; » et de plus : « Je le ressusciterai au dernier jour. » Pour expliquer davantage ce qu'il venait de dire : « Tout ce que mon Père m'a donné; » et encore : « Je ne perdrai aucun d'eux. » Nôtre-Seigneur ajoute : « Telle est la volonté de mon Père qui m'a envoyé, que quiconque voit le Fils et croit en lui, ait la vie éternelle. » Il avait dit précédemment : « Celui qui écoute ma parole et qui croit à celui qui m'a envoyé. » Ici au contraire : « Celui qui voit le Fils et qui croit en lui. » Il ne dit point : Et qui croit dans le Père, parce que croire dans le Fils et croire dans le Père, sont une seule et même chose ; car de même que le Père a la vie en lui-même, il a donné au Fils d'avoir la vie en lui-même ; et ainsi celui qui voit le Fils et qui croit en lui, a la vie éternelle, en arrivant par la foi à la vie qui est comme la première résurrection. Mais cette première résurrection n'est pas la seule, aussi NôtreSeigneur ajoute : « Et je le ressusciterai au dernier jour. »
Mais voici le pain qui est descendu du ciel, afin que celui qui en mange, ne meure point.
Je suis le pain vivant, qui suis descendu du ciel.
Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement ; et le pain que je donnerai, c’est ma chair que je dois donner pour la vie du monde.
Les Juifs disputaient donc entre eux, en disant : Comment celui-ci peut-il nous donner sa chair à manger ?
Et Jésus leur dit : En vérité, en vérité je vous le dis : si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme, et ne buvez son sang, vous n’aurez point la vie en vous.
Celui qui mange ma chair, et boit mon sang, a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour :
car ma chair est véritablement une nourriture, et mon sang est véritablement un breuvage.
Celui qui mange ma chair, et qui boit mon sang, demeure en moi, et je demeure en lui.
Comme mon Père qui m’a envoyé est vivant, et que je vis par mon Père ; de même celui qui me mange, vivra aussi par moi.
C’est ici le pain qui est descendu du ciel. Ce n’est pas comme la manne que vos pères ont mangée, et qui ne les a pas empêchés de mourir. Celui qui mange ce pain, vivra éternellement.
Ce fut en enseignant dans la synagogue de Capharnaüm, que Jésus dit ces choses.
Plusieurs donc de ses disciples l’ayant entendu, dirent : Ces paroles sont bien dures, et qui peut les écouter ?
Mais Jésus connaissant en lui-même que ses disciples murmuraient sur ce sujet, leur dit : Cela vous scandalise-t-il ?
Que sera-ce donc, si vous voyez le Fils de l’homme monter où il était auparavant ?
C’est l’esprit qui vivifie ; la chair ne sert de rien : les paroles que je vous dis sont esprit et vie.
Mais il y en a quelques-uns d’entre vous qui ne croient pas. Car Jésus savait dès le commencement qui étaient ceux qui ne croyaient point, et qui serait celui qui le trahirait.
Et il leur disait : C’est pour cela que je vous ai dit que personne ne peut venir à moi, s’il ne lui est donné par mon Père.
Dès lors plusieurs de ses disciples se retirèrent de sa suite, et ils n’allaient plus avec lui.
Et Jésus sur cela dit aux douze apôtres : Et vous, ne voulez-vous point aussi me quitter ?
Simon-Pierre lui répondit : À qui irions-nous, Seigneur ? Vous avez les paroles de la vie éternelle.
Nous croyons, et nous savons que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu.
Jésus leur répondit : Ne vous ai-je pas choisis au nombre de douze ? et néanmoins un de vous est un démon.
Ce qu’il disait de Judas Iscariote, fils de Simon : car c’était lui qui devait le trahir, quoiqu’il fût l’un des douze.
Commentaire (versets 1 à 14) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 1 à 14 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
S. CHRYS. (hom 42 sur S. Jean) Lorsque des traits viennent tomber sur un corps dur qui leur résiste, ils retournent avec force contre ceux qui les ont lancés, si, au contraire, ils ne rencontrent aucun obstacle, leur force s'affaiblit et finit bientôt par s'éteindre. Ainsi lorsque nous voulons résister à des hommes pleins d'audace, ils en deviennent plus furieux, si au contraire, nous prenons le parti de leur céder, nous voyons leur fureur s'apaiser aussitôt. Voilà comment Nôtre-Seigneur JésusChrist apaise la colère que ses discours ont fait naître dans le cœur de ses ennemis. Il se retire dans la Galilée, non pas cependant dans les mêmes lieux dont il était parti précédemment pour se rendre à Jérusalem, car ce n'est pas à Cana en Galilée, mais au delà de la mer qu'il se retire : « Jésus s'en alla ensuite de l'autre côté de la mer de Galilée qui est le lac de Tibériade. »
ALCUIN. Cette mer prend divers noms suivant les divers lieux qui se trouvent sur ses bords. On l'appelle ici la mer de Galilée de la province où elle se trouve et lac de Tibériade de la ville de Tibériade qui est située sur ces bords. On lui donne le nom de mer, non que l'eau en soit salée, mais parce que les Hébreux donnaient le nom de mer à toutes les grandes étendues d'eau. Nôtre-Seigneur traversa souvent ce lac pour prêcher l'Evangile aux peuples qui habitaient sur ses bords.
THEOPHYL. Le Sauveur va successivement d'un lieu dans un autre, pour éprouver la bonne volonté du peuple et rendre les hommes plus désireux et plus avides de l'entendre : « Et une grande multitude de peuple le suivait, parce qu'ils voyaient les miracles qu'il faisait sur ceux qui étaient malades. »
ALCUIN. En rendant la vue aux aveugles et en opérant d'autres prodiges semblables. Et il ne faut pas oublier qu'il guérissait l'âme en même temps qu'il rendait la santé du corps. S. CHRYS. (hom. 42.) Malgré l'éclat et la sublimité de sa doctrine, ses miracles faisaient beaucoup plus d'impression sur eux, ce qui est l'indice d'esprits encore peu instruits, car les miracles, dit saint Paul, sont un signe, non pour les fidèles, mais pour les infidèles. Ceux dont saint Matthieu rapporte qu'ils étaient dans l'admiration de sa doctrine, (Mt 7, 28), faisaient preuve de plus grande sagesse. Mais pourquoi l'Evangéliste ne rapporte-t-il pas les miracles opérés par Jésus ? parce que le but qu'il s'est proposé était de consacrer la plus grande partie de son ouvrage à reproduire les discours du Seigneur. « Jésus monta donc sur une montagne et s'y assit avec ses disciples. » Il monte sur une montagne à cause du miracle qu'il doit opérer, ses disciples y montent avec lui et accusent ainsi la conduite du peuple qui ne peut l'y suivre. Il monte encore sur cette montagne pour nous apprendre à nous soustraire au tumulte et à l'agitation du monde, car la solitude est la meilleure préparation à l'étude de la sagesse et à la méditation des choses divines : « Or, la Pâque qui est la grande fête des Juifs était proche. » Vous voyez que dans l'espace d'une année tout entière, l'Evangéliste ne nous raconte que deux miracles de Jésus-Christ ; la guérison du paralytique et celle du fils de l'officier royal, car il ne s'est point proposé de tout raconter, mais de faire le choix de quelques faits plus importants. Mais pourquoi Nôtre-Seigneur ne se rend-il pas à Jérusalem pour la fête de Pâques ? Il voulait laisser tomber peu à peu la loi, en s'autorisant pour cela des mauvaises dispositions des Juifs contre lui.
THEOPHYL. Les Juifs le poursuivaient avec acharnement, il prend occasion de leur animosité contre lai pour se dispenser d'observer la loi et il apprend ainsi aux observateurs de la loi que tontes les figures disparaissent à l'avènement de la vérité, et qu'il n'est ni soumis à la loi ni astreint à l'observance de cérémonies légales. Remarquez en effet que ce n'était point la fête de Jésus-Christ, mais la fête des Juifs. BEDE. (sur S. Marc, chap. 6) En examinant avec attention le récit des évangélistes, on se convaincra facilement qu'il s'écoula un an tout entier entre la mort de Jean-Baptiste et la passion du Sauveur. En effet, saint Matthieu rapporte que le Seigneur ayant appris la mort de Jean-Baptiste, se retira dans le désert, et qu'il y nourrit miraculeusement la multitude ; saint Jean de son côté nous fait remarquer que la fête de Pâques était proche lorsque Jésus fit ce miracle, il s'en suit évidemment que Jean-Baptiste fut décapité aux approches de la fête de Pâques. Un an après eut lieu la passion du Sauveur, à l'époque de la même fête, « Jésus donc ayant levé les yeux, et voyant qu'une trèsgrande multitude était venue à lui, » etc.
THEOPHYL. Remarquez cette circonstance du récit de l'Evangéliste : « Jésus ayant levé les yeux, pour nous apprendre qu'il ne promenait pas librement ses regards de tous côtés, mais qu'il les tenait modestement baissés en conversant avec ses disciples.
S. CHRYS. (hom. 42 sur S. Jean.) Ce n'est pas sans motif que Nôtre-Seigneur était assis avec ses disciples, il voulait les instruire plus librement et avec plus de soin, et se les attacher plus étroitement. Il lève ensuite les yeux et aperçoit la multitude qui venait à lui. Pourquoi donc fait-il cette question à Philippe ? Il connaissait ceux de ses disciples qui avaient besoin d'un enseignement plus étendu, et tel était l'apôtre Philippe qui dit au Sauveur dans la suite : « Montrez-nous votre Père, et cela suffît. » Nôtre-Seigneur commence donc par instruire son disciple, car s'il avait opéré le miracle de la multiplication des pains sans autre préparation, ce miracle n'eût point apparu dans tout son éclat. Jésus l'oblige donc de reconnaître son impuissance à suffire aux besoins de cette multitude pour qu'il demeure bien convaincu de la grandeur du miracle qui va se faire : « Il parlait ainsi pour le tenter, » dit l'Evangéliste. S. AUG. (Serm. 2 sur les par. du Seign.) Il est une tentation qui porte directement au péché, et elle ne peut jamais être l'œuvre de Dieu qui ne porte jamais personne au mal, selon la parole de saint Jacques. Il est encore une tentation qui a pour objet d'éprouver la foi, et dont Moïse dit : « Le Seigneur votre Dieu vous éprouve, afin qu'on sache si vous l'aimez on non , » (Dt 13, 3) et c'est dans ce sens qu'il faut entendre la question que Jésus faisait à Philippe pour le tenter.
S. CHRYS. (hom. 42.) Est-ce donc que Nôtre-Seigneur ignorait la réponse que lui ferait son disciple ? Non sans doute, mais l'Evangéliste se conforme ici à la manière déparier en usage parmi les hommes-Ainsi lorsque l'Ecriture dit de Dieu « qu'il sonde les cœurs des hommes, » (Rm 8, 27) cette expression ne signifie nullement un examen qui a pour cause l'ignorance, mais une absolue certitude, de même l'Evangéliste en rapportant que Jésus parlait de la sorte pour éprouver son disciple, veut simplement dire qu'il savait certainement ce que Philippe lui répondrait. On peut dire encore que par cette question, Nôtre-Seigneur voulait faire passer son disciple par cette épreuve pour le rendre plus certain du miracle qu'il allait opérer, et l'Evangéliste qui semble craindre que la manière dont il s'exprime ne donne une idée peu favorable du Sauveur, se hâte d'ajouter : « Car il savait ce qu'il devait faire. » ALCUIN. Jésus fait donc cette question, non pour apprendre ce qu'il ignore, mais pour convaincre son disciple de la lenteur de son esprit et de sa foi, qu'il ne pouvait découvrir par lui-même.
THEOPHYL. Ou bien il voulait le faire connaître aux autres disciples, et leur montrer qu'il n'ignorait pas les pensées les plus intimes de son cœur.
S. AUG. (de l'acc. des Evang., 2, 46.) D'après le récit de saint Jean, le Seigneur à la vue de cette nombreuse multitude, aurait demandé à Philippe pour l'éprouver où il trouverait de quoi nourrir tout ce peuple. Mais alors comment admettre la vérité du récit des autres évangélistes dans lesquels nous lisons que les apôtres pressèrent tout d'abord le Seigneur de congédier le peuple, et qu'il leur répondit : « Ils n'ont nul besoin de s'en aller, donnez-leur vous-mêmes à manger ? » Pour concilier cette difficulté, il suffit d'admettre qu'après ces paroles, le Sauveur regarda cette grande multitude de peuple et qu'il fit à Philippe la question qui est rapportée par saint Jean, et que les autres apôtres ont passée sous silence.— S. CHRYS. (hom, 42.) Ou bien encore, il s'agit ici de deux faits différents qui n'ont point eu lieu à la même époque. THEOPHYL. Nôtre-Seigneur avait voulu éprouver la foi de son disciple, et il le trouve encore dominé par des sentiments tout humains, qui se trahissent dans sa réponse : « Quand on aurait pour deux cents deniers de pain, cela ne suffirait pas pour en donner à chacun un morceau. »
ALCUIN. Une semblable réponse accuse en effet un esprit bien lent à croire, car s'il avait compris parfaitement que Jésus était le Créateur de toutes choses, il n'aurait eu aucun doute sur l'étendue de sa puissance.
S. AUG. (de l'acc. des Evang. 2, 46.) Saint Marc prête à tous les disciples la réponse que saint Jean attribue exclusivement ici à Philippe. Mais on peut dire que ce dernier évangéliste laisse à comprendre que Philippe répondit au nom des autres apôtres, quoiqu'il ait pu, en se conformant à l'usage beaucoup plus reçu, mettre le pluriel à la place du singulier. THEOPHYL. Les sentiments d'André étaient à peu près semblables à ceux de Philippe, bien qu'il eût sur Jésus-Christ des pensées plus élevées : « André, frère de Simon Pierre, lui dit : Il y a ici un jeune homme qui a cinq pains d'orge et deux poissons. »
S. CHRYS. (hom. 42.) Ce n'est pas sans raison qu'André tient ce langage, il se rappelait le miracle qu'avait fait le prophète Elisée qui avait multiplié vingt pains d'orge pour nourrir cent personnes. (4 R 4, 42-44.) Il lui vint donc dans l'esprit une idée un peu plus élevée, mais qui n'alla pas encore bien loin, comme l'indique la réflexion qu'il ajoute : « Mais qu'est-ce que cela pour tant de monde ? » Il s'imaginait que celui qui opérait des miracles, les faisait plus ou moins grands, selon les éléments plus ou moins considérables qu'il avait à sa disposition, ce en quoi il se trompait. Il lui était aussi facile de nourrir une grande multitude avec quelques pains comme avec un plus grand nombre, parce qu'il n'avait nul besoin d'une matière préalable. Si donc il consent à se servir des éléments créés pour opérer ses miracles, c'est pour montrer que les créatures sont régies par sa providence pleine de sagesse. THEOPHYL. Ainsi sont confondus les Manichéens qui prétendent que les pains et tous les autres éléments crées viennent d'un principe mauvais, du Dieu du mal, puisque le Fils du Dieu bon, Jésus-Christ consent à multiplier ces pains, car si les créatures étaient mauvaises, Jésus, qui était bon, n'aurait pas voulu les multiplier. S. AUG. (de l'acc. des Evang., 2, 46.) La réflexion que saint Jean prête à André au sujet des cinq pains et des deux poissons, est rapportée par les autres Evangélistes (qui ont mis le pluriel pour le singulier), comme ayant été faite collectivement par tous les disciples. S. CHRYS. (hom. 42.) Apprenons ici, nous qui sommes tout entiers aux satisfactions de la sensualité, quelle était la nourriture de ces hommes admirables, quelle sobriété dans la quantité comme dans le choix de leurs aliments. Nôtre-Seigneur fait asseoir le peuple avant que les pains aient été multipliés, parce que, comme dit saint Paul, les choses qui n'existent pas lui sont soumises comme celles qui existent (Rm 4) : « Jésus leur dit : Faites-les asseoir. »
ALCUIN. L'expression discumbere signifie littéralement manger étant couché, suivant l'usage des anciens : « Or, il y avait beaucoup d'herbe en ce lieu. »
THEOPHYL. C'est-à-dire du gazon encore vert, car on n'était pas loin de la fête de Pâques, qui se célébrait au premier mois du printemps : « Les hommes s'assirent donc au nombre d'environ cinq mille. » L'Evangéliste ne compte que les hommes, suivant la coutume des Juifs, c'est ainsi que Moïse fit le dénombrement de tous les hommes depuis vingt ans et au-dessus (Nb 1), sans faire aucune mention des femmes, nous indiquant ainsi que ce qui est plein de jeunesse et de force mérite seul d'être compté aux yeux de Dieu. « Alors Jésus prit les pains, et après avoir rendu grâces, il les distribua à ceux qui étaient assis ; il leur donna de même des deux poissons, autant qu'ils en voulaient. »
S. CHRYS. (hom. 42.) Mais pourquoi Nôtre-Seigneur n'a-t-il point fait de prière avant de guérir le paralytique, de ressusciter les morts, d'apaiser la mer agitée, tandis que nous le voyons ici prier et rendre grâces ? C'est pour nous apprendre à rendre grâces à Dieu avant de commencer le repas. On peut dire encore qu'il prie avant de faire des miracles de moindre importance, pour faire voir qu'il ne prie pas pour obtenir du secours, car s'il avait eu besoin de demander le secours d'en haut, c'eût été surtout avant de faire ses plus grands miracles, et comme il les fait toujours avec autorité, il est évident que c'est par condescendance pour nous, qu'il adresse à Dieu sa prière. Une autre raison, c'est qu'il voulait bien persuader le peuple, qui était présent, que c'était par la volonté de Dieu qu'il était venu sur la terre. Voilà pourquoi il ne prie point avant de faire un miracle loin des yeux de la foule, il priait, au contraire, lorsqu'il devait le faire devant tout le peuple, pour le convaincre qu'il n'était point en opposition avec Dieu. S. HIL. (de la Trin., 3) Les disciples présentent donc à cette multitude cinq pains, et les leur distribuent à mesure qu'ils les rompent, ils se succèdent dans leurs mains par une création instantanée de nouveaux morceaux de pain. Le pain qui est rompu ne diminue point, et cependant de nouveaux morceaux remplissent continuellement les mains qui les rompent, sans que les sens ni les yeux puissent suivre la continuité de cette création vraiment merveilleuse. Ce qui n'existait pas, existe, on voit ce qu'on ne comprend pas, et la seule pensée qui reste, est celle de la toute puissance de Dieu.— S. AUG. (Traité 24 sur S. Jean.) Nôtre-Seigneur multiplie ces cinq pains de la même manière qu'il fait sortir de quelques grains seulement d'abondantes moissons. Les mains de Jésus-Christ étaient pleines d'une puissance toute divine, et ces pains étaient comme des semences qui n'étaient pas confiées à la terre, mais qui étaient multipliées par celui qui a créé la terre. S. CHRYS. (hom. 42.) Considérez ici la différence qui sépare le Seigneur de ses serviteurs ; les prophètes qui n'avaient la grâce qu'avec mesure, n'opéraient aussi des miracles que dans une certaine mesure, tandis que Jésus-Christ, qui agit avec une puissance absolue, faisait tous ses miracles dans toute la plénitude de son autorité : « Lorsqu'ils furent rassasiés il dit à ses disciples : Recueillez les morceaux qui sont restés. » Ce n'est point par vaine ostentation que le Sauveur commande de recueillir ces restes, mais pour bien établir la réalité du miracle, et c'est pour la même raison qu'il l'opère avec une matière préexistante. Mais pourquoi charge-t-il ses disciples plutôt que la foule, de recueillir ces restes ? parce qu'il voulait instruire surtout ceux qui devaient être les maîtres du monde entier. Quant à moi, j'admire non-seulement la multiplication des pains, mais le soin avec lequel l'Evangéliste mentionne le nombre précis de corbeilles. Il y avait cinq pains, et Jésus-Christ dispose le tout de manière à ce que les restes ne remplissent que douze corbeilles, ni plus ni moins autant qu'il y avait d'Apôtres.
THEOPHYL. Ce miracle nous apprend aussi à ne pas nous décourager au milieu des étreintes de la pauvreté. BEDE. Le peuple, à la vue de ce miracle, était dans l'admiration, parce qu'il ne connaissait pas encore la divinité du Sauveur, c'est pour cela que l'Evangéliste ajoute : « Ces hommes (dont le jugement était dominé par les sens), ayant vu le miracle que Jésus avait fait, disaient : Celui-ci est vraiment le prophète qui doit venir dans le monde. »
ALCUIN. Leur foi était loin d'être parfaite, puisqu'ils ne regardaient le Seigneur que comme un prophète, sans reconnaître encore sa divinité, mais cependant l'éclat de ce miracle leur avait fait faire de grands progrès, puisqu'ils le distinguaient des autres par le nom de prophète ; ils se rappelaient, en effet, que leurs prophètes s'étaient quelquefois signalés par des miracles. D'ailleurs ils ne se trompent pas, en appelant Nôtre-Seigneur prophète, puisque lui-même a daigné prendre ce nom : « Il ne convient pas, dit-il, qu'un prophète périsse hors de Jérusalem. » (Lc 13)
S. AUG. (Traité 24.) Jésus-Christ est prophète et le Seigneur des prophètes, de la même manière qu'il est ange et le Seigneur des anges. Il est ange (ou envoyé) parce qu'il est venu annoncer des choses présentes ; il est prophète, parce qu'il a prédit l'avenir, et en tant que Verbe fait chair, il est le Seigneur des anges et des prophètes, car on ne peut concevoir un prophète sans le Verbe de Dieu.
S. CHRYS. (hom. 42.) Ils disent : « Qui doit venir en ce monde, » il est donc évident qu'ils attendaient un prophète extraordinaire. Aussi ces paroles : « Celui-ci est vraiment prophète, » se trouvent dans le texte grec avec l'article, comme preuve qu'ils le distinguent de tous les autres prophètes. S. AUG. (Traité 24 sur S. Jean.) Remarquons que comme la nature divine ne peut être aperçue de nos yeux, et que les miracles de la Providence, par lesquels Dieu ne cesse de gouverner le monde et de régir toutes les créatures, ont perdu pour nous de leur éclat, parce qu'ils se renouvellent tous les jours ; il s'est réservé quelques œuvres extraordinaires, qu'il opère à des temps marqués en dehors des causes physiques et des lois ordinaires de la nature, pour émouvoir ainsi par la nouveauté plutôt que par la grandeur du miracle, ceux sur qui les prodiges de tous les jours ne font plus d'impression. En effet, le gouvernement du monde entier est un bien plus grand miracle que l'acte par lequel le Sauveur nourrit cinq mille hommes avec cinq pains : et cependant personne n'admire le premier miracle, et tous sont ravis d'admiration en présence du second, non pas précisément parce qu'il est plus grand, mais parce qu'il arrive rarement. Toutefois, ne nous contentons pas de voir seulement le fait extérieur dans les miracles du Christ, le Seigneur, sur la montagne, c'est le Verbe sur les hauteurs, il ne se présente donc point ici dans un état d'humiliation, et il ne faut point passer légèrement sur ce miracle, mais lever nos regards en haut.
ALCUIN. Dans le sens mystique, la mer est l'emblème du monde toujours agité. Mais dès que Jésus-Christ se fut comme embarqué par sa naissance sur la mer de notre mortalité, qu'il l'eut foulée aux pieds par sa mort, et traversée par sa résurrection, la multitude des croyants, formée des deux peuples, l'a suivi fidèlement par la foi et l'imitation de ses vertus.
BEDE. Le Seigneur a gagné le sommet de la montagne, lorsqu'il est monté au ciel dont cette montagne est la figure.
ALCUIN. Il laisse la multitude au pied de la montagne, et monte plus haut avec ses disciples, pour nous apprendre qu'il faut imposer des préceptes moins difficiles aux âmes encore faibles, et réserver la doctrine plus relevée pour les âmes plus parfaites. C'est aux approches de la fête de Pâques qu'il nourrit cette multitude, et il nous enseigne par là que celui qui désire se nourrir du pain de la divine parole, et du corps et du sang du Seigneur, doit s'y préparer en célébrant la pâque spirituelle, c'est-à-dire en passant de l'habitude du vice à la pratique de la vertu, puisque le mot pâque signifie passage. les yeux du Seigneur sont les dons spirituels, et il lève les yeux, c'est-à-dire qu'il laisse tomber le regard de sa miséricorde sur les élus qui reçoivent de lui ses dons spirituels. S. AUG. (liv. des 83 quest., quest. 61.) Les cinq pains d'orge signifient la loi ancienne, soit parce que la loi a été donnée aux hommes, alors qu'ils se conduisaient plutôt par la chair que par l'esprit, et qu'ils étaient comme livrés aux cinq sens du corps (remarquez que cette multitude se composait de cinq mille hommes) ; soit parce que la loi a été donnée par Moïse, qui l'a renfermée dans les cinq livres qui portent son nom. Ces cinq pains étaient d'orge, et figuraient parfaitement la loi dans laquelle l'aliment vital de l'âme était recouvert par des signes extérieurs. La moelle de l'orge est en effet recouverte d'une paille très tenace. Ces pains d'orge peuvent encore représenter le peuple lui-même qui n'était pas encore dépouillé de ses désirs charnels, qui adhérait à son cœur comme la paille qui recouvre le grain d'orge. L'orge est la nourriture des bêtes de somme et des esclaves. Or, la loi a été donnée à des esclaves, et à des hommes charnels, dont les animaux sont la figure. S. AUG. (comme précéd.) Les deux poissons destinés à donner au pain une saveur agréable, sont l'emblème des deux institutions qui gouvernaient le peuple, le sacerdoce et la royauté, et ces deux institutions figuraient à leur tour Nôtre-Seigneur, qui les réunissait toutes deux dans sa personne.
ALCUIN. On peut dire encore que ces deux poissons figurent les paroles ou les écrits des prophètes et des auteurs de Psaumes ; or, de même que le nombre cinq se rapporte aux cinq sens du corps, le nombre mille est le symbole de la perfection. Ceux qui s'appliquent à maîtriser et à diriger parfaitement les cinq sens de leur corps, sont appelés viri (hommes), du mot vires (forces). Ce sont ceux qui ne se laissent point corrompre par une mollesse féminine, qui vivent dans la chasteté et la tempérance, et méritent de goûter les douceurs de la sagesse céleste. S. AUG. (Traité 24.) L'enfant qui portait ces cinq pains et ces deux poissons figurait le peuple juif, qui portait les cinq livres de la loi comme un enfant inexpérimenté, sans songer à s'en nourrir ; ces aliments, tant qu'ils restaient enveloppés, n'étaient pour lui qu'une charge accablante, et ils n'avaient la vertu de nourrir qu'à la condition d'être mis à découverts. BEDE. La réflexion que fait André : « Qu'est-ce que cela pour tant de monde ? » est pleine de justesse, dans le sens allégorique, car la loi ancienne servait à peu de chose jusqu'au moment où Jésus la prit dans les mains, c'est-à-dire, en accomplit les prescriptions et nous offrit à l'entendre dans le sens spirituel ; car par elle-même la loi ne conduisait personne à la perfection. S. AUG. (Tr. 24.) C'est au moment où les pains étaient rompus qu'ils se multipliaient, et c'est ainsi que les cinq livres de Moïse, par l'exposition (ou la fraction) qui en a été faite, ont donné naissance à une multitude d'autres livres.— S. AUG. (Liv. des 83 quest., qu. 61.) C'est, en brisant en quelque sorte, ce qu'il y avait de dur dans la loi, et en expliquant ce qu'elle avait d'obscur, que NôtreSeigneur nourrit ses disciples, lorsqu'après sa résurrection il leur découvrit le sens des Ecritures. S. AUG. (Traité 24.)La question du Sauveur avait pour objet de faire ressortir l'ignorance de son disciple, qui était la figure de l'ignorance où le peuple était de la loi. Le peuple s'assoit sur l'herbe, parce qu'il avait encore des goûts charnels et se reposait volontiers dans les satisfactions de la chair, car « toute chair est comme l'herbe des champs. » (Is 40) Remarquez encore que le Seigneur ne nourrit et ne rassasie de ces pains multipliés miraculeusement que ceux qui traduisent dans leurs œuvres les enseignements qu'ils ont reçus. S. AUG. (Traité 24.) Quels sont ces restes qu'il commande de recueillir ? C'est ce que le peuple n'a pu manger, et ces restes qui sont les vérités d'une intelligence plus cachée et que la multitude ne peut comprendre, sont confiés à ceux qui sont capables, et de les recevoir et de les enseigner aux autres, tels qu'étaient les Apôtres, et voilà pourquoi nous voyons que douze corbeilles furent remplies de ces restes.
ALCUIN et BEDE. Les corbeilles servent aux usages domestiques, elles figurent donc ici les Apôtres et leurs imitateurs qui, d'un extérieur peu remarquable aux yeux des hommes, sont cependant remplis intérieurement des richesses de tous les trésors spirituels. Les Apôtres sont comparés à des corbeilles, parce que c'est par leur ministère que la foi en la sainte Trinité devait être prêchée dans toutes les parties du monde. Le Sauveur n'a point voulu créer de nouveaux pains, mais s'est contenté de multiplier ceux qui existaient, pour nous apprendre qu'il n'est point venu pour rejeter et détruire la loi, mais en dévoiler les mystères en l'expliquant.