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Luc 7
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Après qu’il eut achevé de faire entendre au peuple tous ses discours, Jésus entra dans Capharnaüm.
Or, un centurion avait un serviteur malade, qui allait mourir et il l’aimait beaucoup.
Ayant entendu parler de Jésus, il lui députa quelques anciens d’entre les Juifs, pour le prier de venir guérir son serviteur.
Ceux-ci étant arrivés vers Jésus, le prièrent avec grande instance, en disant : « Il mérite que vous fassiez cela pour lui ;
car il aime notre nation, et il a même bâti notre synagogue. »
Jésus s’en alla donc avec eux. Il n’était plus loin de la maison, lorsque le centurion envoya quelques-uns de ses amis lui dire : « Seigneur, ne prenez pas tant de peine, car je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit ;
aussi ne me suis-je pas même jugé digne de venir auprès de vous ; mais dites un mot, et mon serviteur sera guéri.
Car moi, qui suis soumis à des supérieurs, j’ai des soldats sous mes ordres, et je dis à l’un : Va, et il va ; à un autre : Viens, et il vient ; et à mon serviteur : Fais cela, et il le fait. »
Ce qu’ayant entendu, Jésus admira cet homme, et, se tournant vers la foule qui le suivait, il dit : « Je vous le dis, en vérité, en Israël même je n’ai pas trouvé une si grande foi. »
À leur retour dans la maison du centurion, les envoyés trouvèrent guéri le serviteur qui était malade.
Quelques temps après, Jésus se rendait à une ville appelée Naïm ; de nombreux disciples et une grande foule faisaient route avec lui.
Commentaire — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
—17. S. Cyr. Notre-Seigneur opère prodiges sur prodiges ; dans le miracle précédent, il avait attendu qu’on vînt le prier, ici il vient sans être appelé : " Il s’en alla ensuite dans une ville appelée Naïm. "
Bède. Naïm est une ville de Galilée, située à deux milles du mont Thabor ; or, c’est par une permission divine que le Sauveur est suivi de cette grande multitude, Dieu veut ainsi multiplier les témoins d’un si grand miracle : " Et ses disciples l’accompagnaient avec une grande foule de peuple. "
S. Grég. de Nysse. (Traité de l’âme et de la résurrection.) Le Sauveur prouve la vérité de la résurrection moins par ses paroles que par ses oeuvres. Il commence par des miracles moins importants pour préparer notre foi à des prodiges plus éclatants, il essaie pour ainsi dire le pouvoir qu’il a de ressusciter sur la maladie désespérée du serviteur du centurion ; puis, par un acte d’une plus grande puissance, il conduit les hommes à la foi de la résurrection, en rendant à la vie le fils d’une veuve qu’on portait au tombeau : " Comme il approchait de la porte de la ville, il se trouva qu’on portait en terre un mort, fils unique de sa mère. "
Tite de Bostr. On avait pu dire du serviteur du centurion, que sa maladie n’était pas mortelle ; aussi, pour réprimer ce langage téméraire, Jésus marche à la rencontre d’un jeune homme qui était mort, fils unique d’une veuve : " Et celle-ci était veuve, et beaucoup de gens de la ville l’accompagnaient. "
S. Grég. de Nysse. (de la créat. de l’homme.) Par ce peu de mots, l’Évangéliste nous fait connaître le poids de la douleur qui accablait cette pauvre mère. Elle était veuve, et ne pouvait plus espérer d’autres enfants, elle n’en avait aucun sur lequel elle pût reporter les regards de sa tendresse, à la place de celui qu’elle venait de perdre ; il était le seul qu’elle eût nourri de son lait, lui seul était la joie de sa maison, lui seul était toute sa douceur, tout son trésor.
S. Cyr. Une si juste douleur était bien digne de compassion et bien capable d’attrister et de faire couler les larmes : " Le Seigneur l’ayant vue, fut touché de compassion pour elle, et lui dit : Ne pleurez point. "
Bède. C’est-à-dire, cessez de pleurer comme mort celui que vous allez voir ressusciter plein de vie.
S. Chrys. (ou Tite dans la Ch. des Pèr. gr.) En disant à cette femme : " Ne pleurez pas, " celui qui console les affligés nous apprend à nous consoler de la perte de ceux qui nous sont chers, par l’espérance de la résurrection ; cependant il touche le cercueil comme la vie qui va à la rencontre de la mort : " Et il s’approcha et toucha le cercueil, " etc.
S. Cyr. Il n’opère point ce miracle par sa seule parole, mais il touche le cercueil et vous fait ainsi comprendre l’efficacité toute-puissante du corps sacré de Jésus-Christ pour le salut des hommes ; c’est en effet un corps plein de vie et la chair du Verbe tout-puissant dont il a toute la vertu. De même, en effet, que le fer pénétré par le feu, produit les effets du feu ; ainsi la chair étant unie au Verbe qui vivifie toutes choses, se pénètre elle-même d’une puissance vivifiante qui chasse la mort.
Tite de Bostr. Le Sauveur ne ressemble point ici au prophète Élie, qui pleure le fils de la femme de Sarepta (3 R 17), ni au prophète Élisée, qui étendit son corps sur le cadavre du fils de la Sunamite (4 R 4), ni à l’apôtre saint Pierre, qui prie Dieu de rendre la vie à la pieuse Thabitha (Ac 9) ; mais il est celui qui appelle ce qui n’est pas comme ce qui est (Rm 4), et qui peut faire entendre sa parole aux morts aussi bien qu’aux vivants : " Et il dit : Jeune homme, je te le commande, lève-toi. "
S. Grég. de Nysse. En l’appelant " jeune homme, " Notre-Seigneur nous apprend qu’il était à la fleur de l’âge, dans la première jeunesse. Il y a quelques heures encore, il était la joie et le bonheur des regards de sa mère, peut-être déjà il soupirait après le temps, où uni à une tendre épouse, il deviendrait le chef de sa famille, la souche de sa postérité, et le bâton de vieillesse de sa mère. Tite de Bostr. Ce jeune homme obéit aussitôt à l’ordre qui lui est donné, et se lève sur son séant, car rien ne peut résister à la puissance divine, elle ne souffre aucun retard, elle n’a besoin d’aucune instance : " Aussitôt le mort se leva sur son séant et commença à parler, et Jésus le rendit à sa mère. " Ce sont là les signes d’une véritable résurrection, car un corps privé de la vie n’a point l’usage de la parole, et d’ailleurs cette femme n’eût point ramené dans sa maison le corps de son fils mort et inanimé.
Bède. L’Évangéliste suit un ordre admirable en nous représentant d’abord le Sauveur, touché de compassion pour cette pauvre mère, et puis rendant son fils à la vie ; il nous donne ainsi d’un côté l’exemple de la compassion que nous devons imiter, et de l’autre, un motif de croire à sa puissance toute divine ; aussi ajoute-t-il : " Tous furent saisis de crainte, et ils glorifiaient Dieu, " etc. ;
S. Cyr. Ce prodige surprenant se fit au milieu d’un peuple insensible et ingrat, quelques jours à peine s’étaient passés, et ils ne croyaient plus que Jésus fût un prophète, ni qu’il eût été envoyé pour le salut du peuple juif. Cependant ce miracle fut connu de tous les habitants de la Judée : " Et le bruit de ce prodige se répandit dans toute la Judée, et dans tout le pays d’alentour. " S. Max. Il est bon de remarquer que la sainte Écriture rapporte sept résurrections avant celle du Seigneur. La première est celle du fils de la veuve de Sarepta (III R 17) ; la seconde, celle du fils de la Sumanite (4 R 4) ; la troisième, celle qu’opéra le corps d’Elisée (4 R 3) ; la quatrième, celle du fils de la veuve de Naïm (Lc 7) ; la cinquième, celle de la fille du chef de la synagogue (Mc 5) ; la sixième, celle de Lazare (Jn 11) ; la septième, celle qui eut lieu au temps de la passion du Sauveur, alors que les corps d’un grand nombre de saints ressuscitèrent. La huitième est celle de JésusChrist, qui, vainqueur à jamais de la mort, vit pour ne plus mourir, et pour signifier que la résurrection générale qui aura lieu au huitième âge du monde, ne sera plus sujette à la mort, mais sera suivie d’une vie éternelle. Bède. Ce mort qui ressuscite, hors des portes de la ville, sous les yeux d’une grande multitude, représente l’homme plongé dans le sommeil de ses fautes mortelles, et la mort de l’âme, qui ne reste plus cachée dans l’intérieur du coeur, mais qui se produit au dehors, et qui, par ses paroles et par ses oeuvres, s’expose aux regards de tous, comme aux portes d’une ville, car chacun des sens de notre corps peut être considéré comme la porte d’une ville. C’est avec raison que l’Évangéliste fait remarquer que ce jeune homme était fils unique, parce que l’Église, bien que composée d’un grand nombre de personnes, ne fait cependant qu’une seule mère ; et toute âme qui se souvient d’avoir été rachetée par la mort du Seigneur, sait que l’Église est veuve.
S. Ambr. Cette veuve qui est entourée d’une multitude de peuple, est à mes yeux plus qu’une femme, elle qui a mérité d’obtenir par ses larmes la résurrection de son fils unique. Ainsi l’Église rappelle à la vie le peuple le plus jeune du milieu des tristes solennités de la mort, et on lui défend de pleurer celui qui doit bientôt ressusciter.
Bède. Ainsi se trouve confondue l’erreur des novatiens, qui, en voulant détruire la purification des pécheurs repentants, nient par la même que l’Église, notre mère, qui pleure la mort spirituelle de ses enfants, doive être consolée par l’espérance de leur rendre la vie. S. Ambr. Ce mort était porté dans son cercueil par les quatre éléments terrestres ; mais il avait l’espérance de ressusciter parce qu’il était porté dans le bois. Ce bois jusque-là ne nous était d’aucune utilité, mais dès que Jésus-Christ l’eut touché, il devint un instrument de vie, et le signe du salut que le bois de la croix devait apporter à tous les peuples. Nous sommes étendus sans mouvement et sans vie dans le cercueil, lorsque le feu d’une passion violente nous consume, ou lorsque les eaux de l’indifférence nous submergent, et que la vigueur de notre âme se trouve comme émoussée et appesantie par le poids de ce corps terrestre.
Bède. Ou bien encore, le cercueil dans lequel ce jeune homme est porté, c’est la conscience toujours alarmée du pécheur désespéré ; ceux qui le portent au tombeau sont les désirs impurs ou les flatteries des amis qui s’arrêtent aussitôt que le Seigneur touche le cercueil ; souvent, en effet, la conscience que touche la crainte des jugements de Dieu, rejette les voluptés charnelles et les louanges injustes, rentre en elle-même, et répond au Sauveur qui la rappelle à la vie.
S. Ambr. Si donc vous êtes coupable d’une grande faute que vous ne puissiez laver dans les larmes de la pénitence, recourez aux larmes de l’Église votre mère, que l’assemblée des fidèles vous aide aussi dans ce pieux travail, et vous sortirez du tombeau, et votre bouche s’ouvrira de nouveau à des paroles de vie, et tous seront saisis de crainte (car l’exemple d’un seul est profitable à tous ceux qui en sont témoins), et ils loueront Dieu qui nous a donné de si grands moyens d’éviter la mort.
Bède. ainsi Dieu a visité son peuple, non seulement lorsqu’il l’a incarné une fois dans un corps mortel, mais lorsqu’il ne cesse de l’envoyer dans les coeurs. Théophyl. Par cette veuve, vous pouvez aussi entendre l’âme qui a perdu son époux, c’est-à-dire la parole divine ; son fils qui est emporté hors de la ville des vivants, c’est l’intelligence ; le cercueil, c’est son corps que plusieurs ont appelé un sépulcre. Or, aussitôt que le Seigneur le touche, il le relève, il rend la vie et la jeunesse à celui qui sort du péché et commence à parler et à instruire les autres ; car avant sa résurrection on n’eût point ajouté foi à ses paroles.
Comme il arrivait près de la porte de la ville, il se trouva qu’on emportait un mort, fils unique de sa mère, et celle-ci était veuve, et beaucoup de gens de la ville l’accompagnaient.
Le Seigneur l’ayant vue, fut touché de compassion pour elle, et lui dit : « Ne pleurez pas. »
Et s’approchant, il toucha le cercueil, les porteurs s’étant arrêtés ; puis il dit : « Jeune homme, je te le commande, lève-toi. »
Aussitôt le mort se leva sur son séant, et se mit à parler, et Jésus le rendit à sa mère.
Tous furent saisis de crainte, et ils glorifiaient Dieu en disant : « Un grand prophète a paru parmi nous, et Dieu a visité son peuple. »
Et cette parole prononcée à son sujet se répandit dans toute la Judée et dans tout le pays d’alentour.
Les disciples de Jean lui ayant rapporté toutes ces choses,
Commentaire — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
—23. S. Cyr. (Ch. des Pèr. gr.) Quelques-uns des disciples de Jean rapportèrent au saint Précurseur le miracle qu’avaient appris tous les habitants de la Judée et de la Galilée : " Cependant les disciples de Jean lui ayant annoncé, " etc.
Bède. Ce ne fut pas, je pense, dans une intention bien droite, mais par un sentiment de jalousie ; car nous les voyons ailleurs se plaindre de Jésus en ces termes : " Maître, celui qui était avec vous au delà du Jourdain, et auquel vous avez rendu témoignage, voilà qu’il baptise, et que tous vont à lui. " (Jn 3.)
S. Chrys. C’est surtout lorsque la nécessité nous presse, que nous devons nous élever jusqu’à Jésus, c’est pour cette raison que Jean, retenu dans les fers, envoie ses disciples à Jésus, alors qu’ils en avaient un plus grand besoin : " Jean-Baptiste appela deux de ses disciples, et les envoya vers Jésus pour lui dire : " Êtes-vous celui qui doit venir, " etc.
Bède. Il ne dit pas : Êtes-vous celui qui êtes venu ? mais : " Êtes-vous celui qui doit venir ? " c’est-à-dire : Je suis sur le point d’être mis à mort par Hérode, et de descendre aux enfers, faitesmoi donc savoir si je dois annoncer votre arrivée dans les enfers, comme je l’ai annoncée sur la terre, ou bien si cette mission ne convenant pas au Fils de Dieu, vous devez en envoyer un autre pour l’accomplissement de ce mystère.
S. Cyr. Mais cette explication doit être entièrement rejetée ; nulle part, en effet, nous ne lisons dans les saintes Écritures que Jean-Baptiste ait annoncé la venue du Sauveur aux habitants des limbes. Il est vrai aussi de dire que le saint Précurseur connaissait toute l’étendue du mystère de l’incarnation du Fils de Dieu ; il savait donc, entre autres choses, qu’il devait porter la lumière à ceux qui habitaient les enfers, puisqu’il est mort pour tous les hommes, aussi bien pour les morts que pour les vivants. Mais comme les oracles de la sainte Écriture avaient prédit qu’il viendrait comme chef et comme Seigneur, et que les autres avaient été envoyés comme de simples serviteurs avant la venue du Christ, le Sauveur et le Seigneur de tous les hommes est appelé par les prophètes : " Celui qui vient, " ou " celui qui doit venir, " comme dans ce passage des Psaumes : " Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. " (Ps 117), et dans cet autre du prophète Habacuc : " Encore un peu de temps, et celui qui doit venir, viendra sans tarder. " (Ha 2.) Jean-Baptiste emprunte donc cette manière de parler à la sainte Écriture, et envoie quelques-uns de ses disciples pour demander à Jésus s’il est celui qui vient, ou qui doit venir. S. Ambr. Mais comment peut-il se faire qu’après avoir proclamé Jésus celui qui efface les péchés du monde, Jean-Baptiste ne reconnut pas encore en lui le Fils de Dieu ? car, ou c’est une témérité impardonnable que d’attribuer sans raison les attributs de la divinité à celui qu’il ne connaît pas, ou c’est une coupable infidélité que de douter qu’il soit le Fils de Dieu. Quelques-uns ont vu dans Jean-Baptiste un grand prophète éclairé d’en haut, pour reconnaître le Christ ; mais sans admettre que le doute soit entré dans son esprit, ils ont supposé que par un sentiment de pieuse affection, il avait cru que celui qu’il avait annoncé, ne serait pas sujet à la mort. Ce n’est donc point l’incrédulité, mais son amour pour le Sauveur qui est la cause de ce doute ; c’est ainsi que nous voyons saint Pierre dire à Jésus-Christ " A Dieu ne plaise, Seigneur, cela ne vous arrivera point. " (Mt 16.)
S. Cyr. (Trés., liv. 2, chap. 4.) Ou bien, c’est avec un dessein particulier que Jean-Baptiste fait cette question. Il connaissait, en effet, comme précurseur, le mystère de la passion du Christ ; mais il voulait que ses disciples apprissent par eux-mêmes l’excellence du Sauveur ; il envoie donc vers lui les plus sages d’entre eux, en leur recommandant de s’informer et d’apprendre de la bouche même du Sauveur, s’il était celui qu’on attendait : " Ces hommes étant donc venus, lui dirent : Jean-Baptiste nous a envoyés vous demander : Êtes-vous celui qui doit venir, " etc. Or, Jésus, sachant comme Dieu dans quelle intention Jean les avait envoyés et le motif de leur venue, opéra sous leurs yeux un grand nombre de miracles éclatants : " A cette heure même, Jésus guérit un grand nombre de personnes affligées, " etc. Il ne leur dit pas en termes exprès : " Je suis celui qui doit venir, " mais il leur en donne une plus grande certitude, et veut qu’ils puisent la foi en sa divinité dans des preuves sans réplique, avant de retourner vers celui qui les a envoyés. Il ne répond donc pas à la question, mais à l’intention de celui qui les a envoyés : " Alors il répondit aux envoyés : Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu, " c’est-à-dire : Racontez à JeanBaptiste ce que vous avez entendu des prophètes, et ce que vous avez vu s’accomplir en moi- même. Il accomplissait, en effet, les merveilles que les prophètes avaient prédit de lui, et qu’il rappelle en leur disant : " Les aveugles voient, les boiteux marchent, " etc. S. Ambr. Ce témoignage était sans doute plus que suffisant pour que le saint Précurseur fût convaincu que Jésus était son Seigneur ; car c’est de lui que les prophètes avaient prédit : " Le Seigneur donne la nourriture à ceux qui ont faim, le Seigneur délie les captifs, il éclaire les aveugles, il redresse ceux qui sont courbés, et celui qui opère ces prodiges, règnera dans l’éternité. " (Ps 145.) Ce ne sont point les oeuvres de l’homme, mais les actes d’une puissance toute divine. De tels prodiges étaient rares, ou presque nuls avant l’Évangile ; Tobie est le seul que nous voyons recouvrer la vue, et ce fut un ange et non pas un homme qui le guérit. (Tb 11.) Élie a ressuscité des morts, mais à force de prières et de larmes (3 R 17), ici Jésus n’a besoin que de commander ; Élisée a guéri un lépreux, néanmoins ce ne fut point par l’autorité de son commandement, mais en figure d’un grand mystère.
Théophyl. C’était à la vue de ces prodiges, qu’Isaïe disait : " Dieu viendra lui-même et vous sauvera. Alors les yeux des aveugles verront le jour, et les oreilles des sourds seront ouvertes ; alors le boiteux bondira comme le cerf. "
Bède. Et ce qui n’est pas un miracle moins éclatant : " Les pauvres sont évangélisés, " c’est-à-dire que les pauvres d’esprit ou des biens de la terre sont éclairés intérieurement, de sorte que les pauvres et les riches ont également part à la grâce de la prédication. C’est là une preuve de la vérité du Maître, que tous ceux qu’il peut sauver soient égaux devant lui.
S. Ambr. Et cependant ce sont là encore de faibles témoignages de la divinité du Sauveur ; ce qui donne à la foi toute sa plénitude, c’est la croix du Seigneur, sa mort, sa sépulture. Voilà pourquoi il ajoute : " Et bienheureux celui qui ne se sera pas scandalisé de moi. " La croix, en effet, pourrait être un sujet de scandale, même pour les élus, et cependant c’est la plus grande preuve de la divinité du Christ ; car il n’y a rien qui soit plus au-dessus de l’humanité que de s’être offert seul pour le salut du monde entier.
S. Cyr. Peut-être aussi voulait-il les convaincre par là, qu’aucune des pensées de leur coeur ne pouvait échapper à ses regards ; car c’étaient eux-mêmes qui se scandalisaient de sa personne divine. S. Ambr. Nous avons dit plus haut que Jean était la figure de la loi qui a été comme le précurseur du Christ. Jean-Baptiste envoie donc ses disciples vers Jésus-Christ pour donner à leur science toute sa perfection ; car le Christ est la plénitude de la loi. Ces deux disciples peuvent aussi figurer les deux peuples, les Juifs qui embrassèrent la foi, et les Gentils qui crurent après avoir entendu. Ils voulaient voir de leurs yeux, parce que bienheureux sont les yeux qui voient. Mais lorsqu’ils sont parvenus jusqu’à l’Évangile, et qu’ils ont reconnu que les aveugles ont recouvré la vue, que les boiteux marchent, etc. ; alors ils diront : " Nous avons vu de nos yeux. " (1 Jn 1.) Car nous nous figurons que nous voyons ce que nous lisons ; ou bien encore, il nous semble que nous avons parcouru toute la suite de la passion du Sauveur dans quelque partie de notre corps ; car c’est par quelques-uns seulement que la foi s’est étendue à la multitude des fidèles. Ainsi la loi annonçait le Christ qui devait venir, et l’Évangile confirme sa venue.
il en appela deux, et les envoya vers Jésus pour lui dire : « Êtes-vous celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? »
Étant donc venus à lui : « Jean-Baptiste, lui dirent-ils, nous a envoyés vers vous pour vous demander : Êtes-vous celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? »
— À ce moment même, Jésus guérit un grand nombre de personnes affligées par la maladie, les infirmités, ou les esprits malins, et accorda la vue à plusieurs aveugles. —
Commentaire — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
—31. Bède. Après avoir prédit à ses disciples ce qu’ils pourraient avoir à souffrir de la part de leurs ennemis, il leur apprend maintenant la conduite qu’ils devront tenir à l’égard de ces mêmes ennemis : " Mais je vous dis, à vous qui m’écoutez. "
S. Ambr. Ce n’est point sans raison qu’il a fait précéder d’actions toute célestes d’aussi sublimes enseignements. Il voulait enseigner aux peuples, fortifiés par ces miracles de la puissance divine, à s’avancer comme sur les pas de ces prodiges, au delà des limites étroites de la loi. D’ailleurs, de ces trois grandes vertus, la foi, l’espérance et la charité, c’est la charité qui est la première (1 Co 13, 13 ; Ct 1, 4), et c’est elle que le Sauveur nous recommande, lorsqu’il dit : " Aimez vos ennemis. "
S. Bas. (règles abrég., rép. à la quest., 176.) C’est le propre des ennemis de nuire et de tendre des embûches ; tous ceux donc qui, de quelque manière que ce soit, cherchent à nuire quelqu’un, sont ses ennemis.
S. Cyr. Il fallait pénétrer de ces divins enseignements les saints docteurs qui devaient prêcher la parole du salut par tout l’univers ; car s’ils s’étaient laissé aller à tirer vengeance de leurs persécuteurs, jamais ils ne les auraient appelés à la connaissance de la vérité.
S. Chrys. (hom. 48 sur S. Matth.) Il ne dit pas : Ne haïssez point, mais : " Aimez, " et non seulement : " Aimez, " mais : " Faites du bien à ceux qui vous haïssent. "
S. Bas. Or, l’homme étant composé d’une âme et d’un corps, nous faisons du bien à l’âme de nos ennemis en les reprenant, en les avertissant, en les amenant, comme par la main, à se convertir à une vie meilleure, et nous faisons du bien à leur corps, en leur procurant les choses nécessaires à la vie. " Faites du bien à ceux qui vous maudissent. "
S. Chrys. Ceux qui blessent ainsi leur âme sont bien plus dignes de larmes amères que de malédictions ; quoi de plus détestable, en effet, qu’une âme d’où sortent les malédictions, quoi de plus immonde que la langue qui les profère ? O homme, ne distillez pas ainsi le venin de l’aspic, ne vous changez pas en bête féroce ; Dieu vous a donné la bouche, non pour déchirer, mais pour guérir les plaies de vos frères ; et quant à vos ennemis, il vous ordonne de les mettre au rang de vos amis, et de vos amis les plus chers, de ceux pour lesquels vous avez coutume de prier : " Priez pour ceux qui vous persécutent, " etc. Mais, au contraire, la plupart de ceux qui se prosternent la face contre terre, les mains étendues, au lieu de supplier Dieu de leur pardonner leurs crimes, l’implorent contre leurs ennemis, c’est-à-dire qu’ils se percent de leurs propres mains. Quoi, vous priez celui qui a défendu les imprécations contre les ennemis, d’écouter les malédictions que vous proférez contre eux, et vous espérez d’être exaucés, vous qui provoquez sa juste colère, en frappant votre ennemi devant son roi ? car vous le frappez réellement, sinon avec la main, au moins par vos paroles. Que faites-vous donc, ô homme ? Vous venez implorer le pardon de vos péchés, et votre bouche est remplie d’amertume, ah ! croyez-moi, c’est le temps de la pacification, de la prière, des gémissements, et non celui de la fureur.
Bède. Mais on se demande alors, pourquoi nous trouvons dans les prophètes tant d’imprécations contre les ennemis ? Nous répondons que, par ces imprécations, les prophètes ont simplement prédit ce qui devait arriver ; ainsi ce n’étaient point des voeux qui exprimaient leurs désirs, mais des prédictions qui leur étaient révélées par l’Esprit saint. S. Cyr. L’ancienne loi défendait toute offense envers le prochain, ou si on en avait été offensé le premier, elle défendait de dépasser dans la vengeance la mesure de l’offense qu’on avait reçue ; mais la perfection ne se trouve ici que dans Jésus-Christ et dans ses commandements : " A celui qui vous frappe sur une joue, présentez encore l’autre. " En effet, lorsque les médecins reçoivent des coups de pieds des furieux qu’ils cherchent à guérir, leur compassion pour ces malheureux redouble, et ils s’appliquent avec plus de zèle à leur guérison ; telle est la conduite que vous devez tenir à l’égard de ceux qui vous persécutent ; car ce sont eux surtout qui sont malades, ne cessez donc point de leur prodiguer des soins, jusqu’à ce qu’ils aient vomi toute l’amertume de leur âme ; alors ils vous rendront grâces, et Dieu lui-même vous couronnera, pour avoir délivré votre frère d’une maladie des plus funestes.
S. Bas. (sur Is 1, 23.) Presque tous les hommes transgressent ce commandement, surtout les puissants et les princes, non seulement quand on les outrage, mais encore quand on leur manque de respect ; ils regardent comme des ennemis tous ceux qui ne leur rendent pas les honneurs dont ils se croient dignes. Or, c’est une grande honte pour un prince que de céder si facilement à la vengeance ; comment, en effet, pourra-t-il enseigner aux autres à ne point rendre le mal pour le mal (Rm 12), lui qui est si prompt à se venger de ceux qui l’offensent ? S. Cyr. Le Seigneur veut encore que nous professions un grand mépris pour les biens que nous possédons : " Celui qui vous prend votre manteau, laissez-le prendre aussi votre tunique. " Voilà la vertu d’une âme entièrement exempte de la passion et du désir des richesses ; en effet, celui qui est miséricordieux, doit oublier le mal qu’on lui fait, et abandonner à ses ennemis ce qu’il donnerait à ses meilleurs amis.
S. Chrys. (hom. 18 sur S. Matth.) Le Sauveur ne dit pas : Supportez humblement la violence de celui qui vous outrage ; mais procédez avec sagesse, et préparez-vous à souffrir tout le mal qu’il veut vous faire ; dominez son insolence par une prudence à toute épreuve, et faites qu’il se retire couvert de honte à la vue de votre patience inaltérable. Vous me direz, comment pouvoir mettre en pratique ce précepte ? Quoi ! en voyant celui qui s’est fait homme et qui a tant souffert pour vous, vous hésitez encore, et vous demandez comment on peut pardonner à ses frères les outrages dont ils se sont rendus coupables ? Mais qui donc d’entre vous a jamais souffert d’aussi grands outrages que votre Seigneur, chargé de chaînes, flagellé de coups, couvert de crachats, et enfin mis à mort ? Il ajoute : " Donnez à quiconque vous demande. "
S. Aug. (serm. du Seig., 1, 40.) Il ne dit pas : Donnez-leur tout ce qu’ils demandent, mais : " Tout ce que vous pouvez leur donner d’après les règles de la justice et de la bienséance, " c’est-à-dire ce qui n’est nuisible ni pour lui ni pour vous, autant qu’il est possible à l’homme de le prévoir ; et lorsque vous lui refusez justement ce qu’il demande, il faut lui faire apprécier la justice de ce refus, et souvent vous lui ferez un présent bien supérieur à ce qu’il désire, en lui faisant comprendre l’injustice de sa demande.
S. Chrys. Nous nous rendons souvent grandement coupables, non seulement en ne donnant pas à ceux qui nous demandent, mais en les accablant de reproches. Pourquoi, dites-vous, ne travaille-t-il point ? pourquoi vit-il dans l’oisiveté ? Dites-moi, et vousmême, est-ce par votre travail que vous avez acquis les biens que vous possédez ? et si vous travaillez, est-ce pour acquérir le droit de blâmer les autres ? Quoi ! parce qu’un homme vous demande du pain et de quoi se vêtir, vous l’accusez de cupidité ? Ne lui donnez rien, soit, mais au moins ne l’outragez pas ; vous êtes sans pitié pour lui, pourquoi vouloir éteindre la compassion dans le coeur de ceux qui voudraient le secourir. Si nous donnons à tous indifféremment, nous pratiquons toujours la miséricorde. C’est parce qu’Abraham exerçait l’hospitalité à l’égard de tous, qu’il mérita de recevoir des anges. Celui qui vous demande est un homicide, un brigand, n’est-il pas au moins digne que vous lui donniez du pain ? Ne nous érigeons donc jamais en censeurs sévères des autres, si nous ne voulons être jugés aussi avec la même sévérité. " Si l’on vous ravit votre bien, ne le réclamez pas. "
S. Chrys. (Hom. 10 sur la 1re Épître aux Corinth.) C’est de Dieu que nous recevons tout ce que nous avons ; nous disons le mien, le tien, mais ce sont de vains mots. Vous dites que votre maison vous appartient, c’est une parole dépourvue de sens ; car l’air, la terre, les pierres appartiennent au Créateur, aussi bien que vous qui avez construit la maison. J’admets que vous en ayez la jouissance, avec quelle incertitude, tant à cause de la mort, que par suite de la vicissitude des choses humaines ? Votre vie même ne vous appartient pas, à quel titre vos biens seraient-ils à vous ? Cependant Dieu veut que les biens qu’il vous a confiés, deviennent votre propriété, mais à la condition que vous les partagerez avec vos frères ; si au contraire, vous ne les prodiguez que pour votre utilité personnelle, ils cessent d’être à vous. Or, comme le désir déréglé des richesses est une source de discussions et de procès, NotreSeigneur fait cette recommandation : " Ne redemandez pas votre bien à celui qui vous le ravit. "
S. Aug. (disc. du Seig., 1, 26.) Il veut parler ici des vêtements, des habitations, des terres, des animaux, et en général de tous les biens. Un chrétien qui possède un esclave, ne doit pas l’assimiler à la possession d’un cheval ou de l’argent ; cependant si vous traitez votre esclave avec plus d’égards que celui qui veut vous l’enlever, je ne sais si quelqu’un oserait dire qu’il ne vous est point permis de le revendiquer. S. Chrys. Nous avons tous en nous une loi naturelle qui nous fait discerner le vice et la vertu, le bien d’avec le mal ; aussi Notre-Seigneur ajoute : " Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pareillement pour eux. " Il ne dit pas : Ne faites point vous-mêmes ce que vous ne voulez pas qu’on vous fasse. Il y a bien, en effet, deux voies qui conduisent à la vertu, s’abstenir du mal et faire le bien ; le Sauveur se contente de parler de la seconde voie qui, dans son esprit, renferme la première. Or, s’il s’était exprimé de la sorte : Voulez-vous être des hommes ? aimez les animaux, ce commandement serait assez difficile, mais il nous commande d’aimer nos semblables, pour lesquels il nous a donné une inclination naturelle, où est donc la difficulté de cette loi que nous voyons observée par les lions et les loups eux-mêmes, qu’un instinct naturel porte à s’aimer entre eux. Notre-Seigneur Jésus-Christ ne nous commande donc rien qui soit au-dessus de notre nature, il ne fait que renouveler ce qu’il a gravé lui-même dans notre conscience, et il veut que votre propre volonté devienne votre loi ; vous voulez qu’on vous fasse du bien, faites-en aux autres ; vous voulez qu’on ait compassion de vous, commencez par avoir compassion du prochain.
Puis il répondit aux envoyés : « Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés.
Heureux celui qui ne se scandalise pas en moi ! »
Lorsque les envoyés de Jean furent partis, Jésus se mit à dire au peuple, au sujet de Jean : « Qu’êtes-vous allés voir au désert ? Un roseau agité par le vent ?
Commentaire — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
—28. S. Cyr. (Tres., 2, 24.) Le Seigneur qui pénétrait le secret des coeurs, comprit qu’il s’en trouverait pour dire : Si Jean-Baptiste a été jusqu’à ce jour sans connaître Jésus, comment a-t-il pu le montrer au peuple en disant : " Voici l’Agneau de Dieu qui efface les péchés du monde ? " C’est donc pour guérir cette impression défavorable, qu’il éloigne de leur esprit ce qui pouvait être pour eux un sujet de scandale : " Lorsque les envoyés de Jean furent partis, il commença à dire au peuple, en parlant de Jean : Qu’êtes-vous allés voir dans le désert ? un roseau agité par le vent ? " comme s’il disait : Vous avez été pleins d’admiration pour Jean-Baptiste, bien des fois vous avez été le trouver malgré les difficultés d’un voyage long et pénible dans le désert. Or, pourquoi cette admiration, cet empressement, si vous le croyez léger comme le roseau qui plie à tous les vents ? car voilà ce qu’il serait, si par légèreté d’esprit, il déclarait ignorer ce qu’il a connu.
Tite. Mais vous n’auriez point quitté les villes pour vous enfoncer dans le désert qui ne peut vous offrir aucun agrément, si vous n’aviez de cet homme une plus haute idée.
Siméon. (Ch. des Pèr. gr.) Notre-Seigneur attendit le départ des disciples pour parler ainsi de Jean-Baptiste, il n’avait pas voulu faire en leur présence l’éloge du saint Précurseur, voulant éviter tout ce qui aurait l’apparence de la flatterie.
S. Ambr. Ce n’est point sans raison que le Sauveur fait ici l’éloge de Jean-Baptiste qui, sacrifiant généreusement l’amour de la vie aux intérêts de la vérité et de la justice, demeura inébranlable en face même de la mort. Ce monde, en effet, peut être comparé à un désert stérile et inculte, où le Seigneur nous défend de marcher sur les traces, et en suivant les exemples de ces hommes remplis des pensées de la chair, vides de toute vertu intérieure, et qui s’enorgueillissent de l’éclat fragile de la gloire mondaine. Constamment agités par les tempêtes de ce monde, ils sont toujours en proie à la mobilité de leurs désirs, et méritent par là d’être comparés à des roseaux.
Siméon. Le vêtement de Jean-Baptiste est un témoignage de la sainteté de sa vie, aussi bien que la prison, où il est détenu ; car jamais il n’aurait été jeté dans les fers, s’il eût flatté les passions des princes : " Qu’êtes-vous allés voir ? un homme vêtu avec mollesse ? Mais ceux qui portent des vêtements précieux et vivent dans les délices, habitent les maisons des rois. " Ces hommes vêtus mollement, représentent ceux qui passent leur vie dans les délices.
S. Chrys. (hom. 29 sur l’Ep. aux Héb.) La mollesse des vêtements affaiblit la vigueur de l’âme, et le corps fût-il ami de l’austérité et de la mortification, est bientôt énervé par cette molle délicatesse. Or, quand le corps est amolli, l’âme ne tarde pas à l’être ; car les inclinations de l’âme sont presque toujours conformes aux dispositions du corps.
S. Cyr. (Très., 2, 4.) Comment donc Jean-Baptiste, avec ce soin religieux de soumettre les passions de la chair, aurait-il pu tomber dans une si grande ignorance, sinon par la légèreté d’un esprit qui a horreur des austérités, et se laisse séduire par les délices du monde ? Si donc Jean vous paraît digne d’imitation, parce qu’il fuit cette vie délicate et mondaine, accordez-lui la fermeté qui convient à cette vie mortifiée ; si au contraire, vous ne devez rien à cette vie pénitente et austère, pourquoi donc refuser votre admiration aux délices du monde, pour l’accorder à cet habitant du désert, à l’antre misérable qui lui sert de demeure, et à la peau de chameau dont il est couvert. S. Chrys. (hom. 38 sur S. Matth.) Par ces deux comparaisons, le Sauveur veut faire comprendre que Jean-Baptiste n’était point d’un caractère mobile et inconstant, et qu’aucune volonté n’était capable de le faire fléchir.
S. Ambr. Bien qu’il soit vrai de dire que la recherche de la mollesse dans les vêtements, énerve la vigueur de l’âme dans le plus grand nombre ; Notre-Seigneur paraît vouloir indiquer ici un autre genre de vêtement, c’est-à-dire le corps dont notre âme est comme revêtue. Ces vêtements délicats sont les oeuvres de la volupté et du plaisir. Or, ceux qui laissent énerver leurs membres au contact de ces fausses délices sont bannis du royaume des cieux ; les princes de ce monde et les puissances des ténèbres s’en emparent ; car ils sont les rois qui exercent leur empire absolu sur les imitateurs de leurs oeuvres. S. Cyr. (Trés., 2, 4.) Mais vous jugez sans doute qu’il est superflu d’excuser Jean-Baptiste de légèreté et de mollesse, puisque vous avouez qu’il est digne d’imitation ; alors : " Qu’êtes-vous donc allés voir ? Un prophète. Oui, je vous le dis, et plus qu’un prophète, car les prophètes prédisaient seulement qu’il allait venir ; mais pour Jean-Baptiste, non seulement il a prédit sa venue, mais il a démontré sa présence au milieu des hommes, lorsqu’il a dit : Voici l’agneau de Dieu. "
S. Ambr. Oui certes, il est plus grand ou plus qu’un prophète, lui qui atteint la fin que se proposaient les prophètes, car beaucoup ont désiré contempler celui qu’il a mérité de voir et de baptiser (Mt 13 ; Lc 10).
S. Cyr. (Trés., 2, 4.) Après avoir fait l’éloge de la vie de Jean-Baptiste et par le lieu qu’il habitait, et par ses vêtements, et par le concours qui se faisait autour de lui, Notre-Seigneur cite en sa faveur le témoignage du prophète Malachie : " C’est de lui qu’il est écrit : Voilà que j’envoie mon ange. "
Tite de Bostr. Il lui donne le nom d’ange, non pas qu’il le fût en réalité, puisqu’il était homme par nature, mais parce qu’il remplissait les fonctions d’un ange en annonçant la venue du Christ.
Siméon. Ces paroles : " Devant votre face, " nous montrent les rapports étroits de JeanBaptiste avec Jésus-Christ ; il parut, en effet, au moment de la venue de Jésus-Christ, et c’est pour cela que nous devons l’estimer plus qu’un prophète, car ceux qui, dans les armées, se tiennent aux côtés du roi, sont les premiers dignitaires du royaume et ses familiers les plus intimes. S. Ambr. Jean-Baptiste a préparé la voie au Seigneur, non seulement par le caractère miraculeux de sa naissance, et par la prédication de la foi, mais en précédant Jésus dans sa glorieuse passion : " Qui préparera la voie devant vous. "
S. Ambr. Mais si Jésus-Christ est prophète, comment JeanBaptiste est-il plus grand que tous les prophètes ? Il est le plus grand de ceux qui sont nés de la femme et non d’une vierge, c’est-à-dire, qu’il a été le plus grand de tous ceux qui lui étaient semblables par leur naissance : " Je vous le dis, parmi ceux qui sont nés des femmes, il n’est point de prophète plus grand que Jean-Baptiste. "
S. Chrys. (hom. 38 sur S. Matth.) Il suffisait sans doute de ce témoignage rendu par le Sauveur, que Jean était le plus grand des enfants des hommes ; cependant, si vous voulez voir cette vérité confirmée par les faits, considérez quelle était la nourriture du saint Précurseur, sa vie, sa grandeur d’âme ; en effet, il vivait sur la terre comme un homme descendu du ciel, ne prenant aucun soin de son corps, l’esprit toujours occupé des pensées du ciel, uni à Dieu seul, n’ayant aucun souci des choses de la terre ; sa Parole était à la fois pleine de sévérité et de douceur ; il parlait au peuple juif avec vigueur et fermeté, au roi Hérode avec courage, et il instruisait ses disciples avec douceur ; rien de vain et de léger dans sa conduite toujours pleine de dignité.
S. Isid. Jean est encore le plus grand de ceux qui sont nés de la femme, parce qu’il prophétisa dans le sein même de sa mère, et qu’au milieu des ténèbres qui l’environnaient, il reconnut la lumière qui allait éclairer l’univers. S. Ambr. Il est si vrai qu’il ne pouvait exister aucune comparaison entre Jean-Baptiste et le Fils de Dieu, que le Sauveur le place même au-dessous des anges : " Celui qui est le plus petit dans le royaume des cieux est plus grand que lui. "
Bède. Ce passage peut être interprété de deux manières, ou bien par ce royaume de Dieu, le Sauveur veut entendre ce royaume dont nous ne sommes pas encore en possession et qu’habitent les anges ; or, le plus petit dans ce royaume est plus grand que tout juste revêtu de ce corps qui appesantit l’âme. (Sg 9, 15.) Ou bien, le royaume de Dieu, dans l’intention du Sauveur, c’est l’Église du temps présent, et alors c’est de lui-même que Notre-Seigneur veut parler, lui qui est inférieur à Jean par la date de sa naissance, mais qui est plus grand par son autorité divine et par sa souveraine puissance. Dans le premier sens, il faut donc ainsi séparer les membres de cette proposition : " Celui qui est le plus petit dans le royaume de Dieu, " ajoutez : " Est plus grand que lui ; " dans le second sens : " Celui qui est plus petit que lui, " ajoutez : " Dans le royaume de Dieu est plus grand que lui. "
S. Chrys. (hom. 38 sur S. Matth.) Notre-Seigneur fait cette réserve, de peur que la grandeur des louanges qu’il vient de donner à Jean-Baptiste, ne fût pour les Juifs une occasion de le mettre au-dessus du Christ. Ne croyez pas cependant qu’il ait voulu établir une comparaison en déclarant que Jean est plus grand que lui.
S. Ambr. En effet, sa nature est toute différente et ne peut être comparée en aucune façon à la nature humaine, car nulle comparaison n’est possible entre Dieu et l’homme. S. Cyr. Dans le sens mystique, en même temps que le Sauveur proclame la supériorité de JeanBaptiste sur tous les enfants des femmes, il lui oppose quelque chose de plus grand, celui qui devient Fils de Dieu par la naissance qu’il reçoit de l’Esprit saint, car le royaume du Seigneur, c’est l’Esprit de Dieu. Aussi, bien que sous le rapport des oeuvres et de la sainteté de la vie, nous soyons inférieurs à ceux qui ont pénétré le mystère de la loi, et dont Jean-Baptiste est la figure ; cependant nous nous élevons plus haut par Jésus-Christ qui nous rend participants de la nature divine (2 P 1, 4).
Qu’êtes-vous allés voir au désert ? Un homme vêtu d’habits moelleux ? Mais ceux qui portent des vêtements précieux et vivent dans les délices sont dans les palais royaux.
Enfin qu’êtes-vous allés voir ? Un prophète ? Oui, je vous le dis, et plus qu’un prophète.
C’est de lui qu’il est écrit : J’envoie mon messager devant votre face, pour vous précéder et vous préparer la voie.
Je vous le dis en effet, parmi les enfants des femmes, il n’y a pas de prophète plus grand que Jean-Baptiste ; mais le plus petit dans le royaume de Dieu est plus grand que lui.
Tout le peuple qui l’a entendu, et les publicains eux-mêmes, ont justifié Dieu, en se faisant baptiser du baptême de Jean,
Commentaire — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
—35. S. Chrys. (hom. 38 sur S. Matth.) Après avoir fait l’éloge de Jean-Baptiste, le Sauveur fait ressortir le crime énorme des pharisiens et des docteurs de la loi qui, même après l’exemple donné par les publicains, n’ont pas voulu recevoir le baptême de Jean.
S. Ambr. Dieu est justifié dans le baptême, lorsque les hommes se justifient eux-mêmes en confessant leurs péchés. En effet, celui qui, après avoir péché, confesse à Dieu ses fautes, justifie Dieu, en se soumettant au pouvoir de ce vainqueur, et en espérant de lui la grâce du salut.
Eusèbe. Ceux qui ont cru ont aussi justifié Dieu, car ils l’ont trouvé juste dans toutes ses œuvres. Les pharisiens, au contraire, qui refusaient d’écouter Jean-Baptiste, par un sentiment de désobéissance, se mettaient en opposition avec ces paroles du prophète : " Afin que vous soyez reconnu juste dans vos paroles. " (Ps 50.) " Or, les pharisiens et les docteurs de la loi ont méprisé le conseil de Dieu, " etc.
Bède. Cette réflexion est de l’Évangéliste, ou de Notre-Seigneur lui-même (comme plusieurs le pensent) ; cette expression : " Sur eux, " ou : " Contre eux, " signifie que celui qui méprise la grâce de Dieu, agit contre ses intérêts, ou bien encore, le Sauveur condamne ici la conduite de ces insensés et de ces ingrats, qui n’ont pas voulu recevoir le conseil que Dieu leur manifestait. Or, le conseil de Dieu, c’est le décret de sauver le monde par la passion et la mort de Jésus-Christ, conseil que les pharisiens et les docteurs de la loi ont méprisé.
S. Ambr. Gardons-nous de mépriser, à l’exemple des pharisiens, le conseil de Dieu. Ce conseil de Dieu s’est manifesté dans le baptême de Jean-Baptiste, qui donc peut douter qu’il se manifeste également dans le baptême de Jésus-Christ ? C’est le conseil dont l’ange du grand conseil est l’auteur, et que personne ne connaît : " Car qui connaît les desseins de Dieu (Rm 11) ? " Personne ne méprise le conseil d’un homme, qui oserait rejeter le conseil de Dieu. S. Cyr. Voici l’espèce de jeu auquel se livraient les enfants des Juifs : une troupe d’enfants se partageaient en deux pour se jouer des vicissitudes si rapides de la vie présente ; les uns chantaient, et les autres se lamentaient ; mais ni ceux qui pleuraient ne participaient à la joie de ceux qui chantaient, ni ceux qui se réjouissaient ne prenaient part à la tristesse de ceux qui pleuraient, et alors ils se reprochaient mutuellement leur absence de sympathie. C’est l’image de la conduite du peuple juif et des princes des prêtres, au témoignage de Jésus-Christ : " A qui donc comparerai-je les hommes de cette génération et à qui sont-ils semblables ? Ils sont semblables à des enfants, " etc.
Bède. La génération présente des Juifs est comparée à des enfants, parce qu’ils avaient autrefois pour docteurs les prophètes dont il est écrit : " Vous avez tiré la louange la plus parfaite de la bouche des enfants et de ceux qui sont à la mamelle (Ps 8). "
S. Ambr. Or, les prophètes ont chanté, proclamant dans leurs mélodies spirituelles les oracles du salut du monde ; ils ont pleuré pour attendrir par leurs plaintives lamentations les coeurs endurcis des Juifs. Ce n’était ni dans le Forum, ni sur les places publiques que ces chants se faisaient entendre, mais dans la ville de Jérusalem, car cette ville est comme le Forum du Seigneur, où se publient les droits immuables des commandements célestes. Les chants et les lamentations ne sont que l’effet d’une émotion vive de joie et de tristesse. Les instruments de musique laissent échapper une mélodie sympathique qui porte l’homme à manifester les sentiments intérieurs qu’elle fait naître par le mouvement cadencé de son pied ou de tout son corps ; voilà pourquoi ces enfants disent : " Nous avons chanté et vous n’avez pas dansé ; " " nous nous sommes lamentés et vous n’avez point pleuré. "
S. Aug. (Quest. évang., 2, 11.) Notre-Seigneur fait ici allusion à la conduite dès Juifs à l’égard de Jean-Baptiste et de Jésus-Christ : " Ces paroles : Nous nous sommes lamentés et vous n’avez point pleuré, " se rapportent à la prédication de Jean-Baptiste, qui, par l’austérité de sa manière de vivre, figurait la tristesse de la pénitence ; aussi Notre-Seigneur ajoute : " Car JeanBaptiste est venu ne mangeant point de pain et ne buvant point de vin, " et vous dites : " Il est possédé du démon. "
S. Cyr. Ils osent incriminer un homme digne de toute leur admiration, et ils traitent de possédé celui qui mortifiait la loi du péché cachée dans nos membres.
S. Aug. (Quest. év., 2, 11.) Les paroles qui précèdent : " Nous avons joué de la flûte et vous n’avez pas dansé, " sont une allusion à Notre-Seigneur lui-même, qui, en adoptant la manière de vivre ordinaire des hommes avec lesquels il mangeait et buvait, était la figure de la joie du royaume : " Le Fils de l’homme est venu mangeant et buvant, " etc.
Tite de Bostr. Jésus-Christ, en effet, n’a point voulu s’interdire l’usage de ces aliments pour ôter tout prétexte aux hérétiques (cf. 1 Tm 4), qui disent que les créatures sont mauvaises et qui condamnent l’usage des viandes et du vin.
S. Cyr. Mais où ont-ils donc trouvé que le Seigneur était un homme de bonne chère ? Ne voyons-nous pas au contraire qu’en toute circonstance il se garde de tout excès et conseille la tempérance et la modération ? Il ne dédaignait pas, il est vrai, d’entrer en relations avec les publicains et les pécheurs, aussi l’accusaient-ils d’être " l’ami des publicains et des pécheurs, " bien que cette fréquentation ne pût lui être aucunement nuisible, mais qu’elle devint, au contraire, pour les pécheurs la cause de leur conversion et de leur salut. En effet, est-ce que le soleil qui inonde toute la terre de ses rayons, contracte la moindre souillure, parce que sa lumière pénètre les corps immondes ? Comment donc le soleil de justice pourrait-il éprouver la moindre altération dans ses rapports avec les méchants. Cependant gardons-nous tous, qui que nous soyons, de prétendre aux mêmes privilèges que Jésus-Christ, mais à la vue de notre propre fragilité, évitons le commerce des méchants, car les mauvaises conversations corrompent les bonnes moeurs (1 Co 15). " Et la sagesse a été justifiée par tous ses enfants. "
S. Ambr. Le Fils de Dieu est la sagesse de Dieu par nature et non par le progrès de l’âge ou de l’étude ; cette sagesse est justifiée dans le baptême, lorsqu’elle n’est pas rejetée par opiniâtreté, mais qu’elle est reçue par la justice comme une grâce de Dieu. La justification de Dieu consiste donc à ce que ses dons soient communiqués, non à ceux qui s’en rendent indignes par leurs crimes, mais à ceux qui sont devenus justes et saints par le baptême.
S. Chrys. (hom. sur les Psaumes.) Il appelle les sages les fils de la sagesse, car c’est la coutume de l’Écriture, de désigner les méchants par le mal qu’ils commettent, et d’appeler les bons, fils de la vertu qui les caractérise.
S. Ambr. Il dit avec raison : " Par tous ses enfants, " car la justice doit s’exercer sur tous les hommes, sur les justes, pour leur salut, sur les infidèles pour leur condamnation.
S. Aug. (Quest. évang.) Ou bien encore, ces paroles : " La sagesse a été justifiée par tous ses enfants, " nous font entendre que les fils de la sagesse comprennent que la justice ne consiste ni à se permettre, ni à s’interdire la nourriture, mais à supporter la pauvreté avec patience, car ce n’est point l’usage modéré, mais la sensualité qui est ici coupable, et rien de plus légitime que de se conformer pour le choix des aliments aux habitudes de ceux avec lesquels vous êtes appelé à vivre.
tandis que les Pharisiens et les Docteurs de la Loi ont annulé le dessein de Dieu à leur égard, en ne se faisant pas baptiser par lui. »
« À qui donc, dit encore le Seigneur, comparerai-je les hommes de cette génération ? À qui sont-ils semblables ?
Ils sont semblables à des enfants assis dans la place publique, qui s’interpellent entre eux et se disent les uns aux autres : Nous vous avons joué de la flûte, et vous n’avez pas dansé ; nous vous avons chanté des complaintes, et vous n’avez point pleuré.
Car Jean-Baptiste est venu, ne mangeant point de pain et ne buvant point de vin, et vous dites : Il est possédé du démon.
Le Fils de l’homme est venu mangeant et buvant, et vous dites : C’est un homme de bonne chère et un buveur, un ami des publicains et des gens de mauvaise vie.
Mais la Sagesse a été justifiée par tous ses enfants. »
Un Pharisien ayant prié Jésus de manger avec lui, il entra dans sa maison et se mit à table.
Et voici qu’une femme qui menait dans la ville une vie déréglée, ayant su qu’il était à table dans la maison du Pharisien, apporta un vase d’albâtre plein de parfum ;
et se tenant derrière lui, à ses pieds, tout en pleurs, elle se mit à les arroser de ses larmes et à les essuyer avec les cheveux de sa tête, et elle les baisait et les oignait de parfum.
À cette vue, le Pharisien qui l’avait invité, dit en lui-même : « Si cet homme était prophète, il saurait qui et de quelle espèce est la femme qui le touche, et que c’est une pécheresse. »
Alors prenant la parole, Jésus lui dit : « Simon, j’ai quelque chose à te dire. » — « Maître, parlez », dit-il. —
« Un créancier avait deux débiteurs ; l’un devait cinq cents deniers et l’autre cinquante.
Comme ils n’avaient pas de quoi payer leur dette, il en fit grâce à tous deux. Lequel donc l’aimera davantage ? »
Simon répondit : « Celui, je pense, auquel il a fait grâce de la plus forte somme. » Jésus lui dit : « Tu as bien jugé. »
Et, se tournant vers la femme, il dit à Simon : « Vois-tu cette femme ? Je suis entré dans ta maison, et tu n’as pas versé d’eau sur mes pieds ; mais elle, elle les a mouillés de ses larmes, et les a essuyés avec ses cheveux.
Tu ne m’as point donné de baiser ; mais elle, depuis que je suis entré, elle n’a cessé de me baiser les pieds.
Tu n’as pas oint ma tête d’huile, mais elle a oint mes pieds de parfum.
C’est pourquoi, je te le déclare, ses nombreux péchés lui sont pardonnés, parce qu’elle a beaucoup aimé ; mais celui à qui l’on pardonne peu, aime peu. »
Puis il dit à la femme : « Tes péchés te sont pardonnés. »
Et ceux qui étaient à table avec lui se mirent à dire en eux-mêmes : « Qui est celui-ci qui remet même les péchés ? »
Mais Jésus dit à la femme : « Ta foi t’a sauvée, va en paix. »
Commentaire (versets 36 à 50) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 36 à 50 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
Bède. L’Évangéliste venait de dire : " Et tout le peuple qui l’écoutait, reconnut la justice de Dieu, s’étant fait baptiser du baptême de Jean ; " il établit maintenant par des faits la même vérité, c’està-dire que la sagesse a été justifiée par les justes et par les pêcheurs repentants. " Or, un des pharisiens le pria de manger avec lui, " etc.
S. Grég. de Nysse. (sur la femme pécher.) Ce récit renferme une leçon des plus utiles. En effet, la plupart de ceux qui se croient justes, enflés par la présomption et la vanité de leurs pensées, se séparent eux-mêmes comme des agneaux qui se séparent des boucs, avant que le jugement véritable vienne faire ce discernement ; ils refusent de manger avec la foule, et ils ont en abomination tous ceux qui fuient les extrêmes, et gardent le juste milieu dans la conduite de la vie. Or, saint Luc, médecin des âmes bien plus que des corps, nous montre Dieu lui-même et notre Sauveur visitant avec bonté tous les hommes : " Il entra dans la maison du pharisien et se mit à table, " non pour prendre quelque chose de sa vie coupable, mais pour le rendre participant de sa propre justice. S. Cyr. Cependant une femme de mauvaise vie, mais conduite par un sentiment d’amour divin, vient trouver Jésus-Christ, comme celui qui peut la délivrer de toutes ses fautes, et lui accorder le pardon de ses crimes : " Et voilà qu’une femme, connue dans la ville pour pécheresse, apporta un vase de parfums, " etc.
Bède. L’albâtre est une espèce de marbre nuancé de diverses couleurs, on en fait des vases destinés à contenir des parfums, qu’ils conservent, dit-on, sans altération.
S. Grég. (hom. 32 sur les Evang.) Cette femme a considéré les souillures dont l’a couverte sa vie infâme, elle accourt donc pour se purifier à la source même de la miséricorde, elle ne rougit point de paraître au milieu des convives ; car elle éprouve intérieurement une si grande honte d’ellemême, qu’elle compte pour rien celle qui lui vient du dehors. Voyez quelle douleur consume cette femme qui ne rougit point de verser des larmes au milieu des joies d’un festin.
S. Grég. de Nysse. Profondément convaincue de son indignité, elle se tient derrière Jésus, les yeux baissés et les cheveux épars, elle embrasse ses pieds et les inonde de larmes, elle manifeste ainsi par ses actes la tristesse de son âme, et implore son pardon : " Et se tenant derrière lui, elle commença à arroser ses pieds de ses larmes, " etc.
S. Grég. Ses yeux avaient convoité toutes les jouissances de la terre, mais maintenant par la pénitence, elle en éteint le feu dans un déluge de larmes ; elle avait fait servir ses cheveux à rehausser la beauté de son visage, elle s’en sert pour essuyer ses larmes : " Et elle essuyait les pieds du Sauveur avec ses cheveux. " Sa bouche s’était ouverte à des paroles inspirées par l’orgueil ; elle baise les pieds du Sauveur, et imprime ses lèvres sur les pieds du Rédempteur : " Et elle baisait ses pieds. " Elle avait employé les parfums pour donner à son corps une agréable odeur, et ce qu’elle avait honteusement prodigué pour elle-même, elle en fait à Dieu un admirable sacrifice : " Et elle les oignait de parfum. " Ainsi, autant elle a trouvé de jouissances en elle-même, autant elle offre maintenant d’holocaustes ; elle égale le nombre de ses vertus au nombre même de ses crimes ; elle veut que tout ce qui en elle a été un instrument pour outrager Dieu, devienne un instrument de pénitence pour lui plaire.
S. Chrys. (hom. 6 sur S. Matth.) Ainsi cette femme de mauvaise vie devient plus vertueuse que les vierges ; car à cette pénitence si pleine de ferveur, succède un amour plus ardent pour Jésus-Christ. Et nous ne parlons ici que de ce qui se passait à l’extérieur ; car quelle ferveur bien plus grande dans les sentiments qui agitaient son âme, et dont Dieu seul était témoin ! S. Grég. (hom. 33 sur les Evang.) En voyant ce spectacle, le pharisien n’a que du mépris pour cette femme, et il fait tomber ses reproches non seulement sur elle, qui ose venir trouver Jésus, mais sur le Seigneur qui l’accueille avec bonté : " Ce que voyant le pharisien qui l’avait invité, il dit en luimême : Si cet homme était prophète, il saurait qui est celle qui le touche, et que c’est une pécheresse. " Voilà ce pharisien avec son orgueil trop véritable et sa fausse justice, qui fait un crime au malade de son infirmité, et au médecin des soins qu’il lui prodigue. Sans doute, si cette femme se fût jetée à ses pieds, il l’aurait repoussée violemment avec dédain ; il se fût imaginé que ce contact allait souiller son âme, parce qu’il n’était pas rempli de la véritable justice. C’est ainsi que quelques-uns de ceux qui exercent le ministère pastoral, dès qu’ils pratiquent quelques oeuvres médiocres de justice, regardent avec mépris ceux qui leur sont soumis, et affectent du dédain pour tous les pécheurs qu’ils rencontrent. Nous devons, au contraire, lorsque nous considérons l’état malheureux des pécheurs, déplorer dans leur calamité notre propre malheur, à la pensée que nous sommes déjà tombés, ou que nous pouvons tomber dans les mêmes fautes. Il faut d’ailleurs faire usage d’un grand discernement, nous devons être sévères pour les vices, pleins de compassion pour les personnes ; si le pécheur doit être puni, le prochain a droit à notre charité. Je vais plus loin, et je dis que dès que le pécheur châtie lui-même par la pénitence le mal qu’il a fait, il cesse d’être pécheur, puisqu’il punit en lui-même ce que la justice divine condamne. NotreSeigneur se trouvait donc entre deux malades, mais l’un, jusque dans sa fièvre, conservait l’usage de la raison, tandis que l’autre avait perdu l’esprit ; la femme pécheresse pleurait les fautes qu’elle avait commises ; le pharisien, au contraire, fier de sa fausse justice, exagérait la force de sa santé. Tite de Bost. Cependant Notre-Seigneur qui, sans entendre les paroles du pharisien, voyait les pensées de son âme, lui prouve qu’il est le Seigneur des prophètes : " Et Jésus lui répondant, lui dit : Simon, j’ai quelque chose à vous dire. "
La Glose. Il répond ici à la pensée du pharisien, que cette parole rend plus attentif : " Il répondit Maître, dites. "
S. Grég. (hom. 33 sur les Evang.) Le Sauveur établit une comparaison entre deux débiteurs, dont l’un doit plus, et l’autre moins : " Un créancier avait deux débiteurs, " etc.
Tite. Comme s’il disait : Vous-même vous n’êtes pas sans quelque dette. Or, si vous êtes tenu par une dette quelconque, pourquoi vous enorgueillir, puisque vous avez vous-même besoin de pardon ? C’est à ce pardon que Jésus fait allusion en ajoutant : " Comme ils n’avaient pas de quoi payer leur dette, il la leur remit à tous deux. " La Glose. Car nul ne peut par lui-même être délivré de la dette du péché, si la grâce de Dieu ne lui octroie son pardon.
S. Grég. (hom. 33 sur les Evang.) Chacun des deux débiteurs ayant obtenu la remise de sa dette, Notre-Seigneur demande au pharisien lequel des deux devra plus aimer son bienfaiteur : " Lequel l’aimera davantage ? Le pharisien répond aussitôt : Celui, je pense, auquel il a le plus remis. " Remarquez que le pharisien est ici condamné par son propre aveu, et que, comme un insensé atteint de frénésie, il porte la corde qui doit servir à l’enchaîner : " Jésus lui dit : Vous avez bien jugé. " Il énumère alors tous les actes de vertu de cette pécheresse, et toutes les actions répréhensibles de ce faux juste : " Et se tournant vers la femme, il dit à Simon : Voyez-vous cette femme ? Je suis entré dans votre maison, vous ne m’avez point donné d’eau pour me laver les pieds ; elle, au contraire, a arrosé mes pieds de ses larmes. "
Tite de Bost. C’est-à-dire : Rien de plus facile que de présenter de l’eau, mais il n’est pas aussi facile de verser des larmes ; vous ne m’avez pas donné ce qui vous était si facile, elle, au contraire, a versé sur mes pieds des larmes plus difficiles à répandre. Or, en lavant mes pieds avec ses larmes, elle a lavé ses propres souillures ; elle les a essuyés avec ses cheveux, pour s’appliquer mes divines sueurs, et tout ce qui lui a servi à séduire, à entraîner la jeunesse dans le péché, elle l’a employé à poursuivre et à rechercher la sainteté. S. Chrys. (hom. 6 sur S. Matth.) Lorsque la pluie est tombée avec abondance, le ciel reprend sa sérénité ; ainsi après une abondante effusion de larmes, le calme renaît, le nuage de nos crimes se dissipe, et nous sommes purifiés de nouveau par les larmes et la confession, comme nous avons été autrefois régénérés par l’eau et par l’esprit : " C’est pourquoi, je vous le dis : Beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu’elle a beaucoup aimé. " En effet, ceux qui se sont jetés à corps perdu dans le mal, se livrent avec autant d’énergie à la pratique du bien, au souvenir des dettes qu’ils ont contractées.
S. Grég. (hom. 33 sur les Evang.) Plus donc le coeur du pécheur brûle du feu de la charité, plus aussi ce feu consume la rouille et les souillures du péché.
Tite de Bost. Il arrive souvent, en effet, qu’un grand pécheur obtient par la confession le pardon de ses fautes, tandis que celui qui n’est coupable que de fautes légères, refuse, par orgueil, de recourir au remède de la confession, comme l’indiquent les paroles suivantes : " Celui à qui on remet moins, aime moins. "
S. Chrys. (hom. 68 sur S. Matth.) Ayons donc une âme pleine de ferveur ; car rien ne s’oppose à ce que nous parvenions à la perfection la plus éminente ; que personne parmi les pécheurs ne désespère de son salut ; que personne parmi les justes ne se laisse aller au relâchement ; que le juste se garde d’une confiance présomptueuse (car souvent une femme de mauvaise vie le précédera dans le royaume des cieux) ; que le pécheur ne se décourage point ; car il peut s’élever au-dessus même des plus parfaits : " Puis il dit à cette femme : Vos péchés vous sont remis. " S. Grég. (hom. 33 sur les Evang.) Cette femme donc qui était venue malade trouver le médecin, obtient sa guérison, mais cette guérison même devient pour ceux qui en sont témoins une cause de maladie : " Et ceux qui étaient à table avec lui, dirent en eux-mêmes : Qui est celui-ci qui remet même les péchés ? " Mais le céleste médecin n’a point d’égard pour ces malades dont l’état ne fait qu’empirer par l’effet même des remèdes qui devaient les sauver, tandis qu’il fortifie par une parole de miséricorde celle qu’il venait de guérir : Mais Jésus dit encore à cette femme : Votre foi vous a sauvée, " parce qu’en effet, elle n’a point hésité de croire qu’elle obtiendrait ce qu’elle demandait.
Théophyl. Notre-Seigneur ne se contente pas de lui accorder la rémission de ses péchés, il ajoute la grâce de faire le bien : " Allez en paix " (c’est-à-dire dans la justice) ; car la justice est la paix de l’homme avec Dieu, comme le péché est la guerre entre Dieu et l’homme ; ce qui revient à dire : Faites tout ce qui peut vous conduire à la paix de Dieu, S. Ambr. Il en est beaucoup pour qui ce fait évangélique est une source d’embarras, et qui se demandent si les Évangélistes ne sont point ici en contradiction.
Sévère. (Ch. des Pèr. gr.) Comme les quatre Évangélistes racontent qu’une femme a répandu des parfums sur Jésus-Christ, je crois, eu égard à la condition des personnes, à leur manière d’agir, à la différence des temps, que ce sont trois personnes différentes. Ainsi saint Jean raconte de Marie, soeur de Lazare, que six jours avant la fête de Pâques, elle oignit les pieds de Jésus dans sa propre maison. Saint Matthieu, après ces paroles du Seigneur : " Vous savez que la pâque se fera dans deux jours, " ajoute, qu’à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux, une femme répandit des parfums sur la tête du Seigneur, et non sur ses pieds, comme Marie. Le récit de saint Marc est conforme à celui de saint Matthieu. Saint Luc enfin place ce fait, non aux approches de la fête de Pâques, mais au milieu de son Évangile. Saint Chrysostome prétend qu’il y a ici deux femmes différentes : l’une dont parle saint Jean, la seconde dont il est question dans les trois autres Évangélistes.
S. Ambr. Saint Matthieu nous rapporte que cette femme répandait ses parfums sur la tête de Jésus-Christ, aussi ne lui donne-t-il pas le nom de pécheresse ; car d’après saint Luc, cette femme pécheresse répandit ces parfums sur les pieds de Jésus-Christ. On peut donc admettre que ce sont deux personnes différentes, pour justifier les Évangélistes du reproche de contradiction. On peut aussi résoudre différemment cette question, en tenant compte de la différence de mérite et de temps, c’est-à-dire que la même personne, d’abord pécheresse, était depuis entrée dans les voies de la perfection.
S. Aug. (de l’acc. des Evang., 2, 39.) On peut aussi admettre que la même personne, appelée Marie, a répété la même action, une première fois, lorsque, comme le raconte saint Luc, elle s’approcha dans l’humiliation et dans les larmes, et obtint la rémission de ses péchés. Voilà pourquoi saint Jean avant de raconter la résurrection de Lazare, et lorsque Jésus n’était pas encore venu en Béthanie, s’exprime de la sorte : " Or, Marie était celle qui avait répandu des parfums sur le Seigneur, et lui avait essuyé les pieds avec ses cheveux, et Lazare, qui était malade, était son frère : " donc Marie avait déjà fait cette même action ; elle la répète à Béthanie, sans que saint Luc en parle, parce qu’elle n’entrait point dans l’ordre de son récit, mais elle est racontée par les trois autres Évangélistes. S. Grég. (hom. 33 sur les Evang.) Dans le sens mystique, le pharisien qui présume de sa fausse justice, c’est le peuple juif ; cette femme pécheresse qui se jette aux pieds du Seigneur, et les arrose de ses larmes, c’est la Gentilité convertie au vrai Dieu.
S. Ambr. Ou bien encore, le lépreux, c’est le prince du monde, et la maison de Simon le lépreux, c’est toute la terre. Or, le Seigneur est descendu des hauteurs des cieux sur la terre, parce que cette femme qui est la figure de l’âme et de l’Église, ne pouvait obtenir sa guérison, si le Christ n’était venu sur la terre. Elle nous apparaît sous la forme d’une pécheresse, parce que Jésus-Christ lui-même a pris la forme d’un pécheur. Supposez donc une âme qui s’approche sincèrement de Dieu, qui loin d’être esclave de ces crimes honteux, et qui blessent ouvertement la pudeur, obéit à la parole de Dieu avec amour et dans la confiance d’une chasteté inviolable ; elle s’élève jusqu’à la tête de Jésus-Christ, et la tête de Jésus-Christ, c’est Dieu. (1 Co 11.) Mais que celui qui ne peut arriver jusqu’à la tête de JésusChrist, se tienne humblement à ses pieds, le pécheur à ses pieds, le juste près de sa tête ; mais cependant l’âme qui a péché, a aussi son parfum. S. Grég. (hom. 33 sur les Evang.) Que figure ce parfum, si ce n’est l’odeur d’une bonne renommée ? Si donc nous faisons des bonnes oeuvres, dont la réputation se répande comme un parfum par toute l’Église, nous répandons dans un sens véritable des parfums sur le corps du Seigneur. Cette femme se tenait à côté des pieds du Seigneur ; car nous nous tenions directement contre ses pieds, lorsque vivant au milieu de nos péchés, nous résistions en quelque sorte à ses voies ; mais lorsqu’après nos péchés, nous revenons à lui dans les sentiments d’une véritable pénitence, alors nous nous tenons derrière lui, à ses pieds ; parce que nous suivons alors ses traces auxquelles nous faisions alors profession de résister.
S. Ambr. Vous donc aussi qui avez péché, rentrez dans les voies de la pénitence, accourez partout où vous entendrez le nom de Jésus-Christ, hâtez-vous de vous rendre dans toute maison où vous apprenez que Jésus est entré ; lorsque vous aurez trouvé la sagesse assise dans quelque demeure secrète, accourez vous jeter à ses pieds, c’est-à-dire cherchez d’abord le dernier degré de la sagesse, et confessez vos péchés dans les larmes. Peut-être Jésus-Christ ne lava point ses pieds dans cette circonstance, afin que nous les lavions nous-mêmes dans les larmes ; heureuses larmes qui peuvent non seulement laver nos fautes, mais arroser les pieds du Verbe divin, pour que ses pas deviennent pour nous une source abondante de grâces ! Larmes précieuses qui sont non seulement la rédemption des pécheurs, mais la nourriture des justes ; car c’est la voix d’un juste qui fait entendre ces paroles : " Mes larmes m’ont servi de pain le jour et la nuit ".
S. Grég. (hom. 33 sur les Evang.) Nous lavons les pieds du Seigneur de nos larmes, lorsque par un sentiment d’affectueuse compassion, nous nous abaissons jusqu’aux membres les plus humbles du Seigneur ; nous essuyons ses pieds avec nos cheveux, lorsque la charité nous porte à secourir de notre superflu les saints serviteurs de Dieu.
S. Ambr. Déroulez aussi vos cheveux, jetez à ses pieds tout ce qui sert d’ornement à votre corps ; les cheveux ne sont vraiment point méprisables, puisqu’ils sont jugés dignes d’essuyer les pieds de Jésus-Christ.
S. Grég. Cette femme baise les pieds du Sauveur après les avoir essuyés, c’est ce que nous faisons nous-même, lorsque nous aimons tendrement ceux dont nous avons secouru la pauvreté par nos largesses. Par les pieds du Seigneur, on peut encore entendre le mystère de l’incarnation ; nous baisons donc les pieds du Rédempteur, lorsque nous nous attachons de tout notre coeur au mystère de son incarnation, nous répandons des parfums sur ses pieds, lorsque nous annonçons la puissance de son humanité par la bonne renommée de la parole sainte. Ce spectacle remplit le pharisien de jalousie ; en effet, lorsque le peuple juif voit les Gentils devenir les prédicateurs du vrai Dieu, il sèche d’envie dans sa noire méchanceté. Les reproches qui lui sont faits, retombent sur ce peuple perfide et infidèle, qui ne consentit jamais à sacrifier pour le Seigneur, même ses biens extérieurs, tandis que les Gentils, après leur conversion, non seulement sacrifièrent leurs biens, mais répandirent leur sang. Voilà pourquoi Jésus dit au pharisien " Vous ne m’avez pas donné d’eau pour me laver les pieds, cette femme, au contraire, m’a arrosé les pieds de ses larmes ; " l’eau, en effet, se trouve hors de nous, tandis que la source des larmes est en nous-même. Ce peuple infidèle ne donna pas non plus le baiser à Dieu, parce qu’au lieu de l’aimer par un sentiment de charité, il aima mieux le servir sous l’impression de la crainte (car le baiser est le signe de l’amour.) Au contraire, à peine la gentilité fut-elle appelée, qu’elle ne cessa de baiser les pieds du Rédempteur en soupirant continuellement après lui par un sentiment d’amour.
S. Ambr. Le Sauveur fait ressortir la vertu héroïque de cette femme, lorsqu’il dit : " Depuis qu’elle est entrée, elle n’a cessé de couvrir mes pieds de baisers, " c’est-à-dire qu’elle ne veut plus savoir que le langage de la sagesse, que l’amour de la justice, que les embrassements de la chasteté, que les baisers de la pudeur.
S. Grég. (hom. 33 sur les Evang) Jésus reproche au pharisien de n’avoir pas répandu de parfum sur sa tête, c’est-à-dire que le peuple juif a refusé à la puissance divine à laquelle il se vantait de croire, le juste tribut de louanges qui lui était dû ; cette femme, au contraire, a répandu des parfums sur les pieds du Sauveur, figure en cela de la gentilité qui, non contente de croire au mystère de l’incarnation, a relevé par les plus grands éloges les profondes humiliations de ce mystère. S. Ambr. Heureux celui qui peut verser de l’huile sur les pieds de Jésus-Christ, mais plus heureux celui qui peut y répandre des parfums ; car la réunion d’un grand nombre de fleurs forme un composé d’odeurs les plus suaves et les plus variées. Or, l’Église seule a le privilège de la composition de ce parfum, elle qui possède d’innombrables fleurs exhalant des odeurs si variées ; aussi personne ne peut prétendre à un si grand amour que l’Église, qui aime par le coeur de tous ses enfants. Dans la maison du pharisien, c’est-à-dire dans la maison de la loi et des prophètes, ce n’est pas le pharisien, mais l’Église qui est justifiée ; car le pharisien refuse de croire, tandis que l’Eglise embrassait la foi ; la loi, d’ailleurs, n’a point ce mystère divin qui purifie les secrètes profondeurs de l’âme ; mais ce que la loi ne peut donner, se trouve abondamment dans l’Évangile. Les deux débiteurs sont les deux peuples, tous deux obligés à l’égard du créancier du trésor céleste ; ce n’est point une somme d’argent matériel que nous devons à ce divin créancier, mais l’or pur de nos mérites, l’argent de nos vertus, dont la valeur consiste dans le poids du caractère et la gravité des moeurs, dans l’empreinte de la justice, dans le son que fait entendre la confession. De quel prix est cette pièce de monnaie, où se trouve empreinte l’image de notre roi ! Malheur à moi, si je ne l’ai pas conservée telle que je l’ai reçue ! Ou bien, puisqu’il n’est personne qui puisse payer toute sa dette à ce céleste créancier, malheur à moi, si je ne le supplie de me remettre toute ma dette ! Mais quel est ce peuple qui doit plus ? c’est nous-mêmes à qui Dieu a donné davantage. Aux Juifs, Dieu a confié ses oracles, à nous, il a donné le fruit de l’enfantement virginal, l’Emmanuel (c’est-àdire Dieu avec nous), la croix du Sauveur, sa mort, sa résurrection. Il est donc hors de doute que celui qui a reçu davantage, doit aussi davantage. Selon notre manière d’agir, c’est quelquefois celui qui doit davantage, qui manque le plus d’égards. Mais la miséricorde de Dieu a changé cet ordre, c’est celui qui doit plus, qui aime aussi davantage, s’il est assez heureux pour obtenir la grâce. Puisque donc nous n’avons rien qui soit digne d’être offert à Dieu, malheur à moi, si je ne lui donne tout mon amour ! Payons donc nos dettes, en aimant Dieu de tout notre coeur ; car celui qui a reçu plus de grâces, doit aussi donner plus d’amour.
Commentaire — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
—10. Tite de Bostr. Après avoir nourri ses disciples des leçons de la perfection chrétienne, NotreSeigneur vient à Capharnaüm pour y opérer des prodiges : " Après qu’il eut achevé tout ce discours, il vint à Capharnaüm. "
S. Aug. (de l’acc. des Ev., 2, 20.) Nous voyons ici que le Sauveur n’entra dans Capharnaüm qu’après avoir terminé son discours, mais l’Évangéliste ne dit pas quel temps s’est écoulé entre la fin du discours et l’entrée de Jésus dans la ville, car c’est dans cet intervalle que fut guéri le lépreux, dont saint Matthieu place ici la guérison.
S. Ambr. Par un admirable rapprochement, Notre-Seigneur, après avoir fait connaître les obligations de la vie chrétienne, enseigne la manière de les accomplir ; en effet, on vient aussitôt lui demander la guérison du serviteur d’un centurion : " Or, un centurion avait un serviteur malade, " etc. L’Évangéliste ne s’est pas trompé, en disant qu’il allait mourir ; il serait mort en effet, si Jésus ne l’avait guéri.
Eusèbe. Le Centurion était renommé par sa bravoure dans les combats, et commandait une compagnie de soldats romains. Un de ses serviteurs, attaché spécialement à sa personne, était tombé malade ; ce centurion, considérant la puissance que Jésus déployait pour guérir d’autres maladies, et jugeant bien que ces miracles étaient supérieurs aux forces de la nature humaine, envoie vers lui quelques-uns des anciens des Juifs comme à un Dieu, sans être arrêté par les dehors de l’humanité dont le Sauveur s’était revêtu pour entrer en communication avec les hommes : " Ayant entendu parler de Jésus, il envoya vers lui quelques-uns des anciens, " etc.
S. Aug. (de l’acc. des Ev., 2, 20.) Mais comment concilier ces paroles avec le récit de saint Matthieu, où nous lisons " Un centurion s’approcha de lui, " puisqu’en réalité il ne vint point le trouver ? En examinant sérieusement cette difficulté, nous sommes amenés à conclure que saint Matthieu s’est conformé ici au langage ordinaire ; si, en effet, on peut dire qu’on parvient jusqu’à quelqu’un par le moyen d’autres personnes, à plus forte raison, on peut dire qu’on s’en approche par l’intermédiaire de ces mêmes personnes. Ainsi, quoique le centurion ait député vers Jésus quelques-uns des anciens des Juifs, saint Matthieu a pu dire, pour abréger, que le centurion s’était plus approché lui-même de Jésus-Christ, que ceux qu’il avait chargés de sa requête, car plus sa foi fut vive, plus aussi il s’approcha de Jésus.
S. Chrys. (hom. 27 sur S. Matth.) Comment concilier encore le récit de saint Matthieu, où le centurion dit lui-même à Jésus : " Je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit, " avec le récit de saint Luc, où il prie Jésus de venir chez lui ? Je réponds que saint Luc, à mon avis, a voulu nous représenter les flatteries des Juifs. Il est probable, en effet, que le centurion voulait aller lui-même trouver Jésus, et qu’il en fut détourné par le langage flatteur des Juifs qui lui dirent : " Nous irons et nous vous l’amènerons chez vous. " Voyez, en effet, comme ils mêlent à la prière qu’ils font à Jésus, l’éloge du centurion : " Et étant venus trouver Jésus, ils le prièrent avec grande instance en disant : il mérite que vous lui fassiez cette grâce. " Ils auraient dû bien plutôt dire : Il voulait venir vous trouver et vous prier lui-même, mais nous l’en avons détourné en voyant son affliction et ce pauvre malade étendu chez lui sur son lit de douleur ; ils auraient ainsi fait ressortir la grandeur de sa foi. Mais ils se gardent bien de tenir un pareil langage, ils ne voulaient pas faire connaître la foi de cet homme, retenus par l’envie qui les dévorait, dans la crainte de faire éclater la grandeur de celui à qui une semblable prière était adressée. Il n’y a du reste aucune contradiction entre ce que rapporte saint Matthieu, que ce Centurion n’était point Israélite, et ce que disent ici les anciens des Juifs d’après saint Luc : " Il nous a bâti une synagogue, " car il pouvait bâtir une synagogue sans être du peuple juif.
Bède. Nous voyons ici que les Juifs appelaient synagogue, comme nous appelons Église, non seulement l’assemblée des fidèles, mais encore le lieu où ils se réunissaient. Eusèbe. Les anciens des Juifs demandent cette grâce pour le centurion, en reconnaissance des sommes modiques qu’il avait pu donner pour la construction de la synagogue ; mais le Seigneur se rend à des motifs d’un ordre plus élevé, il veut engendrer la foi dans le coeur des hommes par la manifestation de sa puissance : " Jésus s’en alla donc avec eux. "
S. Ambr. S’il agit de la sorte, ce n’est point qu’il ne pût guérir cet homme sans aller le trouver, mais parce qu’il voulait nous donner un exemple d’humilité. Il ne voulut point aller dans la maison de l’officier du roi qui l’en priait pour son fils, afin de ne point paraître céder à l’influence de sa position et de ses richesses ; il consent ici à se rendre dans la maison du centurion, pour qu’on ne prit supposer qu’il méprisait l’humble condition de son serviteur. Le centurion, de son côté, dépose toute fierté militaire, plein de respect et de foi, il s’empresse de rendre au Sauveur l’honneur qui lui est dû : " Il n’était plus loin de la maison, lorsque le centurion envoya lui dire : Ne prenez pas tant de peine, car je ne suis pas digne, " etc. Il savait, en effet, que ce n’était point par une puissance naturelle, mais par la toutepuissance de Dieu que Jésus-Christ guérissait les hommes. Les Juifs, en pressant Jésus de venir, avaient donné pour motif qu’il était digne de cette grâce ; le centurion se reconnaît indigne, nonseulement du bienfait qu’il sollicite, mais encore de recevoir le Seigneur : " Je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit. "
S. Chrys. (hom. 27.) Aussitôt qu’il fut délivré de l’ennuyeuse importunité des Juifs, il envoie dire à Jésus : Ce n’est point par négligence que je ne suis pas venu vous trouver moi-même, mais parce que je me suis cru indigne de vous recevoir dans ma maison. S. Ambr. Saint Luc rapporte que le centurion envoya ses amis à la rencontre de Jésus, pour ne point paraître blesser par sa présence la modestie du Sauveur, et provoquer sa bonté par cette démarche : " C’est pourquoi, dit-il, je ne me suis pas cru digne d’aller moi-même vous trouver, mais dites seulement une parole et mon serviteur sera guéri. "
S. Chrys. (hom. 27 sur S. Matth.) Considérez quelle idée juste et convenable le Centurion a du Seigneur, il ne lui dit pas : Priez, mais : " Ordonnez, " et dans la crainte qu’il ne refusât par un sentiment d’humilité, il ajoute : " Car moi qui suis soumis à la puissance d’un autre, " etc.
Bède. Il déclare qu’il n’est qu’un homme soumis à l’autorité du tribun ou du gouverneur, et que cependant il commande à d’autres qui sont audessous de lui ; donc, à plus forte raison, celui qui est Dieu, peut faire ce qu’il veut, non seulement par sa présence corporelle, mais encore par le ministère des anges ; car c’est par la parole du Seigneur et par le ministère des anges, que les maladies du corps devaient être guéries, et les puissances ennemies mises en fuite. S. Chrys. (de la nat. incompréhens. de Dieu, disc. 6.) Remarquons encore que cette parole " Faites, " exprime un ordre donné à un serviteur ; aussi, lorsque Dieu voulut créer l’homme, il ne dit point à son Fils unique : Faites l’homme, mais : " Faisons l’homme, " indiquant ainsi l’égalité de rang et d’honneur par cette parole de conseil et d’accord mutuel. C’est donc parce qu’il reconnaissait dans Jésus-Christ la souveraine puissance, qu’il s’exprime de la sorte : " Dites seulement une parole, car moi, je dis à mon serviteur, " etc. Aussi Jésus, loin de le reprendre, le confirme dans cette pensée : " Ce qu’ayant entendu, Jésus fut dans l’admiration. "
Bède. Qui donc avait produit dans le centurion cette foi vive, si ce n’est celui-là même qui l’admirait ; et quand un autre en eût été l’auteur, pourquoi cette admiration dans celui qui connaissait par avance la foi de cet homme ? Si donc le Seigneur se laisse aller à l’admiration, c’est pour nous faire partager le même sentiment, car toutes ces émotions de l’âme, lorsqu’on les attribue à Dieu, ne sont point un signe de trouble intérieur, mais une leçon salutaire qu’il nous donne. S. Chrys. (hom. 27 sur S. Matth.) Pour vous rendre plus certain que Notre-Seigneur, en parlant de la sorte, voulait instruire ceux qui étaient présents, l’Évangéliste exprime clairement ce but en ajoutant ; " Je vous le dis en vérité, je n’ai pas trouvé une si grande foi, même en Israël. "
S. Ambr. Si vous lisez : " Je n’ai trouvé chez personne autant de foi dans Israël, " le sens est simple et facile, mais si vous lisez selon le texte grec : " Je n’ai pas trouvé une si grande foi, même dans Israël, " la foi de cet homme est mise au-dessus même des élus et de ceux qui voient Dieu.
Bède. Notre-Seigneur ne veut point parler ici de tous les patriarches et des prophètes des siècles passés, mais des hommes du temps présent, dont la foi est mise bien au-dessous de celle du centurion, parce qu’ils avaient reçu les enseignements de la loi et des prophètes, tandis que cet homme avait cru spontanément, et sans avoir aucun maître.
S. Amb. En même temps que le Sauveur donne des éloges à la foi du maître, il rend la santé au serviteur : " De retour à la maison, ceux que le centurion avait envoyés, trouvèrent le serviteur qui avait été malade, guéri. " Le mérite du maître peut donc profiter aux serviteurs, non seulement le mérite de la foi, mais encore le zèle pour la vertu.
Bède. Saint Matthieu s’étend davantage sur les circonstances de la guérison de ce serviteur, au moment même où Jésus dit à son maître : " Allez, qu’il vous soit fait selon ce que vous avez cru ; " mais saint Luc a pour habitude d’abréger ou même d’omettre entièrement ce qu’il trouve suffisamment exposé par les autres Évangélistes, et de développer lui-même avec plus de soin ce qu’ils ont omis ou ce qu’ils n’ont fait qu’indiquer. S. Ambr. Dans le sens mystique, le serviteur du centurion représente le peuple des nations qui, enchaîné dans les liens de la servitude du monde, en proie à la maladie mortelle de ses passions, attend sa guérison de la miséricorde du Seigneur.
Bède. Le centurion, dont la foi est mise audessus de la foi d’Israël, représente les élus d’entre les Gentils, qui, entourés des vertus spirituelles comme d’une cohorte de cent soldats, s’élèvent à une perfection sublime, car le nombre cent, qui s’écrit de gauche à droite, figure ordinairement la vie céleste. Il faut de semblables intercesseurs à ceux que l’esprit de servitude tient courbés sous le joug de la crainte (Rm 8) ; pour nous qui avons embrassé la foi parmi les Gentils, nous ne pouvons aller nous-mêmes au Seigneur, que nous ne pouvons voir dans sa chair, mais nous devons nous approcher de lui par la foi. Députer vers Jésus les anciens des Juifs, c’est conjurer les saints personnages de l’Église qui nous ont précédés de vouloir bien être nos patrons, et d’intercéder pour nos péchés, en nous rendant le témoignage que nous prenons soin d’édifier l’Église. L’Évangéliste fait remarquer que Jésus n’était pas loin de la maison, parce que son salut est près de ceux qui le craignent, et le fidèle observateur de la loi naturelle s’approche d’autant plus de celui qui est bon par essence, qu’il pratique plus exactement le bien qu’il connaît.
S. Ambr. Le centurion ne veut pas qu’on tourmente Jésus par des instances, parce que le peuple des nations désire préserver de tout mal celui que le peuple juif a crucifié. Enfin (dans un sens mystérieux), il vit que le Christ ne pouvait encore pénétrer dans le coeur des Gentils.
Bède. Les soldats et les serviteurs qui obéissent au centurion, sont les vertus naturelles dont un grand nombre de ceux qui viennent trouver le Seigneur, portent avec eux la riche abondance. Théophyl. Ou bien encore, ce centurion représente l’intelligence, qui est comme le chef d’une foule d’actions mauvaises, chargée qu’elle est en cette vie d’une multitude de choses et d’affaires qui l’absorbent tout entier. Elle a pour serviteur la partie de l’âme qui est dépourvue de raison (c’est-à-dire, la partie irascible et concupiscible). Elle envoie vers Jésus des Juifs comme médiateur, c’est-à-dire, des pensées et des paroles de confession et de louange, et elle obtient aussitôt la guérison de son serviteur.