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Luc 10
ENSUITE le Seigneur choisit encore soixante et douze autres disciples, qu’il envoya devant lui, deux à deux, dans toutes les villes et dans tous les lieux où lui-même devait aller.
Et il leur disait : La moisson est grande ; mais il y a peu d’ouvriers. Priez donc le Maître de la moisson, qu’il envoie des ouvriers en sa moisson.
Allez : je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups.
Ne portez ni bourse, ni sac, ni souliers ; et ne saluez personne dans le chemin.
Commentaire (versets 3 à 4) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 3 à 4 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
S. Cyr. Saint Luc rapporte ensuite comment Notre-Seigneur Jésus-Christ enseigne aux soixantedouze disciples la science apostolique, la modestie, la sainteté, la justice, comme aussi à ne jamais sacrifier aux intérêts du siècle la prédication de l’Évangile, mais à pousser la force et le courage de l’âme jusqu’à braver toutes les terreurs du monde, même celle de la mort. Il leur dit donc : " Allez. "
S. Chrys. (Hom. 34 sur S. Matth.) Leur grande consolation, au milieu de tous les dangers, c’était la puissance de celui qui les envoyait ; c’est pourquoi il leur dit : " Voilà que je vous envoie, " c’està-dire : Cela doit suffire pour votre consolation, pour vous donner toute espérance, et vous affranchir de la crainte des maux qui vous attendent. Il ajoute " Comme des agneaux, au milieu des loups. "
S. Isid. de Séville. (liv. 5, lettre 438 à Timoth.) Comparaison qui exprime la simplicité et l’innocence des disciples ; car ceux qui s’emportent et outragent la nature par leurs excès, il les appelle non point des agneaux, mais des boucs. S. Ambr. Ces animaux sont de moeurs tout opposées, puisque les uns sont dévorés par les autres, c’est-à-dire les agneaux par les loups, mais le bon pasteur ne craint pas pour son troupeau les approches des loups. Aussi envoie-t-il ses disciples, non pour ravager, mais pour répandre la grâce, et la sollicitude du bon pasteur fait que les loups n’osent rien entreprendre contre les agneaux. Il envoie donc les agneaux au milieu des loups, pour accomplir cette prophétie d’Isaïe : " On verra paître ensemble le loup et l’agneau. " (Is 45.)
S. Chrys. (Hom. 14.) Un des signes éclatants du plus glorieux triomphe, ce fut de voir les disciples environnés de tant d’ennemis, comme des agneaux au milieu des loups, les convertir à la foi.
Bède. Ou bien ces loups, ce sont plus particulièrement les scribes et les pharisiens qui sont les ministres des Juifs.
S. Ambr. Ou bien encore, ces loups sont la figure des hérétiques. Les loups, en effet, sont des animaux féroces qui guettent les bergeries, et rôdent autour des cabanes des pasteurs. Ils n’osent entrer dans l’intérieur des demeures, ils épient le sommeil des chiens, l’absence ou la négligence des bergers ; ils se jettent à la gorge des brebis pour les étrangler plus vite ; ils sont féroces, ravisseurs, leur corps est naturellement raide et peu flexible, et ne leur permet pas de se plier facilement, aussi ils sont comme emportés par leur impétuosité, et manquent souvent leur coup. S’ils aperçoivent les premiers un homme, ils étouffent sa voix, dit-on, par une certaine force naturelle ; si, au contraire, l’homme les prévient le premier, ils sont comme surpris et déconcertés. Tels sont les hérétiques ; ils tendent des piéges autour des bergeries du Christ, on les entend hurler pendant la nuit autour des cabanes des bergers ; car il est toujours nuit pour ces ennemis perfides qui répandent sur la lumière de Jésus-Christ les nuages de leurs fausses interprétations. Cependant ils n’osent entrer dans ses bergeries, aussi n’obtiennent-ils jamais leur guérison, comme cet homme qui, après être tombé entre les mains des voleurs, fut guéri dans une étable. Ils épient l’absence des pasteurs, parce qu’ils n’oseraient, en leur présence se jeter sur les brebis du Christ. Ils ont aussi dans l’esprit une certaine raideur, et une dureté qui ne leur permettent pas de revenir de leurs erreurs. Mais Jésus-Christ, le véritable interprète de la sainte Écriture, déjoue leurs efforts, rend nulles toutes leurs attaques, et leur ôte toute puissance de nuire. Cependant s’ils trouvent le moyen d’enlacer quelqu’un les premiers dans les filets de leurs interprétations fallacieuses, ils le réduisent au silence ; car on est muet quand on ne confesse pas Dieu, en proclamant la gloire qui lui appartient par essence. Prenez donc garde que quelque hérétique ne vous ravisse la voix avant que vous ne l’ayez surpris le premier ; car l’oeuvre de sa perfidie avance toujours, tant qu’elle reste cachée ; mais si vous mettez à découvert ses projets impies, vous n’aurez plus à craindre la perte d’une voix consacrée à Dieu. Ils prennent à la gorge, ils font des blessures mortelles aux organes essentiels de la vie, pour atteindre l’âme elle-même. Si donc vous entendez parler d’un prêtre même, et que vous appreniez ses vols et ses rapines, c’est une brebis dehors, mais au dedans, c’est un loup qui, par un instinct de cruauté insatiable, veut assouvir sa rage dans le sang des hommes qu’il égorge.
S. Grég. (hom. 17 sur les Evang.) Il en est beaucoup qui, en prenant la charge pastorale, semblent n’avoir de zèle que pour dépouiller ceux qui leur sont soumis, et cherchent à inspirer la crainte de leur autorité. Comme ils n’ont pas les entrailles de la charité, ils veulent qu’on les regarde comme des maîtres, ils ignorent tout à fait qu’ils sont pères, et ils font d’une place toute d’humilité, un instrument d’orgueil et de domination. Afin de nous préserver de ces excès, rappelons-nous que nous sommes envoyés comme des agneaux au milieu des loups, pour nous apprendre à conserver la douceur de l’innocence, et à ne point déchirer nos frères par méchanceté ; car celui qui exerce le ministère de la prédication, loin de faire du mal aux autres, doit supporter celui qu’on veut lui faire ; et si le zèle de la justice exige qu’il déploie quelquefois de la sévérité, il faut qu’il ressente dans son coeur un amour tout paternel pour ceux qu’il est obligé de poursuivre et de châtier extérieurement. Or, l’accomplissement de ce devoir sera facile au pasteur qui ne place pas son âme sous le joug écrasant des convoitises de la terre ; voilà pourquoi Notre-Seigneur ajoute : " Ne portez ni bourse, ni sac. "
S. Grég. de Nazianze. (disc., 1.) Le résumé de ces divines instructions, c’est que leur vertu doit être tellement éminente, que les exemples de leur vie servent aussi puissamment au progrès de l’Évangile, que leurs prédications.
S. Grég. (hom. 17.) Le prédicateur doit avoir en Dieu une telle confiance, que tout en ne se préoccupant aucunement des choses nécessaires à la vie, il soit cependant assuré qu’elles ne lui manqueront jamais ; autrement une trop grande sollicitude pour les choses de la terre, le détournerait de procurer aux autres les biens de l’éternité. S. Cyr. Le Sauveur avait défendu à ses disciples toute sollicitude à l’égard de leur corps, en leur disant : " Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. " Il ne veut pas qu’ils se préoccupent davantage des choses qui sont en dehors du corps : " Ne portez ni bourse, ni sac. " Il ne leur permet pas même de porter les vêtements qui ne sont pas encore à l’usage du corps : " Ni chaussures. " Non seulement, il leur défend de porter un sac ou une bourse, mais il ne veut pas qu’ils se laissent distraire du ministère qui leur est confié, même pour saluer ceux qu’ils rencontrent : " Et ne saluez personne dans le chemin. " Élie avait déjà fait la même recommandation à son serviteur (4 R 4, 29), et Notre-Seigneur semble leur dire : Marchez droit à votre oeuvre sans échanger de salutations. Car le temps destiné à la prédication ne doit pas être employé inutilement, et on ne peut en distraire que ce que réclame la nécessité.
S. Ambr. Si donc le Sauveur fait cette défense, ce n’est pas qu’il désapprouve les témoignages de bienveillance mutuelle, mais parce qu’il met au-dessus le désir que nous devons avoir d’accomplir les devoirs de religion.
S. Grég. de Nazianze. Il fait encore ce commandement pour l’honneur de sa parole, pour soustraire ses disciples à la funeste influence de la flatterie, et les rendre indifférents aux paroles d’autrui. S. Grég. (homél. 17 sur les Evang.) Si l’on veut entendre ces paroles dans un sens allégorique, l’argent renfermé dans la bourse est la sagesse qui demeure cachée. Celui donc qui possède en luimême la parole de la sagesse, et qui néglige de la communiquer au prochain, tient son argent comme lié dans sa bourse. Le sac représente le fardeau des affaires du siècle, et les chaussures, les oeuvres mortes. Celui donc qui prend la charge du ministère de la prédication, doit regarder comme indigne de lui de porter le poids des sollicitudes de la terre, qui courbe sa tête sous un joug honteux et ne lui permet pas de se relever pour prêcher les choses du ciel. Il ne doit pas non plus arrêter ses regards sur les oeuvres des insensés, dans l’espérance de défendre et de protéger ses oeuvres comme avec des peaux mortes, et de pouvoir faire impunément ce qu’il voit faire aux autres.
S. Amb. Le Seigneur ne veut rien voir en nous de mortel, voilà pourquoi il ordonne à Moïse de délier sa chaussure terrestre et mortelle, lorsqu’il l’envoie pour délivrer son peuple. (Ex 3.) Êtes-vous surpris de ce que Dieu commande aux Israélites, en Égypte, d’avoir leurs chaussures pour manger l’agneau (Ex 12), tandis que les Apôtres doivent les quitter pour prêcher l’Évangile ? considérez que tant qu’on est dans l’Égypte, on doit craindre les morsures du serpent ; car l’Egypte est fertile en poisons de tout genre, et celui qui célèbre la pâque figurative est encore exposé aux blessures, tandis que le ministre de la vérité ne craint aucunement les poisons. S. Grég. (hom. 17.) Tout homme qui en salue un autre en chemin, le salue plutôt, parce qu’il le rencontre, que pour lui souhaiter toutes sortes de biens. Celui donc qui prêche la parole du salut, moins par l’amour de la vie éternelle, que par désir de la récompense, salue aussi pour ainsi dire en chemin, parce qu’il souhaite le salut à ceux qui l’écoutent par occasion, plutôt que dans l’intention directe de leur être utile.
En quelque maison que vous entriez, dites d’abord : Que la paix soit dans cette maison !
Et s’il s’y trouve quelque enfant de paix, votre paix reposera sur lui ; sinon, elle retournera sur vous.
Demeurez en la même maison, mangeant et buvant de ce qu’il y aura chez eux : car celui qui travaille, mérite sa récompense. Ne passez point de maison en maison.
Et en quelque ville que vous entriez, et où l’on vous aura reçus, mangez ce que l’on vous présentera.
Guérissez les malades qui s’y trouveront, et dites-leur : Le royaume de Dieu est proche de vous.
Mais si étant entrés en quelque ville, on ne vous y reçoit point, sortez dans les places, et dites :
Nous secouons contre vous la poussière même de votre ville, qui s’est attachée à nos pieds : sachez néanmoins que le royaume de Dieu est proche.
Je vous assure qu’au dernier jour, Sodome sera traitée moins rigoureusement que cette ville-là.
Commentaire (versets 5 à 12) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 5 à 12 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
S. Chrys. (sur l’Ep. aux Coloss., 3.) La paix est la mère de tous les biens, et sans elle, toutes les autres jouissances ne sont rien ; aussi le Sauveur commande à ses disciples, lorsqu’ils entrent dans une maison, de souhaiter aussitôt la paix, comme le gage de tous les biens : " En quelque maison que vous entriez, dites d’abord : Paix à cette maison. "
S. Ambr. Il veut que nous soyons les messagers de la paix, et que notre première entrée dans une maison soit consacrée par les bénédictions de la paix.
S. Chrys. (Ch. des Pèr. gr., et sur le Ps 124.) Voilà pourquoi le pontife la donne à toute l’Église par ces paroles : " La paix soit avec vous ! " Or, cette paix, que les saints demandent pour nous, n’est pas seulement la paix des hommes entre eux, mais la paix avec nousmêmes. Car bien souvent, nous portons la guerre au dedans de nous-mêmes, nous sommes en proie à une agitation qui ne vient point des autres hommes, et nous sentons les mauvais désirs s’insurger contre nous.
Tite de Bost. " Paix à cette maison ! " c’est-à-dire à ceux qui habitent cette maison. Comme s’il leur disait : Adressez-vous à tous, aux grands comme aux petits, et cependant votre bénédiction ne tombera pas sur ceux qui en sont indignes. Il ajoute : " Et s’il s’y trouve un fils de la paix, votre paix reposera sur lui, " c’est-à-dire : Vous prononcerez les paroles de paix, mais pour la paix elle-même, c’est moi qui la donnerai à celui que j’en jugerai digne. Et si personne ne s’en trouve digne, vous ne serez pas trompés, et la grâce attachée à vos paroles ne sera point sans effet, au contraire, elle retournera sur vous, c’est ce qu’il ajoute : " Sinon, elle retournera sur vous. "
S. Grég. En effet, la paix, que souhaite la bouche du prédicateur, se repose sur la maison, s’il s’y trouve quelque personne prédestinée à la vie, et qui suive avec docilité les célestes enseignements qui lui sont donnés. Mais si personne ne veut les entendre, le prédicateur ne restera pas sans fruit, et la paix qu’il a souhaitée, lui reviendra avec la récompense que le Seigneur lui donnera pour son travail. Or, lorsque la paix que nous souhaitons est reçue, il est de toute justice que ceux à qui nous apportons les récompenses de la patrie céleste, nous donnent en échange ce qui est nécessaire à notre subsistance : " Demeurez dans la même maison, mangeant et buvant de ce qui sera chez eux. " Ainsi celui qui défend à ses disciples de porter ni bourse, ni sac, leur permet de tirer de la prédication elle-même, tout ce qui est nécessaire à leur nourriture et à leur entretien.
S. Chrys. Le Sauveur prévient cette objection : Mais je dépense tout ce que je possède, pour nourrir ces étrangers, et il veut que celui qu’il vous envoie, vous offre en entrant le don incomparable de la paix, pour vous faire comprendre que vous recevez beaucoup plus que vous ne donnez.
Tite. Ou bien, on peut encore regarder ces paroles comme la suite de ce qui précède, c’est-à-dire Vous n’êtes pas établis pour juger ceux qui sont dignes ou indignes, mangez et buvez ce qu’on vous présente ; mais laissez-moi le discernement de ceux qui vous reçoivent, à moins, cependant, que vous ne sachiez parfaitement vous-mêmes qu’il ne se trouve dans cette maison aucun enfant de la paix ; car vous devriez alors la quitter. Théophyl. Vous voyez comment il a voulu que ses Apôtres mendient leur pain, et reçoivent la nourriture pour salaire, car il ajoute : " L’ouvrier mérite son salaire. "
S. Grég. (hom. 17.) En effet, les aliments qui soutiennent l’existence de l’ouvrier, sont une partie de son salaire, elle est pour le travail de la prédication un commencement de la récompense qui recevra toute sa perfection dans les cieux de la contemplation de la vérité. Remarquons que pour une seule et même oeuvre, nous recevons deux récompenses, l’une dans cette vie, qui est la voie ; et l’autre dans la patrie, après la résurrection. Or, l’effet de la récompense que nous recevons ici-bas, doit être de nous faire tendre avec plus de force et de courage vers la récompense éternelle. Le vrai prédicateur ne doit donc pas prêcher dans l’intention d’obtenir ici-bas sa récompense, mais recevoir cette récompense comme soutien de sa prédication. Car celui qui annonce la parole sainte pour obtenir des louanges ou quelque avantage temporel, se prive par là même de la récompense éternelle. S. Ambr. Le Sauveur recommande encore à ses disciples une autre vertu, c’est de ne point aller de maison en maison avec une inconstante facilité : " Ne passez point de maison en maison, " c’est-àdire que par affection pour ceux qui nous reçoivent, nous devons rester chez eux, et ne pas rompre trop facilement les liens d’amitié qui nous unissent à eux. Bède. Après les avoir prévenus des différentes manières dont l’hospitalité leur serait offerte, il leur trace la ligne de conduite qu’ils devront tenir dans les villes où ils entreront, c’est-à-dire partager en tout la manière de vivre des âmes vraiment religieuses, et fuir tout rapport avec les impies : " En quelque ville que vous entriez, et où vous serez reçus, mangez ce qu’on vous présentera. "
Théophyl. Quelque modeste et commune que soit la table qui vous est offerte, n’en demandez pas davantage ; et il les avertit en même temps d’opérer des miracles pour attirer les hommes à leurs prédications : " Et guérissez les malades qui s’y trouveront, et dites-leur : Le royaume de Dieu est proche de vous. " Si, en effet, vous commencez par les guérir avant de les enseigner, vos discours en recevront plus d’efficacité, et les hommes croiront que le royaume de Dieu approche en vérité, puisque ces guérisons ne peuvent être que l’effet d’une vertu divine. Mais lors même que leur guérison est toute spirituelle, il est vrai de dire que le royaume de Dieu s’approche d’eux ; car ce royaume est loin de ceux en qui domine le péché.
S. Chrys. (hom. 33 sur S. Matth.) Voyez quelle est la dignité des Apôtres, ce ne sont point des grâces sensibles (c’est-à-dire des biens terrestres) qu’ils doivent répandre, comme Moïse et les prophètes, mais des grâces toute nouvelles et vraiment admirables, c’est-à-dire le royaume de Dieu.
S. Max. Le Sauveur dit : " Le royaume de Dieu approche, " non pour signifier qu’il s’écoulera peu de temps jusqu’à ce qu’il arrive ; car le royaume de Dieu ne vient pas de manière à être remarqué (Lc 17, 20), mais pour nous faire connaître la disposition des hommes au royaume de Dieu qui est en puissance dans ceux qui ont embrassé la foi, et en réalité dans ceux qui méprisent la vie du corps pour ne vivre que de la vie de l’âme, et qui peuvent dire : " Je vis, ce n’est pas moi, mais c’est Jésus-Christ qui vit en moi. " (Ga 2, 20.) S. Ambr. Il leur commande ensuite de secouer la poussière de leurs pieds contre les villes qui n’auront pas cru devoir leur accorder l’hospitalité : " En quelque ville que vous entriez, et où l’on ne vous recevra point, secouez la poussière, " etc.
Bède. Cette action, de la part des Apôtres, est une attestation solennelle des travaux et des fatigues qu’ils ont supportés inutilement pour les habitants de ces villes ; ou bien, un signe qu’ils désirent si peu leurs biens temporels, qu’ils ne veulent même pas que la poussière de leur terre s’attache à leurs pieds. Ou bien encore, les pieds signifient les travaux et les progrès de la prédication, et la poussière dont ils sont couverts, la légèreté des pensées de la terre, dont les plus grands docteurs ne peuvent entièrement se garantir. Ceux donc qui méprisent la doctrine, les travaux et les périls de ceux qui leur annoncent l’Évangile, se préparent un témoignage sévère de condamnation.
Orig. (Ch. des Pèr. gr.) En secouant la poussière de leurs pieds, ils semblent leur dire : La poussière de vos péchés retombera justement sur vous. Remarquez encore que les villes qui refusent de recevoir les Apôtres, ont de larges places, selon ces paroles du Sauveur : " La voie qui mène à la perdition est large. " Théophyl. Le royaume de Dieu approche pour le bonheur de ceux qui reçoivent les Apôtres, mais il approche aussi pour la perte de ceux qui les repoussent : " Sachez cependant que le royaume de Dieu est proche ; " c’est comme l’avènement d’un roi qui vient pour punir les uns et récompenser les autres, c’est pourquoi il ajoute : " Je vous le dis, il y aura en ce jour moins de rigueur pour Sodome que pour cette ville. "
Eusèbe. En effet, même dans la ville de Sodome, les anges trouvèrent l’hospitalité, et Loth fut jugé digne de les recevoir, (Gn 19.) Si donc en entrant dans une ville, les Apôtres ne trouvent pas un seul habitant qui veuille les recevoir, comment le sort de cette ville ne serait-il pas plus triste que celui de Sodome ? Le Sauveur leur enseignait encore par ces paroles à embrasser avec courage la vie de pauvreté ; car une ville, une maison, un bourg ne peuvent exister, qu’à la condition de renfermer quelque serviteur fidèle connu de Dieu. La ville de Sodome elle-même n’eût pu exister, si Loth ne l’eût habitée, et à peine en fut-il sorti, qu’elle fut soudainement réduite en cendres.
Bède. Et cependant les habitants de Sodome, bien qu’hospitaliers au milieu des désordres de la chair et de l’esprit, n’ont jamais reçu des hôtes comme étaient les Apôtres ; car si Loth a conservé ses yeux et ses oreilles pures (2 P 2, 7), nous ne voyons pas cependant qu’il ait rien enseigné, ou qu’il ait fait quelque prodige.
Malheur à toi, Corozaïn ! malheur à toi, Bethsaïde ! parce que si les miracles qui ont été faits chez vous, avaient été faits dans Tyr et dans Sidon, il y a longtemps qu’elles auraient fait pénitence dans le sac et dans la cendre.
Commentaire — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
—16. S. Ambr. D’après ces paroles du Seigneur, ceux qui ont refusé de suivre les préceptes de l’Évangile seront punis bien plus sévèrement que ceux qui ont violé la loi naturelle : " Malheur à toi, Corozaïn, malheur à toi Bethsaïde ! "
Bède. Corozaïn, Bethsaïde et Capharnaüm, et Tibériade, dont parle saint Jean, sont des villes de Galilée, situées sur les bords du lac de Génésareth, que les Évangélistes appellent aussi la mer de Galilée ou de Tibériade. Le Sauveur déplore donc le sort de ces villes, que tant de prodiges et de miracles opérés sous leurs yeux n’ont pu amener à faire pénitence, et qui sont plus coupables que les nations qui transgressent seulement la loi naturelle, puisqu’au mépris de la loi écrite, ils joignent encore le mépris du Fils de Dieu et de sa gloire : " Car si les miracles qui ont été faits au milieu de vous, l’avaient été dans Tyr et dans Sidon, elles eussent depuis longtemps fait pénitence dans le cilice et dans la cendre. " Le cilice qui est tissé de poils de chèvre, figure le souvenir déchirant du péché, qui perce l’âme comme d’une pointe aiguë ; la cendre représente la pensée de la mort, qui nous réduit en cendres ; l’action d’être assis signifie l’humilité de la conscience. Or, nous voyons aujourd’hui l’accomplissement de cette prédiction du Sauveur, parce que Corozaïn et Bethsaïde ont refusé de croire au Seigneur qui les enseignait en personne, tandis que Tyr et Sidon ont été autrefois en relations d’amitié avec David et Salomon, et ont ensuite embrassé la foi qui leur était annoncée par les disciples de Jésus-Christ. S. Chrys. (de l’hom. intitul., que les femmes consacrées à Dieu ne doivent point habiter avec les hommes.) Le Seigneur déplore le sort de ces villes, pour nous apprendre que les gémissements et les larmes répandues sur ceux qui sont insensibles à leur malheur, sont un des moyens les plus efficaces pour les tirer de leur insensibilité, comme aussi un remède souverain, et une consolation puissante pour ceux qui s’attristent de leur indifférence. (Et hom. 38 sur S. Matth.) Ce n’est pas seulement en déplorant leur sort, qu’il les amène à faire le bien, mais en leur inspirant une crainte salutaire : " C’est pourquoi il y aura, au jour du jugement, moins de rigueur pour Tyr et Sidon, que pour vous. " Soyons nous-mêmes attentifs à cette menace ; car ce n’est pas seulement à ces villes, mais à nous-mêmes, qu’un jugement sévère est réservé, si nous refusons de recevoir ceux qui nous demandent l’hospitalité ; puisqu’il commande à ses disciples de secouer la poussière de leurs pieds contre ceux qui refuseront de les recevoir. (D’un autre endroit.) Les miracles nombreux que le Seigneur avait opérés dans Capharnaüm, le séjour qu’il avait fait, lui avait donné une certaine prééminence sur les autres villes, mais son incrédulité fut cause de sa ruine, comme le Sauveur le lui prédit : " Et toi, Capharnaüm, élevée jusqu’au ciel, tu seras abaissée jusqu’aux enfers, " c’est-àdire que le châtiment sera proportionné à l’honneur que tu as reçu.
Bède. Ces paroles peuvent recevoir deux significations différentes. Ou bien, tu seras plongée jusqu’au fond de l’enfer, parce que tu as résisté avec un orgueil indicible à mes prédications, et dans ce sens, c’est par orgueil qu’elle s’est élevée jusqu’au ciel ; ou bien, tu as été élevée jusqu’au ciel, par le séjour que j’ai fait dans tes murs, par les miracles que j’y ai multipliés sous tes yeux, et tu seras puni d’autant plus sévèrement, que tant de grâces n’ont pu vaincre ton incrédulité. Et que personne ne pense que ces menaces ne sont faites qu’aux villes ou aux personnes qui ont méprisé le Seigneur dans sa chair visible ; elles s’adressent à tous ceux qui, aujourd’hui encore, méprisent les enseignements de l’Évangile ; aussi ajoute-t-il : " Celui qui vous écoute, m’écoute. "
S. Cyr. Il faut recevoir avec respect les enseignements des saints Apôtres ; car celui qui les écoute, écoute Jésus-Christ luimême. Un châtiment inévitable attend donc les hérétiques qui rejettent les paroles des Apôtres, car il ajoute : " Et celui qui vous méprise, me méprise. "
Bède. Il établit clairement cette vérité, qu’en écoutant ou en méprisant la prédication évangélique, ce ne sont pas des hommes de peu d’importance qu’on écoute ou qu’on méprise, mais le Sauveur, et son Père lui-même : " Celui qui me méprise, méprise celui qui m’a envoyé ; " parce qu’en effet, dans le disciple, c’est le maître qu’on écoute, et dans le Fils, c’est le Père qu’on honore. S. Aug. (des par. du Seig., serm. 24.) Si donc la parole de Dieu est parvenue jusqu’à vous, et vous a placé dans le lieu élevé que vous occupez, gardez-vous de nous mépriser ; car ce mépris que vous nous témoigneriez, remonterait jusqu’à lui. On peut encore entendre ces paroles dans un autre sens : " Celui qui vous méprise, me méprise, " c’est-à-dire celui qui refuse de faire miséricorde à l’un des plus petits d’entre mes frères, c’est à moi qu’il le refuse (Mt 25) ; et celui qui me méprise, en refusant de croire que je suis le Fils de Dieu, méprise celui qui m’a envoyé, parce que mon Père et moi nous sommes un. (Jn 10.)
Tite de Bost. Il console en même temps ses disciples, car tel est le sens de ces paroles : " Ne dites point : Pourquoi aller nous exposer aux outrages ? " Prêtez-moi le concours de vos paroles, moi, je vous donnerai celui de ma grâce, et les outrages qu’on vous fera, retomberont sur moi.
c’est pourquoi, au jour du jugement, Tyr et Sidon seront traitées moins rigoureusement que vous.
Et toi, Capharnaüm, qui as été élevée jusqu’au ciel, tu seras précipitée jusque dans le fond des enfers.
Celui qui vous écoute, m’écoute ; celui qui vous méprise, me méprise ; et celui qui me méprise, méprise celui qui m’a envoyé.
Or les soixante et douze disciples s’en revinrent avec joie, lui disant : Seigneur ! les démons mêmes nous sont assujettis par la vertu de votre nom.
Il leur répondit : Je voyais Satan tomber du ciel comme un éclair.
Vous voyez que je vous ai donné le pouvoir de fouler aux pieds les serpents et les scorpions, et toute la puissance de l’ennemi ; et rien ne pourra vous nuire.
Néanmoins ne mettez point votre joie en ce que les esprits impurs vous sont soumis ; mais réjouissez-vous plutôt de ce que vos noms sont écrits dans les cieux.
Commentaire (versets 17 à 20) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 17 à 20 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
S. Cyr. Nous avons vu plus haut que le Seigneur envoya ses disciples revêtus de la grâce du SaintEsprit, et que, devenus ministres de la prédication, ils reçurent en même temps tout pouvoir sur les esprits immondes ; nous les voyons revenir maintenant en proclamant la puissance de celui qui les a ainsi honorés : " Or, les soixante-douze disciples revinrent avec joie, en disant : Seigneur, les démons eux-mêmes nous sont soumis, " etc. Ils semblent se réjouir bien plus de ce qu’ils ont opéré des miracles, que d’avoir été les ministres de la prédication. Et cependant ils devaient bien plutôt mettre leur joie dans ceux qu’ils avaient gagnés à l’Évangile, à l’exemple de saint Paul, qui disait à ceux qui avaient été appelés à la foi par ses prédications : " Vous êtes ma joie et ma couronne. " (Ph 4.) S. Grég. (Moral., 23, 4.) Le Sauveur se hâte de réprimer ce mouvement d’orgueil dans le coeur de ses disciples, et il leur rappelle la chute trop justement méritée du maître de l’orgueil, pour leur apprendre, par le prince de l’orgueil, combien ce vice était redoutable : " Je voyais Satan tomber du ciel comme un éclair, " etc.
S. Bas. (hom., Dieu n’est pas l’auteur du mal.) Le démon est appelé Satan, parce qu’il est opposé au bien (c’est le sens du mot hébreu) ; il est aussi appelé diable, parce qu’il nous aide à commettre le mal, et qu’il devient notre accusateur. Sa nature est immatérielle, et il fait son séjour dans les airs. Bède. Il ne dit pas : Je le vois maintenant ; mais : " Je le voyais précédemment, " au moment même de sa chute. Il le compare à l’éclair, pour signifier la rapidité avec laquelle il a été précipité du haut du ciel au fond des abîmes, ou pour exprimer que depuis sa chute, il se transforme encore en ange de lumière (2 Co 11, 4.)
Tite de Bostr. C’est comme juge qu’il a vu la chute de Satan, lui qui connaît les passions des êtres immatériels. Il le compare dans sa chute à un éclair, parce que Satan, de brillant qu’il était par nature, est devenu ténébreux par ses inclinations vicieuses ; et qu’il a corrompu en lui la bonté que Dieu lui avait communiquée en le créant.
S. Bas. (contre Eunom., 3.) Car les esprits célestes ne sont pas saints par nature, mais la mesure de leur sainteté est proportionnée à la mesure de leur amour pour Dieu. De même que le fer qu’on met dans le feu, ne perd pas sa nature, et cependant, par son étroite union avec la flamme ardente, prend l’aspect et la vertu du feu ; ainsi les esprits des cieux, par leur union avec celui qui est saint par nature, entrent en communication de sa sainteté ; car en effet, Satan ne fût jamais tombé, s’il avait été impeccable par nature.
S. Cyr. Ou bien encore, dans un autre sens : " Je voyais Satan tomber comme l’éclair, " c’est-à-dire de la plus haute puissance à la plus extrême faiblesse. En effet, avant la venue du Sauveur, le démon régnait sur tout l’univers, et recevait les adorations de tous les hommes ; mais lorsque le Fils unique de Dieu fut descendu du ciel, il tomba avec la rapidité de l’éclair, parce qu’il est foulé aux pieds par tous ceux qui adorent Jésus-Christ, c’est ce qu’indiquent les paroles suivantes : " Voici que je vous ai donné le pouvoir de marcher sur les serpents, " etc. Tite de Bost. Autrefois les serpents, dans le désert, firent des blessures mortelles aux Israélites à cause de leur infidélité. (Nb 21.) Mais le serpent d’airain est venu sur la terre, il a été attaché à la croix, et il a détruit ainsi la vertu de ces serpents, de manière que tous ceux. qui le regardent avec foi sont guéris de leurs blessures, et obtiennent le salut.
S. Chrys. (Ch. des Pèr. gr.) Et dans la crainte qu’on entendit ces paroles de véritables serpents, le Sauveur ajoute : " Et sur toute la puissance de l’ennemi. "
Bède. C’est-à-dire qu’il leur donne le pouvoir de chasser toute espèce d’esprits impurs des corps des possédés. Et pour ce qui les concerne, il ajoute : " Et rien ne pourra vous nuire. " On peut cependant entendre aussi ces paroles dans le sens littéral, car une vipère s’étant élancée sur la main de saint Paul, il n’en souffrit aucun mal (Ac 28), et saint Jean prit du poison, sans en ressentir aucune atteinte. Or, il y a cette différence entre les serpents qui blessent avec leurs dents, et les scorpions dont le venin est dans la queue, que les serpents représentent ceux qui exercent ouvertement leur fureur ; et les scorpions, ceux qui dressent en secret leurs embûches, que ce soient des hommes ou des démons. Ou bien, les serpents sont ceux qui attaquent extérieurement, comme le démon de la fornication et de l’homicide, mais ceux dont le pouvoir de nuire s’exerce intérieurement, sont comme des scorpions, telles sont les passions intérieures de l’âme.
S. Grég. de Nysse. (hom. sur les Cant.) La volupté est comparée au serpent, dans la sainte Écriture. Or, telle est la nature du serpent, que si sa tête atteint une fente dans un mur, elle attire tout son corps à sa suite ; ainsi la nature accorde à l’homme de se construire une habitation comme chose nécessaire, mais à l’aide de cette nécessité, la volupté dresse ses attaques, elle porte l’homme à un luxe exagéré ; puis comme conséquence, elle fait entrer dans l’âme la passion de l’avarice, que suit immédiatement le vice de l’impureté, c’est-à-dire le dernier membre et comme la queue de la bestialité. Or, de même que pour faire lâcher prise à un serpent, on ne le saisit point par la queue ; ainsi, c’est, inutilement qu’on voudrait déraciner la volupté en commençant par les dernières ramifications, si on ne ferme tout d’abord l’entrée par où le mal a pénétré dans l’âme.
S. Athan. (disc. sur la passion et la croix du Seig.) Nous voyons aujourd’hui des enfants triompher, par la vertu du Christ, de la volupté qui, autrefois, séduisait les vieillards ; et des vierges persévérer dans l’innocence, en foulant aux pieds les artifices du serpent de la volupté. Quelques-uns mêmes ont écrasé l’aiguillon du scorpion, c’est-à-dire du démon, en affrontant la mort, et en devenant les martyrs de Jésus-Christ ; et la plupart ont sacrifié les jouissances de la terre pour marcher plus librement vers les biens du ciel, sans crainte, aucune, des puissances de l’air. Tite de Bostr. Notre-Seigneur vit bien que la joie de ses disciples était mélangée de vaine gloire ; car ils se réjouissaient surtout d’avoir reçu une puissance qui 1es élevait au-dessus des autres hommes, et les rendait terribles aux hommes et aux démons. Aussi ajoute-t-il : " Cependant ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis, " etc.
Bède. Il leur défend, simples mortels qu’ils sont, de se réjouir de ce que les esprits leur sont soumis ; car le pouvoir de chasser les esprits ou de faire d’autres miracles, ne vient pas du mérite de celui qui les opère mais de l’invocation du nom de Jésus-Christ, qui produit ces effets miraculeux pour la condamnation de ceux qui l’invoquent, ou pour l’utilité de ceux qui sont témoins de ces prodiges.
S. Cyr. Mais pourquoi, Seigneur, ne permettez-vous pas à vos disciples de se réjouir de la puissance que vousmême leur avez donnée, alors qu’il est écrit : " Ils se réjouiront dans votre nom durant tout le jour ? " C’est que le Sauveur les invite à une joie beaucoup plus grande et plus pure " Réjouissezvous de ce que vos noms sont écrits dans les cieux "
Bède. Comme s’il leur disait : Ce n’est pas de l’humiliation des démons, mais de votre élévation, qu’il faut vous réjouir. Et nous pouvons entendre ces paroles, dans ce sens plein d’édification, que les œuvres de l’homme, qu’elles aient le ciel ou la terre pour objet, sont écrites pour ainsi dire, et éternellement gravées dans le souvenir de Dieu.
Théophyl. Les noms des saints sont écrits dans le livre de vie, non pas avec de l’encre, mais par la grâce et le souvenir de Dieu, et tandis que le démon tombe des hauteurs où Dieu l’avait élevé, les hommes placés au-dessus de lui, sont inscrits dans le livre des cieux.
S. Bas. (sur le chap. 4 d’Isaïe). Il en est dont les noms sont écrits, non sur le livre de vie, mais sur la terre, comme le dit Jérémie (Jr 17, 13), d’où nous devons entendre qu’il y a deux inscriptions, les uns sont écrits pour la vie ; et les autres pour leur perte. Quant à ces paroles du Roi-prophète : " Qu’ils soient effacés du livre des vivants, " elles doivent s’entendre de ceux qu’on avait cru dignes d’être inscrits sur le livre de Dieu ; et dans le style de l’Écriture, nos noms sont effacés ou inscrits lorsque nous tombons de la vertu dans le péché, ou lorsque nous sortons du péché pour revenir à la vertu.
En cette même heure Jésus tressaillit de joie par le mouvement du Saint-Esprit, et dit ces paroles : Je vous rends gloire, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre ! de ce que tandis que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, vous les avez révélées aux petits. Oui, mon Père ! je vous en rends gloire, parce qu’il vous a plu que cela fût ainsi.
Mon Père m’a mis toutes choses entre les mains : et nul ne connaît qui est le Fils que le Père ; ni qui est le Père que le Fils, et celui à qui le Fils aura voulu le révéler.
Et se retournant vers ses disciples, il leur dit : Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez !
Car je vous déclare que beaucoup de prophètes et de rois ont souhaité de voir ce que vous voyez, et ne l’ont point vu ; et d’entendre ce que vous entendez, et ne l’ont point entendu.
Commentaire (versets 23 à 24) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 23 à 24 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
Théophyl. Le Sauveur venait de dire : " Nul ne sait quel est le Père, si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils aura voulu le révéler, " il proclame maintenant bienheureux ses disciples auxquels il a lui-même révélé quel est le Père : " Et se tournant vers ses disciples, il leur dit : Bienheureux les yeux, " etc.
S. Cyr. Il se retourne vers ses disciples, parce qu’il repousse les Juifs aveugles et sourds d’esprit, pour se donner tout entier à ceux qui l’aiment, et il déclare bienheureux les yeux qui voient ce qu’ils voyaient eux-mêmes de préférence aux autres. Il faut cependant remarquer, que voir ne signifie pas ici une action et un mouvement des yeux, mais une jouissance de l’âme dans la possession des bienfaits dont elle est l’objet ; comme quand on dit : " Il a vu des jours heureux, " c’est-à-dire il s’est réjoui des jours heureux ; c’est dans ce sens que le Roi-prophète dit : " Vous verrez les biens de Jérusalem. " (Ps 127.) Combien de Juifs, en effet, qui ont vu des yeux du corps Jésus-Christ opérant des miracles divins, et à qui ne peuvent convenir ces paroles du Sauveur ; car ils n’ont pas cru, et ils n’ont point vu sa gloire des yeux de l’esprit. Si donc nos yeux sont heureux, c’est que nous voyons par la foi le Verbe fait homme pour nous, et gravant dans notre âme l’impression de sa divinité pour nous rendre semblables à lui par la sainteté et la justice. Théophyl ; Il proclame bienheureux ses disciples et tous ceux qui voient des yeux de la foi, en comparaison des anciens prophètes et des rois qui ont désiré voir et entendre le Dieu incarné : " Car, je vous le déclare, beaucoup de prophètes et de rois, " etc.
Bède. Saint Matthieu appelle plus clairement les prophètes des rois et des justes (Mt 13) ; ils sont en effet de grands rois, parce que loin de consentir et de succomber aux mouvements des tentations, ils ont su toujours les gouverner et les réprimer.
S. Chrys. (tiré des hom. sur S. Jean.) Il en est plusieurs qui concluent de ces paroles, que les prophètes n’ont eu aucune connaissance du Christ ; mais s’ils ont désiré voir ce que les Apôtres ont vu, ils ont donc su qu’il devait descendre parmi les hommes, et accomplir les mystères qui étaient la suite de son incarnation ; car personne ne peut avoir le désir de ce qu’il ne connaît pas ; ils ont donc connu le Fils de Dieu. Aussi le Sauveur ne dit pas simplement : Ils ont voulu me voir et m’entendre, mais : " Ils ont voulu voir ce que vous voyez, et entendre ce que vous entendez. " Ils l’avaient vu, en effet, mais avant qu’il fût incarné, qu’il conversât avec les hommes, et qu’il leur parlât un langage si plein de majesté.
Bède. Les prophètes qui ne l’apercevaient que dans le lointain des temps, l’ont vu comme dans un miroir et sous des images obscures (cf. He 11, 13 ; 1 Co 13, 2) ; les Apôtres, au contraire, qui jouissaient de la présence visible du Sauveur, et apprenaient de lui tout ce qu’ils voulaient connaître, n’avaient nul besoin d’être enseignés par les anges ou par d’autres visions semblables. Orig. (Ch. des Pèr. gr.) Mais pourquoi le Sauveur dit-il que beaucoup de prophètes ont désiré, et non pas tous ? Parce qu’il est dit d’Abraham qu’il a vu le jour du Christ et qu’il s’en est réjoui. Or, cette vision fut le partage d’un très-petit nombre ; les autres prophètes comme les autres justes ne furent pas assez grands en mérite pour obtenir de voir ce qu’a vu Abraham, et de connaître ce qu’ont connu les Apôtres ; et c’est d’eux que Jésus dit : " Ils ont désiré voir et ils n’ont pas vu. "
Alors un docteur de la loi s’étant levé, lui dit, pour le tenter : Maître ! que faut-il que je fasse pour posséder la vie éternelle ?
Jésus lui répondit : Qu’y a-t-il d’écrit dans la loi ? Qu’y lisez-vous ?
Il lui répondit : Vous aimerez le Seigneur, votre Dieu, de tout votre cœur, de toute votre âme, de toutes vos forces et de tout votre esprit ; et votre prochain comme vous-même.
Jésus lui dit : Vous avez fort bien répondu ; faites cela, et vous vivrez.
Commentaire (versets 25 à 28) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 25 à 28 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
Bède. Notre-Seigneur avait dit précédemment à ses disciples que leurs noms étaient écrits dans les cieux, et c’est de là, je pense, qu’un docteur de la loi prit occasion pour le tenter : " Alors un docteur de la loi se leva pour le tenter, " etc.
S. Cyr. Il y avait parmi les Juifs de ces grands parleurs, qui parcouraient toute la Judée, accusant Jésus-Christ, et lui reprochant d’enseigner que la loi de Moïse était inutile, et de répandre lui-même de nouvelles doctrines. Ce docteur de la loi, voulant surprendre le Sauveur, et l’amener à parler contre Moïse, vient pour le tenter, et il l’appelle " Maître, " lui qui repoussait tout enseignement. Et comme le Seigneur avait coutume de parler de la vie éternelle à ceux qui venaient le trouver, ce docteur de la loi tient le même langage. Mais comme il le tentait dans un dessein perfide, le Sauveur ne lui répond que ce qui est écrit dans la loi de Moïse : " Jésus lui dit : Qu’y a-t-il d’écrit dans la loi ? Qu’y lisez-vous ? (cf. Dt 6, 5 ; Lv 19, 18) "
S. Ambr. Cet homme était un de ceux qui s’imaginent être docteurs de la loi, parce qu’ils possèdent les paroles de la loi, mais qui n’en connaissent ni la force ni le sens, et Jésus leur apprend par ce texte même de la loi qu’ils sont dans une complète ignorance de la loi, en leur prouvant que dès le commencement, la loi enseignait l’existence du Père et du Fils, et annonçait le mystère de l’incarnation du Seigneur : " Il répondit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de toutes tes forces, et de tout ton esprit. "
S. Bas. (Ch. des Pèr. gr.) Ces paroles : " De tout ton esprit, " ne souffrent aucun partage ; car quelle que soit la partie de notre amour que vous détachiez pour la répandre sur les choses de la terre, elle l’empêche nécessairement d’être entier. De même que ce qui s’écoule d’un vase plein de liqueur en diminue nécessairement la quantité, de même tout ce qui se détache de votre amour, pour se répandre sur les choses défendues, diminue d’autant l’amour que vous devez avoir pour Dieu. S. Grég. de Nyss. (De la créat. de l’homme, chap. 8.) On distingue dans l’âme trois degrés ou trois parties différentes, l’une est simplement végétative, comme dans les plantes, l’autre est sujette aux sensations, comme dans les animaux dépourvus de raison ; la troisième enfin qui est la plus parfaite est l’âme raisonnable qui fait le caractère propre de la nature humaine. Ces paroles : " De tout votre coeur, " font allusion à la substance corporelle ou végétative ; ces autres : " De toute votre âme, " à celle qui tient le milieu et qui est purement sensible ; ces autres enfin : " De tout votre esprit, " expriment la nature la plus élevée, c’est-à-dire la partie intellectuelle qui pense et réfléchit.
Théophyl. Notre-Seigneur nous enseigne donc par ces paroles qu’il faut appliquer toutes les forces de notre esprit à l’amour de Dieu, et le faire avec ardeur et empressement ; et c’est pour cela qu’il ajoute " Et de toutes vos forces. "
S. Max. (Chaîne des Pèr. gr.) La loi, en insistant sur cette triples direction de tout notre être vers Dieu, veut nous détacher de la triple inclination du monde vers la cupidité, vers la gloire et la volupté, trois tentations auxquelles JésusChrist a été lui-même soumis. S. Basil. Si on nous demande comment on peut obtenir l’amour de Dieu, nous répondrons que l’amour de Dieu ne peut s’apprendre. Nous n’avons appris ni à nous réjouir de la présence de la lumière, ni à aimer la vie, nos parents, ou ceux qui nous ont nourris ; à plus forte raison l’amour de Dieu ne peut être l’objet d’un enseignement extérieur. Mais il y a en nous un sentiment intime déposé comme une semence au dedans de nous, et qui, par des motifs qui lui sont propres, nous porte à nous attacher à Dieu. Les enseignements des divins préceptes s’emparaient ensuite de ce sentiment, pour le cultiver, le développer et le conduire à la perfection. En effet, nous aimons naturellement tout ce qui est bon ; nous aimons aussi nos parents, nos proches, et nous accordons spontanément toute notre affection à ceux qui nous font du bien. Si donc Dieu est bon, et si tous aiment naturellement ce qui est bon, nous pouvons donc dire que tous aiment Dieu. Le bien que nous faisons volontairement se trouve naturellement en nous, à moins que nos pensées n’aient été corrompues par le vice. Quand même nous ne connaîtrions pas Dieu par les effets de sa bonté, nous devrions l’aimer sans mesure par le sentiment qu’il nous a tirés du néant et qu’il est notre Créateur. D’ailleurs, qui nous a comblés de plus de bienfaits, parmi ceux qui ont un droit naturel à notre amour ? Le premier et le plus grand commandement, c’est celui de l’amour de Dieu. Le second, qui complète le premier, lequel est aussi son complément, c’est le commandement de l’amour du prochain : " Et votre prochain comme vous-mêmes. " C’est Dieu qui nous rend facile l’accomplissement de ce précepte. Qui ne sait que l’homme est un être doux et sociable, et qui n’est point né pour vivre dans la solitude au milieu des bois ? En effet, la première inclination de notre nature, c’est d’entrer en relations avec nos semblables, d’avoir recours les uns aux autres, et d’aimer ceux qui ont avec nous une même nature. Le Seigneur ne fait donc ici que nous demander les fruits des semences qu’il a déposées lui-même au dedans de nous. S. Chrys. (hom. 32, sur l’Epître 1re aux Cor.) Remarquez cependant que Dieu veut que ces deux préceptes soient accomplis dans la même étendue : " Vous aimerez Dieu de tout votre coeur,… et votre prochain comme vous-mêmes. " Si ce commandement était fidèlement observé, il n’y aurait plus ni esclave, ni homme libre, ni vainqueur ni vaincu, ni prince ni sujet, ni riche, ni pauvre, et le démon resterait à jamais inconnu ; car la paille résisterait plus facilement à la violence du feu, que le démon aux saintes ardeurs de la charité, tant la force de l’amour est supérieure à toutes choses.
S. Grég. (Moral., 19, 14). Dieu nous dit : " Vous aimerez votre prochain comme vous-mêmes, " mais comment celui qui est dur pour lui-même en persévérant dans l’injustice pourra-t-il être tendre et compatissant pour les autres ? S. Cyr. Le docteur de la loi ayant répondu ce qui était contenu dans la loi, Jésus-Christ, pour qui rien n’est caché, déchire les filets artificieux dans lesquels il voulait l’envelopper : " Jésus lui dit : Vous avez bien répondu, faites cela et vous vivrez. "
Orig. Une conclusion rigoureuse à tirer de ces paroles, c’est que la vie qui nous est annoncée et promise par Dieu, le Créateur du monde, et par les anciennes Écritures dont il est l’auteur, est la vie éternelle. Notre-Seigneur lui-même l’atteste, en citant ce texte du Deutéronome : " Vous aimerez le Seigneur votre Dieu " (Dt 6), et cet autre du Lévitique : " Vous aimerez votre prochain comme vous-mêmes. " (Lv 19.) Or, par ces paroles, le Sauveur réfute l’hérésie des partisans de Valentin, de Basilide, de Marcion. En effet, que veut-il que nous fassions pour obtenir la vie éternelle, sinon ce que contiennent la loi et les prophètes ?
Mais cet homme voulant faire paraître qu’il était juste, dit à Jésus : Et qui est mon prochain ?
Commentaire — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
—37. S. Cyr. L’éloge que le Sauveur vient de faire de la réponse du docteur de la loi lui inspire de l’orgueil, il ne croit point qu’il y ait pour lui de prochain, c’est-à-dire qu’il s’imagine que personne ne peut lui être comparé sous le rapport de la justice : " Mais cet homme, voulant faire paraître qu’il était juste, dit à Jésus : Et qui est mon prochain ? Il devient tour à tour la proie, pour ainsi dire, de tous les vices qui le font tomber de la ruse artificieuse avec laquelle il cherchait à tenter Jésus, dans une orgueilleuse arrogance. Cette question qu’il adresse à Jésus : " Et qui est mon prochain ? " prouve qu’il n’avait aucun amour pour le prochain, puisqu’il ne croyait pas qu’il pût avoir un prochain. Il n’avait par conséquent aucun amour pour Dieu, car puisqu’il n’aimait pas son frère qu’il voyait, comment pouvait-il aimer Dieu qu’il ne voyait pas ? (1 Jn 4, 20.)— S. Ambr. Il répond encore qu’il ne sait, qui est son prochain, parce qu’il ne croyait pas en Jésus-Christ, et que celui qui ne connaît pas Jésus-Christ, ne peut connaître la loi, car si vous n’avez aucune connaissance de la vérité, comment pouvez-vous connaître la loi qui annonce et enseigne la vérité ? Théophyl. Ce n’est ni par les actions, ni par les dignités que le Sauveur détermine l’idée juste qu’on doit se faire du prochain. Ne croyez pas, semble-t-il dire, que personne ne soit votre prochain, parce que vous êtes juste, car tous ceux qui ont avec vous une même nature sont votre prochain ; devenez donc aussi leur prochain, non en habitant le même pays, mais en leur témoignant de l’affection et en leur donnant les soins que leur état réclame. C’est pour confirmer cette vérité qu’il cite l’exemple du Samaritain : " Jésus reprit : Un homme descendait, " etc.
Chaîne des Pèr. gr. (ou Sévère d’Antioche.) Le Sauveur se sert avec dessein du terme générique, il ne dit pas : Quelqu’un descendait, mais ; " Un homme descendait, " car soit discours embrasse l’humanité toute entière.
S. Aug. (Quest. évang., 2, 19.) Cet homme représente Adam et tout le genre humain ; Jérusalem, la cité de paix, représente la Jérusalem céleste, dont l’homme a perdu la félicité par son péché ; Jéricho qui signifie lune est la figure de notre mortalité, qu’on voit successivement naître, croître, vieillir et disparaître. S. Aug. (Cont. les Pélag.) Ou bien encore, Jérusalem, qui veut dire vision de la paix, représente le paradis, car avant son péché, l’homme jouissait de la vision de la paix, c’est-à-dire des délices du paradis, où tout ce qu’il voyait était pour lui une source de paix et de joie. Lorsque le péché l’eut plongé dans l’humiliation et la misère, il descendit de Jérusalem à Jéricho, c’est-à-dire, dans le monde, où tout ce qui naît disparaît bientôt comme la lune.
Théophyl. Le Sauveur ne dit pas : Il descendit, mais : " Il descendait, " car la nature humaine tend toujours à descendre, non seulement par une partie d’elle même, mais par toutes ses facultés sensibles.
S. Bas. (Chaîne des Pèr. gr.) On comprendra parfaitement cette expression du Sauveur, si l’on veut faire attention à la situation des lieux dont il parle ; Jéricho en effet est située dans les vallées de la Palestine ; Jérusalem au contraire est située sur une hauteur, au sommet d’une montagne. Cet homme descendit donc des hauteurs dans les vallées, où il fut saisi par les voleurs qui habitaient le désert : " Et il tomba entre les mains des voleurs. " S. Chrys. Déplorons d’abord le malheur de cet homme qui tombe entre les mains des voleurs, sans armes et sans défense, et qui, dans son imprévoyante témérité, choisit ce chemin où il ne pouvait échapper aux brigands qui l’infestaient ; car comment, sans armes, sans prévoyance, sans précaution, aurait-il pu se défendre contre ces voleurs qui fondent sur lui à main armée, et avec les intentions les plus meurtrières ? En effet, la méchanceté marche toujours, ayant pour armes les ruses, pour remparts la cruauté et les artifices, et prête à se livrer aux plus violents excès.
S. Ambr. Or, quels sont ces voleurs, si ce n’est les anges de la nuit et des ténèbres ? Il ne serait certainement pas tombé entre leurs mains, s’il ne se fût exposé à les rencontrer, en quittant la voie des commandements de Dieu.
S. Chrys. (hom. précéd. cit.) C’est donc à l’origine du monde, que le démon a déployé toute son artificieuse méchanceté contre l’homme, en versant sur lui son venin mortel, et en inaugurant dans sa personne sa malice meurtrière.
S. Aug. (contre les Pélag.) Cet homme est donc tombé entre les mains des voleurs, c’est-à-dire au pouvoir du démon et de ses anges qui, par la désobéissance du premier homme, l’ont dépouillé des vêtements de l’innocence, et l’ont couvert de blessures, en affaiblissant en lui la force du libre arbitre : " Ils le dépouillèrent, et le laissèrent couvert de blessures. " Le démon a fait une blessure au premier homme lors de son péché, mais il nous couvre de blessures, lorsqu’à ce premier péché, dont nous avons contracté la souillure, nous en ajoutons volontairement un grand nombre d’autres.
S. Aug. (Quest. évang., 2, 19.) Ou bien encore, ils ont dépouillé l’homme de l’immortalité, et l’ayant couvert de plaies (en le portant au mal), ils le laissèrent à demi-mort. En effet, l’homme est vivant en tant qu’il peut concevoir et connaître Dieu, mais il est mort dans la partie de lui-même qui succombe aux atteintes mortelles du péché, c’est ce que le Sauveur indique par ces paroles : " Et ils le laissèrent à demi-mort "
S. Aug. (contre Pélage) Dans cet homme demi-mort, l’action vitale (c’est a-dire le libre arbitre) est blessé, et n’est plus capable de le conduire à la vie éternelle qu’il avait perdue : il est donc là étendu, incapable de se relever par ses propres forces, aussi appelait-il le médecin, c’est-à-dire Dieu, pour le guérir.
Théophyl. Ou bien encore, l’homme est à demimort après son péché, parce que son âme est immortelle, et son corps mortel, de manière que la moitié de lui-même est assujettie à la mort. Ou bien encore, l’homme est à demi-mort, parce que la nature humaine espérait arriver au salut par Jésus-Christ, et ne pas devenir entièrement la proie de la mort ; mais par suite du péché d’Adam, la mort est entrée dans le monde, et elle ne pouvait être détruite que par la rédemption de Jésus-Christ. (Rm 5, 12.)
S. Ambr. Ou bien encore, les démons commencent par nous dépouiller des vêtements de la grâce spirituelle, avant de nous couvrir de blessures ; car si nous savions conserver ces vêtements dans toute leur beauté, nous serions inaccessibles aux coups des voleurs.
S. Bas. On peut encore entendre qu’ils ne le dépouillèrent qu’après l’avoir couvert de blessures, pour nous faire comprendre que c’est après le péché commis, que la grâce nous est enlevée.
Bède. Les péchés sont appelés des blessures, parce qu’ils détruisent l’état d’intégrité de la nature humaine. Il est dit qu’ils s’en allèrent, non pour cesser leurs embûches criminelles, mais pour dissimuler leurs ruses artificieuses, S. Chrys. (comme précéd.) Cet homme, c’est-à-dire Adam, était donc là étendu, privé de tout secours, profondément atteint par les blessures que ses péchés lui avaient faites, et le prêtre Aaron passe sans pouvoir le secourir par ses sacrifices : " Or, il arriva qu’un prêtre descendait par le même chemin, il vit cet homme, et passa outre, " etc. Son frère Moïse, de la tribu de Lévi, voit la loi qu’il a donnée, frappée de la même impuissance : " De même, un lévite, se trouvant près de là, le vit et passa outre. "
S. Aug. (contre Pélage.) On peut aussi considérer ce prêtre et ce lévite comme représentant les deux temps de ha loi et des prophètes : le prêtre est la figure de la loi qui a institué le sacerdoce et les sacrifices ; le lévite représente les oracles des prophètes. Or, le genre humain ne put être guéri à aucune de ces deux époques, parce que la loi donne bien la connaissance du péché, mais ne le détruit pas. (Rm 3, 20 ; 8, 3.)
Théophyl. Remarquez ces paroles : " Il passa, " parce qu’en effet, la loi vint et dura jusqu’au temps que Dieu avait marqué ; et comme elle ne pouvait guérir, elle passa. Remarquez encore que la loi n’a pas été donnée dans ce dessein, que l’homme y trouvât sa guérison ; car il ne pouvait alors recevoir le mystère de JésusChrist. Aussi voyez comme l’Évangéliste s’exprime : " Or, il arriva qu’un prêtre descendait par le même chemin, " ce que nous disons généralement des choses qui arrivent sans avoir été prévues.
S. Aug. (serm. 37 sur les par. du Seig.) Le Sauveur donne à entendre que cet homme, qui descendait de Jérusalem à Jéricho, était israélite, par là même que le prêtre qui passa, n’en eut aucune compassion, bien qu’il fût du même peuple, et que le lévite qui était aussi de la même race, passât également sans daigner le secourir.
Théophyl. Peut-être leur première pensée fut— elle une pensée de compassion, mais la dureté naturelle reprit bientôt le dessus, ce qui nous est exprimé par cette parole : " Il passa. " S. Aug. (comme précéd.) Le samaritain vint aussi à passer, il était étranger pour cet homme par sa race, mais il était son prochain par la compassion, et il fit ce qui suit " Mais un samaritain, qui était en voyage, vint près de lui " etc. Notre-Seigneur Jésus-Christ a voulu être représenté dans ce samaritain. En effet, le mot Samaritain signifie gardien. Or, c’est de lui qu’il est dit : " Celui qui garde Israël, ne sommeillera ni ne dormira point " (Ps 120), parce qu’une fois ressuscité des morts, il ne meurt plus. (Rm 6.) D’ailleurs, lorsque les Juifs lui dirent : " Vous êtes un samaritain, et vous êtes possédé du démon, " il nia qu’il fût possédé du démon, lui qui savait qu’il était venu pour chasser le démon, mais il ne nia point qu’il fût le gardien des infirmes.
Sévère d’Antioche. NotreSeigneur s’appelle ici samaritain on ne peut plus à propos, en répondant à ce docteur, fier de la connaissance de la loi ; il veut lui faire comprendre que ni le prêtre, ni le lévite, ni ceux qui vivaient sous la loi, ne pratiquaient les commandements de la loi, mais qu’il était venu lui-même pour en accomplir les prescriptions.
S. Ambr. Ce samaritain descendait ; car quel est celui qui est descendu du ciel, si ce n’est celui qui est monté au ciel, le Fils de l’homme qui est dans le ciel ? (Jn 3.)
Théophyl. Il était en voyage, ajoute le Sauveur, c’est-à-dire qu’il venait avec le dessein formel de nous guérir.
S. Aug. (contre Pélage.) Il est venu revêtu de la ressemblance de la chair de péché (Rm 8), et c’est pour cela qu’il est dit " qu’il vint près de lui, " en se rendant comme semblable à lui.
Sévère d’Antioche. Ou bien encore, il vint près du même chemin, car il a véritablement suivi la voie droite, sans s’en écarter jamais en descendant sur la terre. pour notre salut. S. Ambr. Or, en venant sur la terre, il s’est fait notre prochain par la sincère compassion qu’il nous porte, et notre voisin par la miséricorde dont il nous comble : " Et le voyant, il fut touché de compassion, " etc.
S. Aug. (comme précéd.) Il le voit étendu sans force, sans mouvement, et il est touché de compassion, parce qu’il ne trouve en lui aucun mérite qui le rende digne de guérison ; mais " à cause du péché, il a condamné le péché dans la chair (Rm 8) : " Et s’approchant, il banda ses plaies, y versant de l’huile et du vin, " etc.
S. Aug. (serm. 37 sur les par. du Seig.) Quelle distance plus grande peut-on imaginer, que celle qui sépare Dieu de l’homme, l’immortel de ceux qui sont soumis à la mort, le juste des pécheurs ? distance produite non par l’éloignement extérieur, mais par la différence de nature. Il possédait deux biens, la justice et l’immortalité, et nous avions, au contraire, deux maux, l’injustice et la mortalité. Or, s’il eût pris les deux maux qui étaient notre partage, il fût devenu semblable à nous, et il aurait eu besoin comme nous d’un libérateur. Et comme il ne voulait pas se rendre entièrement notre égal, mais s’approcher seulement de nous, il ne s’est point fait pécheur à votre exemple, mais il s’est fait mortel comme vous ; il a pris sur lui le châtiment sans prendre la faute, et il a ainsi détruit la faute et le châtiment. S. Aug. (Quest. évang., 2, 19.) Le samaritain, en bandant les plaies de cet homme, figure la répression des péchés ; l’huile représente la douce consolation de l’espérance donnée par la miséricorde divine, qui nous obtient le bienfait de ha réconciliation ; le vin, l’exhortation à une vie fervente dans l’Esprit saint.
S. Ambr. Ou bien encore, il bande nos plaies, en nous imposant une loi plus sévère ; par l’huile, il fomente nos plaies, en nous remettant nos péchés ; et par le vin, il nous pénètre de la crainte de ses jugements.
S. Grég. (Moral., 20, 8.) Ou encore, le vin figure les atteintes secrètes de la justice, et l’huile, la douceur de la miséricorde ; le vin baigne les plaies corrompues, et l’huile adoucit celles qui peuvent être guéries. Il faut donc faire un mélange de la douceur avec la sévérité, et tempérer l’une par l’autre, pour ne pas donner lieu à l’irritation par une trop grande dureté, ou au relâchement par une trop grande condescendance.
Théophyl. Ou bien dans un autre sens, l’huile figure la vie humaine du Sauveur, et le vin, qui est l’emblème de la divinité, figure sa vie-divine, dont personne ne pourrait soutenir l’éclat, si elle n’était unie à l’huile, c’est-à-dire à la vie humaine ; aussi le voyons-nous agir tantôt d’une manière humaine, tantôt d’une manière toute divine. Il verse donc de l’huile et du vin, parce que c’est tout à la fois par son humanité et par sa divinité qu’il nous a sauvés.
S. Chrys. (comme précéd.) Ou bien encore, il a versé le vin, c’est-à-dire le sang de sa passion, et l’huile, c’est-à-dire l’onction sainte, dans le dessein que le pardon de nos fautes nous fut donné par son sang, et la sanctification de notre âme par l’onction de l’huile sainte. Ce céleste médecin bande nos plaies ouvertes, afin qu’elles puissent retenir le remède qu’il leur applique, et dont l’heureuse efficacité doit les guérir entièrement. Après avoir versé sur ses plaies de l’huile et du vin, il mit cet homme sur son cheval : " Et le mettant sur sa monture, " etc. S. Aug. (Quest. évang., 2, 19.) Cette monture représente la chair dont le Fils de Dieu s’est revêtu pour venir jusqu’à nous. On est placé sur cette monture quand on croit en son incarnation.
S. Ambr. Ou bien, il nous place sur sa monture, en portant lui-même nos péchés et en souffrant pour nous (Is 53). L’homme, en effet, est devenu semblable aux animaux (Ps 48), il nous a donc placés sur sa monture, afin que nous ne soyons pas semblables au cheval et au mulet (Ps 31), et pour détruire l’infirmité de notre chair en se revêtant lui-même de notre corps.
Théophyl. Ou bien encore, il nous a placés sur sa monture, c’est-à-dire sur son propre corps ; car son incarnation nous a rendus ses membres, et nous fait entrer en participation de son corps. La loi n’admettait pas tous les hommes à faire partie du peuple de Dieu : " Les Moabites et les Ammonites, est-il écrit, n’entreront point dans l’Église de Dieu " (Dt 23) ; mais maintenant, dans toute nation, tout homme qui craint Dieu, qui veut embrasser la foi et faire partie de l’Église, est admis dans son sein. C’est pourquoi le Sauveur ajoute que le samaritain conduisit cet homme dans une hôtellerie.
S. Chrys. (comme précéd.) Cette hôtellerie, c’est l’Église qui reçoit tous ceux qui viennent fatigués des voies du monde, et accablés sous le poids de leurs péchés ; c’est là qu’après avoir déposé ce fardeau, le voyageur harassé se repose et reprend de nouvelles forces au festin salutaire qui lui est préparé. C’est ce qu’expriment ces paroles : " Et il prit soin de lui ; " car tout ce qui pouvait lui être contraire, nuisible ou mauvais, se trouve en dehors, tandis que cette hôtellerie offre un repos assuré et une sécurité complète.
Bède. Remarquez que le Samaritain met cet homme sur sa monture avant de le conduire à l’hôtellerie, parce que personne ne peut entrer dans l’Église, s’il n’est uni tout d’abord au corps de Jésus-Christ par le baptême (1 Co 12, 12.13). S. Ambr. Mais le bon Samaritain ne pouvait rester longtemps sur la terre, et il lui fallait retourner au ciel d’où il était descendu : " Le jour suivant, il tira deux deniers, et les donna à l’hôte, " etc. Quel est cet autre jour, si ce n’est le jour de la résurrection du Seigneur, dont il est dit : " Voici le jour que le Seigneur a fait ? " (Ps 117.) Les deux derniers sont les deux Testaments qui portent tous deux gravée l’image du roi éternel, et par le mérite desquels nos blessures sont guéries.
S. Aug. (Quest. évang., 2, 19.) Ou bien, ces deux deniers sont les deux préceptes tic la charité que les Apôtres ont reçus de l’Esprit saint pour annoncer l’Evangile ; ou encore, la promesse de la vie présente et celle de la vie future.
Orig. (hom. 34 sur S. Luc.) Ou bien encore, ces deux deniers représentent la connaissance de ce mystère par lequel le Père est dans le Fils, et le Fils dans le Père, connaissance qui est donnée comme récompense à l’ange de l’Église, pour qu’il prodigue tous ses soins à l’homme qui lui est confié, et dont le Sauveur s pris soin lui-même pendant la courte durée de sa vie mortelle. Il promet à l’hôtelier de lui rendre aussitôt tout ce qu’il aurait dépensé de plus pour la guérison de ce pauvre blessé : " Et tout ce que vous dépenserez de plus, je vous le rendrai à mon retour. " S. Aug. (Quest. évang., 2, 19.) Cet hôtelier représente l’Apôtre qui a donné en plus en ajoutant ce conseil : " Quant aux vierges, je n’ai pas reçu de commandement du Seigneur, mais voici le conseil que je donne " (1 Co 7, 25) ; ou bien encore en travaillant de ses mains, pour n’être à charge à personne, au commencement de la prédication de l’Évangile (1 Th 2, 9), quoique cependant il lui fût permis de vivre de l’Évangile (1 Co 20.) Les Apôtres eux-mêmes ont aussi donné en plus, ainsi que les docteurs venus dans la suite des temps, et qui recevront la récompense qui leur est due pour avoir expliqué l’Ancien et le Nouveau Testament.
S. Ambr. Heureux donc cet hôtelier qui peut panser et guérir les blessures de son frère ; heureux celui qui entend ces paroles sortir de la bouche de Jésus : " Et tout ce que vous dépenserez en plus, je vous le rendrai à mon retour. " Mais quand reviendrez-vous, Seigneur, si ce n’est au jour du jugement ? Car, bien que vous soyez partout et que vous habitiez au milieu de nous, sans que nos yeux puissent vous apercevoir, il viendra cependant un temps où toute chair vous verra revenir sur la terre. Vous rendrez alors ce que vous devez aux bienheureux, puisque vous avez voulu être leur débiteur. Puissions-nous être nousmêmes de bons débiteurs, et rendre fidèlement ce que nous avons reçu. S. Cyr. Après ce récit, Notre-Seigneur peut maintenant faire au docteur de la loi cette question " Lequel de ces trois vous semble avoir été le prochain de l’homme qui tomba entre les mains des voleurs ? " Le docteur répondit : " Celui qui a pratiqué la miséricorde envers lui. " Ce n’est, en effet, ni le prêtre ni le lévite qui sont le prochain de ce pauvre blessé, mais celui qui a eu compassion de lui. Ainsi la dignité sacerdotale, la science de la loi sont complètement inutiles, si elles ne sont comme relevées et consacrées par la pratique des bonnes oeuvres. Aussi le Sauveur ajoute-t-il : " Allez et faites de même. "
S. Chrys. (hom. 10 sur l’Ep. aux Hébr.) C’est-à-dire : Si vous voyez quelqu’un dans le malheur, ne dites pas c’est un scélérat, mais qu’il soit gentil ou juif, dès lors qu’il a besoin de secours, n’en faites pas un objet de railleries ; quel que soit son malheur, il a droit à être secouru.
S. Aug. (de la doct. chrét.) Nous devons apprendre de là que notre prochain est celui envers lequel nous devons exercer la miséricorde, si son état la réclame ; ou celui à l’égard duquel nous en serions redevable, s’il en avait besoin. Il suit de là, que celui qui doit à son tour nous prêter assistance au besoin, est aussi notre prochain ; car le nom de prochain suppose une relation, et nous ne pouvons être le prochain d’un homme, sans que lui-même ne devienne notre prochain. Or, nul n’est excepté de ce grand devoir de la miséricorde ; au témoignage de NotreSeigneur, qui nous recommande de faire du bien à ceux-là mêmes qui nous haïssent (Mt 5) : " Faites du bien à ceux qui vous haïssent. " Il est donc évident que ce commandement qui nous est fait d’aimer le prochain, embrasse les saints anges eux-mêmes, qui exercent à notre égard tant d’oeuvres de miséricorde. Que dis-je ? Notre-Seigneur a voulu lui-même être appelé notre prochain, en nous faisant entendre que c’est lui-même qui est venu au secours de cet homme, laissé à demi-mort dans le chemin.
S. Ambr. Ce ne sont donc point les liens du sang, mais la miséricorde qui rend un homme notre prochain, parce que la miséricorde est un sentiment que la nature inspire ; en effet, quoi de plus conforme à la nature, que de secourir ceux qui ont avec nous une même nature ? vv, 38-42. Bède. Le Sauveur nous a enseigné précédemment l’amour de Dieu et du prochain en discours et en paraboles, il nous l’enseigne maintenant par des actions et en vérité : " Or, il arriva que pendant qu’ils étaient en chemin, Jésus entra dans un village. "
Orig. Saint Luc ne dit point le nom de ce village, mais saint Jean nous le fait connaître en l’appelant Béthanie. (Jn 11.)
S. Aug. (Serm. 20, sur les paroi. du Seig,) Or, le Seigneur qui est venu chez lui, sans que les siens aient voulu le recevoir (Jn 1), a été reçu ici comme étranger : " Et une femme nommée Marthe le reçut dans sa maison. " Elle le reçut comme on reçoit les voyageurs, et cependant la servante reçut son Seigneur, celle qui était malade reçut son Sauveur, la créature reçut son Créateur. Ne dites pas : Heureux ceux qui ont mérité de recevoir Jésus-Christ dans leur maison, n’enviez pas leur bonheur, car Notre-Seigneur à dit : " Tout ce que vous faites pour l’un de ces petits, c’est à moi que vous le faites, " (Mt 25.) En prenant la forme de serviteur, il a voulu être nourri par des serviteurs par condescendance et non par une nécessité de sa condition. Il était revêtu d’une chair soumise à la faim et à la soif, mais lorsqu’il eut faim dans le désert, les anges vinrent le servir. (Mt 4.) Si donc il consent à être nourri, c’est une grâce qu’il accorde à la personne qui le reçoit. Marthe faisait donc toute sorte de préparatifs pour recevoir dignement Notre-Seigneur, et s’occupait activement du service au contraire Marie, sa soeur, préférait être nourrie intérieurement par le Sauveur : " Elle avait une soeur, nominée Marie, laquelle, assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. " S. Chrys. L’Évangéliste ne dit pas seulement de Marie qu’elle était assise près de Jésus, mais " qu’elle était assise à ses pieds, " afin de mieux exprimer son zèle, son empressement, son attention, pour recueillir les paroles de Jésus, et le profond respect qu’elle avait pour le Seigneur.
S. Aug. (Serm. 27, sur les parol. du Seig.) Mais plus elle s’humiliait aux pieds du Sauveur, plus elle recueillait abondamment ses divines paroles, car l’eau descend en abondance dans les profondeurs des vallées, tandis qu’elle découle du sommet des collines qui ne peuvent la retenir. S. Bas. (Const. monast., chap. 1.) Toutes les actions, toutes les paroles du Sauveur sont pour nous autant de règles de piété et de vertu, car il s’est revêtu de notre corps pour que nous puissions imiter les exemples de sa vie selon la mesure de nos forces.
S. Cyr. Il apprend donc à ses disciples par son exemple la conduite qu’ils doivent tenir lorsqu’ils sont reçus dans quelque maison ; ils doivent en y entrant, ne pas goûter exclusivement les douceurs du repos, mais remplir de la sainte et divine doctrine l’âme de ceux qui les reçoivent. Quant à ceux qui leur donnent l’hospitalité, ils doivent l’exercer avec joie et empressement pour deux motifs, ils trouveront d’abord un sujet d’édification dans la doctrine de ceux qu’ils reçoivent, et recevront à leur tour la récompense de leur charité : " Or, Marthe s’occupait avec empressement, " etc.
S. Aug. (serm. 27, sur les parol. du Seig.) Marthe s’occupait avec raison de pourvoir aux nécessités corporelles, et aux désirs de la nature humaine du Seigneur ; mais celui qu’elle voyait revêtu d’une chair mortelle, " dès le commencement était le Verbe. " C’est ce Verbe que Marie écoutait. Ce Verbe s’est fait chair, c’est celui que Marthe servait. L’une travaillait, l’autre contemplait. Cependant Marthe, accablée de ce travail et de tout le soin du service, s’adresse au Seigneur, et se plaint de sa soeur : " Seigneur, souffrirez-vous que ma soeur me laisse servir seule ? " etc. Marie, en effet, était tout absorbée de la douceur de la parole du Seigneur, Marthe préparait un festin au Sauveur, qui luimême servait alors à Marie un festin bien plus délicieux. Or, comment n’aurait-elle pas craint que le Seigneur pressé par sa soeur, vint à lui dire : " Levez-vous, et venez en aide à votre soeur, " alors qu’elle goûtait avec suavité les douces paroles du Sauveur, et que son coeur était plongé tout entier dans cette divine nourriture ? Elle était absorbée dans d’ineffables délices, bien supérieures à toutes les délices corporelles. Elle accepte donc ce reproche d’oisiveté, et confie sa cause à son juge, sans se mettre en peine de répondre, dans la crainte que le soin même de répondre ne vint à la distraire de l’attention qu’elle donne aux paroles du Seigneur. Le Seigneur répondit donc pour elle, lui pour qui la parole n’est pas un travail, parce qu’il est le Verbe : " Le Seigneur lui répondit : Marthe, Marthe, vous vous inquiétez, " etc. Cette répétition du nom de Marthe, est un signe de l’affection du Sauveur pour elle, ou un moyen de la rendre plus attentive à la leçon qu’il va lui donner. Après l’avoir ainsi appelée deux fois, il lui dit : " Vous vous inquiétez de beaucoup de choses, " c’est-à-dire vous êtes occupée de beaucoup de choses. En effet, quand l’homme se charge de servir, il veut suffire à tout, et il ne peut y réussir ; il cherche ce qui lui manque, il prépare ce qu’il a sous la main, et son esprit est dans le trouble et l’agitation. Ainsi Marthe n’eût point demandé que sa soeur vînt l’aider, si elle avait pu seule suffire au travail. Elle s’inquiète de beaucoup de choses, ses inquiétudes, ses préoccupations sont nombreuses, elles sont de diverses sortes, parce qu’elles ont pour objet les choses de la terre et du temps. Or, à toutes ces choses, Notre-Seigneur en préfère une seule ; car ce ne sont pas toutes ces choses qui en ont produit une seule, mais elles sont elles-mêmes sorties d’un seul principe. Aussi écoutez la parole du Sauveur : " Or, une seule chose est nécessaire. " Marie a voulu n’être occupée que d’une seule chose, selon cette parole du Psalmiste : " Il est bon pour moi de m’attacher à Dieu. " (Ps 72.) Le Père, le Fils, le Saint-Esprit, ne font qu’une seule et même chose ; et nous ne pouvons parvenir à cette seule chose, qu’autant que nous avons tous un même coeur. (Ac 4.)
S. Cyr. On peut encore donner cette explication : Lorsque quelques-uns de nos frères reçoivent Dieu dans leur demeure, qu’ils ne poussent pas la préoccupation à l’excès, qu’ils n’exigent pas tout ce qui est à leur disposition, mais n’est pas nécessaire ; car en toutes choses, la trop grande abondance est un embarras, c’est une cause d’ennui pour ceux qui la recherchent, et elle donne à penser aux convives qu’ils sont pour les autres une occasion de préoccupation et de fatigue. S. Bas. (Régl. développ., quest. 19.) N’est-il pas absurde de prendre des aliments pour soutenir notre corps, et de faire de ces aliments une cause d’appesantissement pour le corps, et un obstacle à l’accomplissement des commandements de Dieu ? ( Quest. 20.) Si donc il survient un pauvre, donnons-lui la règle et l’exemple de la modération dans l’usage des aliments ; ne donnons jamais de festin pour flatter le goût de ceux qui aiment le luxe, et les désirs de la table. La vie d’un chrétien doit être uniforme, puisqu’elle tend à un même but, la gloire de Dieu. Au contraire la vie des mondains prend mille formes diverses, et ils la varient sans cesse au gré de leurs caprices. Mais pourquoi donc vous, qui chargez votre table de mets abondants et recherchés pour le plaisir de votre frère, l’accusez-vous de sensualité, et lui faites-vous le reproche honteux de gourmandise, en le condamnant de savourer avec délices les mets que vous lui préparez ? Nous ne voyons pas que le Seigneur ait loué Marthe de s’être livrée tout entière aux soins multipliés du service. S. Aug. (Serm. 27, sur les parol. du Seig.) Quoi donc, devrons-nous penser que Notre-Seigneur blâme ici l’empressement de Marthe, tout occupée des devoirs de l’hospitalité, et heureuse de recevoir un hôte comme le Sauveur ? S’il en est ainsi, cessons de servir les pauvres, livrons-nous au ministère de la parole, que la science du salut soit notre unique objet, ne nous inquiétons nullement s’il y a quelqu’étranger parmi nous, si quelqu’un manque de pain ; laissons toutes les oeuvres de miséricorde, pour ne nous occuper que de la science.
Théophyl. Notre-Seigneur ne nous défend donc point de remplir les devoirs de l’hospitalité, mais la préoccupation excessive, la dissipation et le trouble. Remarquez d’ailleurs la prudence du Sauveur, il n’avait d’abord rien dit à Marthe, ce n’est que lorsqu’elle veut détourner sa soeur d’écouter la parole du divin Maître, qu’il prend occasion de là, pour lui faire un reproche. L’hospitalité est donc honorable, tant qu’elle ne nous entraîne qu’aux choses nécessaires, mais dès lors qu’elle nous détourne de devoirs plus importants, il est évident que l’attention aux enseignements divins est bien préférable. S. Aug. (Serm., 26 et 27.) Notre-Seigneur ne blâme donc pas ici la pratique de l’hospitalité, mais il établit une distinction entre les oeuvres : " Marie a choisi la meilleure part, " etc. Votre part n’est pas mauvaise, mais celle que Marie a choisie est meilleure. Pourquoi est-elle meilleure ? parce qu’elle ne lui sera point ôtée. Un jour viendra où vous serez déchargée des soins nécessaires de cette vie, (car une fois entrée dans la patrie, vous n’aurez plus à exercer l’hospitalité envers les étrangers), mais cette part vous sera ôtée dans votre intérêt, et afin que vous en receviez une meilleure. On vous déchargera du travail pour vous donner le repos : Vous naviguez encore, et Marie est déjà arrivée au port, car la douceur de la vérité est éternelle ; elle s’accroît successivement dans cette vie, mais elle reçoit sa consommation dans l’autre vie, où on la possède sans crainte de la perdre. S. Ambr. Laissez-vous donc conduire comme Marie, par l’amour de la sagesse, car c’est l’oeuvre la plus parfaite, l’oeuvre par excellence. Que les soins extérieurs ne vous détournent jamais de la connaissance de la parole céleste, et gardez-vous de condamner et d’accuser d’oisiveté ceux qui s’appliquent à l’étude de cette divine sagesse. S. Aug. (Quest. Evang., 2, 30.) Dans le sens allégorique, Marthe recevant Jésus dans sa maison est la figure de l’Église, recevant le Seigneur dans son coeur ; Marie, sa soeur, assise aux pieds du Sauveur, et écoutant sa parole, représente aussi l’Église, mais dans le siècle à venir, où affranchie du soin et du service des pauvres, elle n’aura plus qu’à jouir de la sagesse. Elle se plaint que sa soeur ne vient pas l’aider, et elle donne occasion à Notre-Seigneur de nous montrer l’Église de la terre, inquiète et troublée de beaucoup de choses, tandis qu’il n’y a de nécessaire qu’une seule chose, à laquelle on arrive par les mérites de cette vie d’action. Il déclare que Marie a choisi la meilleure part, parce que c’est par la première qu’on parvient à la seconde qui ne sera jamais ôtée.
S. Grég. (Moral., 6, 18.) Ou bien encore Marie, qui écoute assise les paroles du Seigneur, est la figure de la vie contemplative. Marthe au contraire occupée des oeuvres extérieures représente la vie active. Notre-Seigneur ne blâme pas le genre de vie de Marthe, mais il donne des éloges à celui de Marie, parce que si les mérites de la vie active ont du prix, les mérites de la vie contemplative en ont beaucoup plus. Aussi le Sauveur déclare-t-il que la part de Marie ne lui sera jamais ôtée ; en effet, les oeuvres de la vie active n’ont d’autre durée que celle du corps, tandis que les joies de la vie contemplative ne font que se multiplier à la mort.
Et Jésus prenant la parole, lui dit : Un homme, qui descendait de Jérusalem à Jéricho, tomba entre les mains des voleurs, qui le dépouillèrent, le couvrirent de plaies, et s’en allèrent, le laissant à demi mort.
Il arriva ensuite, qu’un prêtre descendait par le même chemin, lequel l’ayant aperçu passa outre.
Un lévite, qui vint aussi au même lieu, l’ayant considéré passa outre encore.
Mais un Samaritain, qui voyageait, étant venu à l’endroit où était cet homme, et l’ayant vu, en fut touché de compassion.
Il s’approcha donc de lui, versa de l’huile et du vin dans ses plaies, et les banda ; et l’ayant mis sur son cheval, il le mena dans une hôtellerie, et prit soin de lui.
Le lendemain il tira deux deniers, qu’il donna à l’hôte, et lui dit : Ayez bien soin de cet homme ; et tout ce que vous dépenserez de plus, je vous le rendrai à mon retour.
Lequel de ces trois vous semble-t-il avoir été le prochain de celui qui tomba entre les mains des voleurs ?
Le docteur lui répondit : Celui qui a exercé la miséricorde envers lui : Allez donc, lui dit Jésus, et faites de même.
Jésus étant en chemin avec ses disciples, entra dans un bourg ; et une femme, nommée Marthe, le reçut dans sa maison.
Elle avait une sœur, nommée Marie, qui se tenant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole.
Mais Marthe était fort occupée à préparer tout ce qu’il fallait ; et s’arrêtant devant Jésus, elle lui dit : Seigneur ! ne considérez-vous point que ma sœur me laisse servir toute seule ? Dites-lui donc qu’elle m’aide.
Mais le Seigneur lui répondit : Marthe, Marthe, vous vous empressez et vous vous troublez dans le soin de beaucoup de choses :
cependant une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point ôtée.
Commentaire (versets 1 à 2) — Saint Thomas d'Aquin, Chaîne d'or (1868)
Ce commentaire porte sur les versets 1 à 2 pris ensemble, pas sur ce seul verset : c'est pour cela qu'il n'apparaît qu'ici, à la fin du passage qu'il couvre.
S. Cyr. Dieu avait annoncé clairement par les prophètes, que la prédication de l’Évangile s’étendrait non seulement au peuple d’Israël, mais à toutes les autres nations ; et c’est pourquoi Jésus-Christ, après avoir choisi les douze apôtres, institua soixante-douze disciples : " Après cela, le Seigneur choisit encore soixante-douze autres disciples, " etc.
Bède. Ce choix des soixante-douze disciples est providentiel, parce que l’Évangile devait être prêché dans le monde à autant de nations ; les douze apôtres avaient été choisis pour les douze tribus d’Israël, et ceux-ci sont destinés à enseigner les nations étrangères.
S. Aug. (Quest. évang., 2, 44.) De même que la lumière parcourt et éclaire tout l’univers dans l’espace de vingt-quatre heures, ainsi la fonction mystérieuse d’éclairer tous les hommes par la prédication du mystère de la Trinité, est confiée à soixante-douze disciples ; car trois fois vingt-quatre font soixante-douze.
Bède. C’est un fait hors de doute que les douze apôtres représentent l’ordre des évêques, de même que les soixante-douze disciples représentent ceux à qui l’Écriture donne le nom d’anciens (c’est-à-dire les prêtres du second ordre.) Cependant, dans les premiers temps de l’Église, on donnait indifféremment aux uns comme aux autres, le nom d’anciens et d’évêques, dont l’un signifie la maturité de la sagesse, et l’autre la sollicitude de la charge pastorale.
S. Cyr. L’élection des soixante-douze disciples avait été figurée par Moïse, qui, par l’ordre de Dieu, avait choisi soixante-dix hommes d’entre le peuple, sur lesquels Dieu répandait son esprit. (Nb 11.) Nous lisons dans le même livre des Nombres (Nb 33), que les enfants d’Israël vinrent à Elim (qui signifie action de monter), où ils trouvèrent douze sources d’eau vive, et soixante-dix palmiers. Or, si nous nous élevons jusqu’à l’interprétation spirituelle, nous trouverons aussi les douze fontaines, c’est-à-dire les saints Apôtres, où nous puisons la science du salut comme aux sources du Sauveur (Is 12, 5), et les soixante-dix palmiers, c’est-à-dire ceux qui sont ici choisis par Jésus-Christ. En effet, le palmier est un arbre qui a une sève abondante, de profondes racines, une fécondité merveilleuse, qui naît au milieu des eaux, et dont le tronc et le feuillage s’élèvent à une très-grande hauteur. " Et il les envoya deux à deux devant lui. "
S. Grég. (hom. 17 sur les Evang.) Le Sauveur envoie ses disciples prêcher deux à deux, parce qu’il y a deux préceptes de charité, le précepte de l’amour de Dieu, et le précepte de l’amour du prochain, et que d’ailleurs il faut être au moins deux pour exercer la charité. Notre-Seigneur nous fait entendre implicitement par là, que celui qui n’a pas de charité pour son prochain, ne doit nullement se charger du ministère de la prédication.
Orig. Saint Matthieu, dans l’énumération qu’il nous fait des Apôtres, les compte deux par deux, et l’Écriture nous représente comme un usage très ancien cette association de deux personnes pour l’exécution des oeuvres de Dieu. C’est ainsi que Dieu délivra Israël de l’Egypte par les mains de Moïse et d’Aaron (Ex 12) ; et que Josué et Caleb se réunirent pour apaiser le peuple soulevé par les douze hommes envoyés pour explorer la terre de Chanaan (Nb 13 et 25). Aussi lisons-nous dans le livre des Proverbes (Pv 18, 49) : " Le frère qui est aidé par son frère, est comme une ville fortifiée. "
S. Bas. Notre-Seigneur nous enseigne encore par là, que ceux qui ont reçu les mêmes dons spirituels, ne peuvent point faire prévaloir opiniâtrement leur sentiment personnel.
S. Grég. (hom. 17.) Remarquez la mystérieuse signification des paroles qui suivent : " Dans toutes les villes et dans tous les lieux où il devait lui-même arriver. " En effet, le Seigneur vient à la suite de ses prédicateurs ; la prédication lui ouvre les voies, et c’est alors qu’il fait son entrée dans notre âme ; la parole marche devant lui, et introduit ainsi la vérité dans notre coeur, voilà pourquoi le prophète Isaïe dit (Is 40) : " Préparez les voies du Seigneur, rendez droits les sentiers de notre Dieu (cf. Mt 3, 3 ; Mc 1, 5 ; Jn 1, 23). " Théophyl. Le Seigneur avait choisi les soixante-douze disciples pour répondre aux besoins de la multitude qui manquait de prédicateurs ; car de même que nos champs, couverts de nombreux épis, semblent appeler la faux des moissonneurs ; ainsi la multitude innombrable de ceux qui devaient embrasser la foi, avait besoin de docteurs et de maîtres : " La moisson est grande, " disait Jésus à ses disciples.
S. Chrys. Mais comment peut-il appeler moisson, ce qui ne fait encore que commencer ? Il n’a pas encore mis la charrue dans les champs, ni tracé de sillons, et il parle de moissons. Cette parole pouvait jeter ses disciples dans l’incertitude, et les porter à se dire : Comment, si peu nombreux que nous sommes, pourrons-nous convertir tout l’univers ? comment, nous, ignorants, nous présenter devant des savants, pauvres devant des riches, sujets devant les puissants du siècle. C’est donc pour leur épargner ce trouble intérieur, que le Sauveur appelle l’Évangile une moisson ; comme s’il disait : Tout est prêt, je vous envoie recueillir des fruits parvenus à leur maturité ; car le même jour, vous pourrez semer et moissonner. Voyez le laboureur entrer plein de joie dans les champs, couverts d’une abondante moisson. Or, votre joie doit être beaucoup plus grande en entrant dans le monde, car l’oeuvre à laquelle Dieu vous appelle, est une moisson abondante qui vous présente ses champs, n’attendant que la faux du moissonneur. S. Grég. (hom. 17.) Mais nous ne pouvons répéter les paroles qui suivent, sans un profond sentiment de douleur : " Les ouvriers sont en petit nombre. " Il en est beaucoup, sans doute, pour écouter les paroles de vie, mais très-peu pour les leur adresser. Voici que le monde est rempli de prêtres, mais qu’il est rare de rencontrer dans la moisson du Seigneur un seul véritable ouvrier. Et la raison, c’est que nous recevons le caractère et la charge du sacerdoce, mais que nous nous mettions peu en peine d’en remplir les devoirs.
Bède. De même que cette moisson abondante représente le grand nombre de ceux qui embrassent la foi, ainsi les ouvriers peu nombreux sont les Apôtres, et ceux qui, à leur exemple, sont envoyés pour recueillir la moisson. S. Cyr. De vastes champs exigent un grand nombre de moissonneurs, ainsi en est-il de la multitude de ceux qui doivent croire en Jésus-Christ. Le Sauveur ajoute : " Priez donc le maître de la moisson qu’il envoie des ouvriers dans sa moisson. " Remarquez qu’après avoir dit ces paroles : " Priez le maître de la moisson, " il envoie lui-même les ouvriers dans la moisson. Il est donc le maître de la moisson, et c’est par lui et avec lui que le Père exerce son empire sur tous les hommes.
S. Chrys. (hom. 33 sur S. Matth.) Il a multiplié dans la suite les ouvriers, non pas en augmentant leur nombre, mais en leur communiquant une vertu toute céleste. Il nous fait entendre encore l’excellence de la grâce qui appelle les ouvriers à recueillir cette mission divine, en les exhortant à demander cette grâce au maître de la moisson.
S. Grég. (hom. 17.) Il faut aussi profiter de ces paroles pour exhorter les fidèles à prier pour leurs pasteurs, à demander à Dieu qu’ils travaillent dignement au salut de leurs âmes, et que leur langue ne cesse jamais de les instruire. Car souvent, ce sont les iniquités des prédicateurs qui retiennent leur langue ; mais souvent aussi il arrive que c’est en punition des fautes des simples fidèles, que Dieu retire à ceux qui les dirigent la parole de la prédication.